Mère poule

Elle a demandé une photo de la chambre de Théo. Pierre a dit que c’était normal, elle est très mère poule. Je n’ai pas bronché et j’ai pris des photos du lit douillet, des peluches et de la veilleuse musicale payée quarante euros chez Auchan. J’ai tout de même pris soin de déposer un cendrier sur la table de nuit et une bouteille de whisky afin de la faire enrager. J’avais envie de m’amuser. Je ne supporte pas qu’elle nous flique à ce point.

Quand j’ai montré les photos à Pierre, il n’a même pas tiqué mais j’avais bien espoir que la mère de Théo bondisse. Elle n’a pas confiance en moi, elle pense que je fais n’importe quoi avec le petit quand il est sous notre toit, un week-end sur deux. Il paraît qu’elle fait des nuits blanches quand nous avons Théo parce qu’elle s’attend au pire. En tout cas, Pierre a validé le mail. Et moi, j’avais hâte qu’elle réponde et pique sa crise. Elle veut jouer, on va jouer.

Pierre trouve que je suis dure. Souvent, avant que l’on s’endorme, il me prend fort contre lui et me conjure de la comprendre. Ce n’est pas simple pour elle, dit-il. Elle a toujours couvé Théo et elle craint qu’il lui arrive quelque chose en permanence. J’écoute Pierre défendre son ex tandis que ça ne m’atteint pas. Je ne vais pas bouffer Théo. Je ne vais pas lui faire siffler des litres d’alcool, je ne vais pas l’empoisonner, le torturer, lui montrer un porno. C’est elle que j’aimerais martyriser. Elle est devenue invivable. Je n’en peux plus de ses appels non-stop et de son inquiétude irréaliste.

Parfois, elle passe un coup de téléphone avant le dîner pour savoir ce que l’on prépare. J’ai envie de foutre le combiné dans le gratin et de lui demander si ça lui convient. Mais je ne réponds pas, je laisse Pierre lui parler et prendre sa voix de mec un peu faible, hésitant, qui détaille sa recette en espérant qu’elle conviendra. Il arrive même à se remettre en question face à des trucs complètement cons : est-ce qu’un enfant de trois ans peut manger du persil ? C’est atrocement bête, ça me fatigue.

La mère poule est devenue vegan depuis peu. Elle tient à ce que Théo n’avale aucune viande, aucun yaourt au lait de vache. Il n’y a pas longtemps, Pierre m’a vue préparer une omelette. Il s’est mis derrière moi et m’a dit « merci ma chérie, ce sera pour nous deux », en me caressant la nuque pour mieux faire passer sa remarque.

Il n’y a pas que l’alimentation que la mère poule surveille. Elle a aussi demandé à Pierre quand est-ce que j’avais effectué ma dernière révision de bagnole, parce qu’elle ne voudrait pas que l’on prenne le risque d’avoir un accident avec le petit. Je n’en reviens pas.

Cette situation traîne depuis un an, depuis que je suis avec Pierre. Nous n’avons aucune liberté. Pierre a peur de Sybille et n’ose rien entreprendre. Je l’ai déjà surpris à l’appeler avant d’emmener Théo au parc. Il a demandé l’autorisation.

J’aimerais qu’il puisse vivre sa vie avec son gamin comme il l’entend. Il sait y faire, je n’en doute pas une seconde. Mais Sybille est un monstre qui pense que j’entraîne Pierre sur le mauvais chemin. A cause de moi, il serait devenu inconscient. Il a quitté son boulot parce que je l’ai encouragé à le faire. Suis-je irresponsable ? Non. Il était malheureux Pierre. Et même s’il est au chômage pour l’instant, il s’en sortira. On regarde souvent les offres d’emploi ensemble et on prépare ses entretiens. Je l’aide.

La semaine dernière, nous avons été chez ses parents. Sybille était en haut-parleur dans la voiture et sa voix m’irritait. « Tu m’entends Théo ? Tu es content d’aller chez tes grands-parents ? ». Oui, il t’entend, il est assis derrière, il regarde le paysage et toi, tu nous déranges. Elle ne peut pas nous lâcher les pompes cinq minutes. Je m’agrippais avec force à la portière, la rage montait en moi. J’ai fini par couper la conversation en raccrochant et j’ai interdit Pierre de décrocher quand elle a tenté cinq fois de nous joindre. Après, je chantais « Sybille, débile », je fais ça dès que je suis en colère et Pierre m’oblige à m’arrêter. Parce que le petit est là. Il n’a pas tort. Peut-être que c’est la seule chose que je fais de travers. Je ne dois pas lui donner une mauvaise image de sa mère. Mais franchement, je suis bien placée pour en avoir une.

En rentrant du dîner, j’ai bien ri. Pierre et moi avons reçu un message de Sybille qui demandait : c’est quoi, ce cendrier qui traîne dans la chambre de Théo ? C’était si drôle. Mon plan a fonctionné, c’était jouissif. Pierre m’a quand même passé un savon, il trouve que jouer avec les nerfs de la mère poule, c’est excessif et ça ne fera qu’empirer la situation. Franchement, la situation est déjà critique. Elle nous pourrit la vie et continuera de le faire. Ma sœur n’a jamais supporté que je parte avec son mari.

Julien Clair

Je suis trop amoureuse de Kévin. Son prénom est trop stylé, j’adore graver le K sur ma règle en métal pendant le cours de français. Je trace les trois barres ; trois comme le nombre d’enfants qu’on aura.

Je suis trop fière de l’aimer et je suis trop fière d’imaginer qu’un jour, il sera une sorte de premier baiser, je dis une sorte, parce qu’à la primaire, on a essayé de s’embrasser avec un copain, j’en ai bavé pendant des heures après et dans la voiture de mon père qui me ramenait à la maison, je remuais ma salive sans cesse et je voyais bien que ça se voyait que j’avais tenté un truc trop grand pour moi.

Je pense trop à Kévin et au moment où nous ferons l’amour. Ça sera ma première fois, lui je ne pense pas, il a déménagé, enfin avant il ne vivait pas ici, je suis sûre qu’il a rencontré plein de filles et qu’il sait faire. En cours, j’essaie toujours de m’asseoir près de lui, je suis pressée qu’on se parle un jour. Mais lui il parle tout le temps à Alicia de la 6ème B et Alicia m’a dit l’autre jour à la cantine que Kévin l’aimait. Le problème c’est que je crois que c’est vrai, je suis super dégoûtée mais bon, il n’y a pas que ça qui me dégoûte.

Ce matin à la récré Alicia est venue me voir et elle m’a narguée avec une feuille sous le nez. Kévin lui a écrit un poème (même qu’il est trop fort elle a dit). J’ai lu le poème, ça disait ça : « Fais-moi une place au fond de ta bulle et si j’t’agace si j’suis trop nul je deviendrai tout pâle, tout muet, tout petit pour que tu m’oublies », et c’était signé Kévin. Elle était très heureuse, encore plus belle que d’habitude, j’aimais trop ses cheveux, et je n’ai pas osé lui dire que c’était la chanson qu’on apprenait en cours de musique en ce moment avec Madame Duponel, une chanson de Julien Clair, un chanteur que ma mère adore. J’aurais pu lui dire pour qu’elle pleure un coup, mais j’ai préféré me taire, parce que j’ai compris que de toute façon je suis beaucoup trop intelligente pour un garçon qui triche, du coup je viens de décider que je n’allais plus l’aimer, ça va pas être facile mais je n’ai pas le choix, Alicia arrête pas de s’essuyer la bouche dans le bus, je suis pas con, j’ai capté.

Paris – Budapest

J’ai dix ans. Une heure d’A6 et puis soudainement, la descente après Orly. Paris éclairé, le centre du monde, l’immensité sous mes yeux et la certitude qu’un jour, je me trouverais importante dans une ville importante. A ce moment-là, je suis amoureuse d’un garçon, j’ai l’album D’eux dans les oreilles et très envie d’avoir vingt ans. Je rêve d’un appartement avec vue sur la ligne 2, d’étudier avec des dossiers sous le bras et des copains dans l’herbe au mois de mai. Je rêve d’aimer la nuit, persuadée qu’à Paris, on la préfère au jour. Je rêve d’être libre dans une ville anonyme. Je rêve de bruit, d’une vie en bas, de supermarchés qui ferment tard.

Je touche mon rêve. Je prends la ligne 14 à vingt ans et sans me tenir à la barre. Je marche vite dans un Paris qui grouille et monte les escalators à gauche. Je suis pressée, pressée de grandir, pressée de signer mon premier bail. Je ne suis plus amoureuse du garçon, mais d’autres. Amoureuse à la fac, amoureuse dans le train qui me ramène à Fontainebleau tous les soirs, amoureuse de tous ces inconnus que je croise sur le trottoir entre chien et loup. Je vois bien qu’eux aussi, ils sont un peu pressés.

J’habite rue Raymond Losserand. Mon premier trousseau de grande, je vais en cours à Vavin, à pieds. L’amour avec garçon devenu Lillois, que je raccompagne les lundis matin. J’aime les trajets, j’aime Monoprix et j’aime finir à l’aube. Il y a les vendredis soir qui se clôturent à Bastille, le jour qui remplace la nuit. Il y a les premiers salaires, acheter des talons, faire adulte. Il y a les anniversaires que je fête et les premières habitudes que je quitte. Un nouvel appartement Porte de Saint Cloud, un autre à Bonne Nouvelle, fenêtres qui donnent sur le Rex, traverser Montorgueil en pleine nuit, de la musique plein les oreilles et se dire que depuis quelques années, j’y suis. J’y suis et je ne partirai jamais.

Puis vient le temps des premières désillusions. Mais elles ne m’effraient pas. Quand on aime très fort, on a bien le droit d’en avoir marre. Marre du bordel, des métros pleins, des ruptures, du boulot, des soirées trop longues pour moi. J’ai vingt-cinq ans et envie d’en avoir dix. Retrouver le cocon, ces temps plus simples, ces chansons qui m’allaient bien quand ça n’allait pas. La vie suit son cours, je ne sais pas où aller et puis on ne part pas pour si peu. On change juste de quartier, on recommence, IKEA et trois bougies.

Vivre à Colonel Fabien et l’attendre Rue du Faubourg Poissonnière. Passer une soirée entière à ne pas bien réaliser. Il est arrivé. Il a le sourire qui dit des jolies choses. J’entends qu’il a vingt-huit ans, qu’il a grandi à Rennes, qu’il vit en banlieue et n’a jamais vécu intramuros. J’entends qu’on est bien parti pour s’aimer. Rue Princesse, on sort le soir, on prend des verres et des taxis, on regarde Paris, chacun sa vitre, chacun son rapport. Moi je me dis que tout ça est trop beau pour être vrai.

Il monte trois fois par semaines mes six étages. On mate la vue sur Paris et je m’obstine à mettre Jacques Higelin. Parfois, ce sont les copines qui viennent, je leur parle de lui, on parle aussi d’autres choses, on secoue des coussins le matin et vide des bouteilles le soir.

L’amour s’installe, on fait pareil. L’appartement aux Gobelins, le parquet, les amis qui passent, et les quatre ans qui défilent un peu trop vite. Paris et ses opportunités, ça bosse ou ça échoue. Paris et nos trente ans, Paris et le 13 novembre 2015, Paris et la page qui se tourne. Partir à l’étranger pour plusieurs mois et ne pas être certains de revenir.

Depuis que le départ est acté, depuis que l’appartement est vidé et que je flotte en pleine transition, j’arpente Paris et je revois tout. Je revois cette copine de la fac et ce bout de chemin que l’on faisait ensemble. Cent mètres à peine mais un bout de chemin quand même. Je revois le croisement où l’on se disait à demain. Je revois ce garçon en licence 2, la ligne 4 jusqu’à Marcadet, ce truc fou dans mon ventre qui me disait d’en profiter. Je revois les trajets et les espoirs, la rue des Martyrs en février, les cafés aux mauvaises nouvelles et les coups de fils qui t’en annoncent des bonnes. Je revois à peu près tout, ces onze ans ici, l’hiver et les étés, les concerts et les larmes que tu plantes là, dans cette rue.

Dans dix jours, nous serons dans l’avion pour Budapest. J’ai déjà l’image, l’image qui se confrontera à la première, au périphérique, à la tour TF1, papa qui conduit. Il y a vingt ans, je rêvais d’une vie. Vingt ans plus tard, je la regarde et je souris bêtement. C’était parfait.

Fermer les quatre ans, le 10 boulevard Arago

Je pourrais commencer par le 9 mai 2015, les copains sur le trottoir, Arthur qui porte un Marcel, Audrey qui prend des photos, Flo et Nico qui roulent des clopes. Je pourrais raconter le soleil et le nouveau boulevard, le camion qui se vide et l’appartement qui se remplit. Je pourrais raconter la première soirée, Maxime qui monte la table ronde, nos voix qui résonnent au milieu des cartons, la cuisine sans fleur et sans store, l’alcool un peu sévère qu’on a fait couler ce soir-là. Fêter la nouvelle vie, le chapitre qui s’ouvre ici, le 10 boulevard Arago. Cette adresse ne bougera jamais, je crois qu’elle est ma préférée. Je suis du genre à avoir des adresses préférées, des qui collent bien avec mon nom, qui font joli sur les enveloppes.

Je pourrais raconter le premier été, mais je ne sais plus bien. Nous étions sans doute occupés à arpenter le quartier, découvrir les terrasses, noter les boulangeries, nous aimer un peu plus fort. Nous étions sans doute en train d’apprendre le Monoprix et le Carrefour, tous ces rayons qu’on a fini par parcourir dans le noir. On ne savait pas encore les milliers d’habitudes que nous allions créer ici, le distributeur bruyant à l’angle, les sirènes des urgences entre Cochin et la Salpêtrière, le décor à l’automne.

L’automne est venu, et je pourrais aussi dire les attentats de Paris, la mine des copains et la télé allumée jusque tard dans la nuit. Les téléphones qui sonnent et le faux silence dans la pièce. Les trente ans de Mathieu le lendemain et cette fête qui n’en était pas vraiment une. Je pourrais dire le digicode à la con à cette période, 1234, les invités qui parlaient de ça parce que c’était plus facile que de parler de la veille.

Le 10 boulevard Arago, c’est neuf anniversaires à nous deux, quatre Saint-Valentin, un premier roman en librairie, deux poissons rouges et quarante-cinq mètres carré, premier étage porte de droite. Le 10 boulevard Arago, c’est un premier appartement ensemble, un parquet qui craque, le canapé qui change trois fois de place. C’est des meubles trouvés dans la rue, des piles de livres dans le couloir, une vue sur cour acceptable en hiver, déprimante au printemps. Des dimanches à rien foutre, parfois à descendre.

Descendre au Café Premier. Traverser un passage piéton comme on va à la mer. S’y rendre de temps en temps et puis de plus en plus souvent. S’y rendre tôt le matin et faire la fermeture certains soirs. Et puis écrire, écrire encore, rire et pleurer. Sourire à des visages qui deviennent familiers, retenir des prénoms, passer aux surnoms et aux confidences. Au café, j’ai rencontré des gens qui sont devenus des amis. Des gens que j’ai parfois vus en dehors même si au départ, on n’était pas sûr de se reconnaitre. Pas le même décor, pas le même goût dans nos verres.

J’aurais pu commencer par ça, par la boucle bien bouclée, par ces visages du café devenus amis et présents le jour du déménagement. Margot qui a trop chaud en pull mais ne porte pas de tee-shirt en dessous. Julie qui maintient qu’il faut retourner la commode dans le camion. Théo qui récupère les cartons que je porte à bout de bras. Je pourrais raconter les allers-retours dans la cage d’escalier, l’étrange sensation de vider là ce que nous remplissions il y a quatre ans. Raconter les trois semaines qui ont précédé, les mille au-revoirs entremêlés de promesses, cette putain de façon que j’avais de m’accrocher à ma table, incapable de réaliser que bientôt, mes journées ne seraient plus les mêmes.

Le 29 octobre, j’ai claqué la porte de cet appartement. J’ai parcouru chaque pièce et fermer les quatre ans. J’ai rassemblé mes derniers sacs, me suis rendue en face. J’ai pris un café. Je me sentais nue, je regardais le boulevard, la vie grouillait et la mienne penchait la tête.

Une page se tourne comme d’autres se sont tournées. Les pages Bonne Nouvelle et Colonel Fabien. Les pages Porte de Vanves et Porte de Saint-Cloud. Nous venons de tourner la page Gobelins, de quitter une adresse qui survivra encore dix ans sur ma carte d’identité. Je suis arrivée là, j’avais 27 ans. Je pars et j’en ai 32. J’ai vieilli, un peu je crois. J’ai appris à mieux me connaitre, j’ai réalisé ce rêve de gamine qui voulait vivre au cœur de Paris, dans un immeuble sur un immense trottoir, avec un garçon brun de préférence. J’ai connu les lumières la nuit, les insomnies bercées par les bruits de la capitale, le banc que tu squattes en bas de chez toi pour réfléchir et ne pas remonter, la certitude de ne pas jamais quitter un endroit et finalement, un jour, le dernier matin.

Nous partons pour une nouvelle aventure, loin d’ici. Le 25 novembre, nous serons dans l’avion. D’ici-là, je vous raconterai encore le boulevard et Paris, le café et la valise en cours. Après ça, je vous raconterai les autres terrasses, les rues nouvelles et nos ciels futurs. Je vous raconterai des adresses et leurs histoires.

Le mur (Sex Mille Personnes)

S’il continue à ce rythme, je vais me prendre le mur. Ce garçon fait l’amour en grimpant. C’est peut-être sa définition du septième ciel, mais moi, ça me gêne. Je vais lever les bras et caler mes mains derrière mon crâne, ça fera tampon. Ou alors il faut que j’attrape un coussin discrètement mais ça pourrait le vexer. Je vais finir par me prendre un coup, en plus j’ai une pince à cheveux, ça va me briser le cerveau. Alors je penche la tête à droite, à gauche, ça me rapetisse mais ça ne sert à rien, il m’escalade encore et je me rapproche du mur hoquet après hoquet, prise dans une vague de sursauts.

C’est marrant, parce que je ne l’aurais pas du tout imaginé comme ça. Robin est frêle. Il rougit constamment, pour un rien. Je pensais qu’au lit, il serait mou et carrément effacé. Franchement, quand on le voit, difficile de croire qu’il va tout donner. Et dire qu’à côté de ça, il y a des mecs qui roulent des mécaniques alors qu’au pieu, allo, il n’y a plus personne.

J’ai failli refuser notre rapport, parce que justement, j’avais peur de m’ennuyer. Il cherche tellement ses mots quand on discute que j’étais certaine qu’il chercherait mes seins et tout le reste une fois sur moi. Il a tout trouvé. Il contrôle tout, il dirige tout, il a l’air de savoir ce qu’il veut, il avance encore, il est rouge, ce n’est pas de la timidité, pas du tout, c’est juste de l’effort.

J’essaie de glisser vers le bas, méthode offensive. Je déplace mon corps le long des draps qui se froissent et ralentissent ma descente. Ça brûle. Mon dos s’ondule, mes talons râpent, je me faufile sous son poids qui m’écrase. Je grappille quelques centimètres, c’est déjà ça, mais la pénétration devient plus profonde puisqu’on ne va pas dans le même sens. Et lui, il est content.

Du coup, il jouit, mais punaise, il me propulse soudainement et ma tête tape dans mon poster de Justin Bieber, mes parents vont nous entendre, ça fait chier.

Ce texte est extrait du recueil de nouvelles
Sex Mille Personnes, à quoi pensent les femmes pendant l’amour ? publié aux éditions le Livre de Poche, et illustré par Anne Boudart.
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Ailleurs si nous y sommes

J’ai toujours eu peur qu’il me trompe. Qu’il me trompe avec amour, qu’il passe sa main sur un ventre, qu’il caresse une joue, qu’il ait les yeux ouverts. Un rapport réfléchi, même pas d’alcool dans le sang ou bien à peine, un rendez-vous programmé, le sentiment de faire une connerie avant même de la faire. J’ai toujours eu peur qu’il fasse la mauvaise rencontre au mauvais moment, qu’un élément perturbateur s’infiltre dans notre histoire, dans ses nuits. L’envie de voir cette fille, de sentir ses cheveux, d’en savoir davantage sur elle, son enfance, d’où elle vient, où elle va.

Voilà, me tromper avec amour. Un écart au-delà d’une pulsion sexuelle, un écart qui n’en serait pas un, qui durerait et questionnerait. Pas un cinq à sept en année bissextile mais toute une bataille. Se retenir, se raisonner, et puis s’y rendre, les pas tremblants, la marche lente, se traiter de con, de mec qui gâche tout, on ne construit pas tout ce temps pour tout foutre en l’air comme ça, pour un fou rire partagé, un regard mystérieux, une intrigue à résoudre. S’y rendre quand même, sentir qu’il y a quelque chose à vivre là-bas, dans ces draps, sur cette moquette, quelque chose de grand, de vaste, c’est palpable. Pas une rencontre hasardeuse à minuit, dans un bar, les pieds qui collent, un besoin d’évasion. Non, de ça, d’un égarement ponctuel, d’une folie chronométrée, je n’ai jamais eu peur. Parce qu’il est plutôt droit, comme garçon. Parce qu’il rentre à l’heure, parce qu’il prend soin des choses, des gens, des projets, de ses promesses. Parce qu’il est fidèle. Si fidèle que le jour où il ira vers cette fille, il n’ira pas pour rien.

Cette peur qu’il s’en aille pour une autre. Même pas une mieux, une plus drôle ou une plus belle. Juste la bonne. La crainte de ne pas l’être. Cette question incessante. Comment savoir si on est à notre place, est-ce qu’on est ensemble par défaut, est-ce qu’on a manqué de choix. Lui ne se pose pas cette question, je ne crois pas. Il n’a jamais eu peur de vide, il se suffit à lui-même. Il n’a jamais eu besoin d’une présence, de combler un vide. Quand nous nous sommes rencontrés, j’ai su très vite qu’il était là parce qu’il en avait envie. Pas d’obligation, de pression, de plan. Juste du désir.

Je voudrais qu’un contrat de mariage scelle les deux cœurs concernés. Je voudrais que le risque zéro existe, qu’il ne puisse croiser personne, ou croiser mille personnes mais ne rien ressentir, rester froid dans les yeux des autres, que les yeux des autres lui soient froid, et puis rester chaud contre moi, dans notre appartement, notre lit.

Souvent, je l’imagine au travail, se présenter à la nouvelle. Je l’imagine déjeuner avec elle, remuer sur sa chaise, se taper le front, l’air de rien, très lentement, faire ce geste pour le faire, mais le faire discrètement, vouloir se remettre les idées en place. Pourquoi cette fille et son bout de salade m’interpellent, pourquoi je ne pense pas à Véro, là.

Accepter le verre, le soir, entre collègues, être cinq mais y aller pour être deux, faire connaissance, espérer que cette fille sortie de nulle part parle mal, soit finalement inintéressante, insignifiante, pas si charmante. Pouvoir en rire après. Dire que j’ai cru vriller.

Je l’ai aussi imaginé ramasser un livre dans la rue, un coup de foudre de main en main. Vous avez fait tomber ça, merci beaucoup, c’est gentil. Il fait beau ou bien il pleut, chaque ciel embellit la scène, on se dira toujours en plus il faisait beau ou en plus il pleuvait. Je l’imagine proposer un verre, ou bien elle, accepter en pensant que c’est mal, ça ne se fait pas, mais se laisser porter par une jupe, une jupe d’été, un teint frais parsemé de taches de rousseur. Se laisser porter par un vent léger, une chance à saisir.

J’ai toujours eu peur de ça, j’ai parfois été triste en dessinant cent rencontres et autant de raisons de partir. J’ai aussi été triste de l’imaginer malheureux, indécis. Je ne peux pas quitter Véro, mais pourtant j’en ai envie, je crois. Réaliser dans la nuit noire, les yeux contre le plafond blanc, que s’aimer ne signifie peut-être pas s’aimer une fois pour toute.

J’ai toujours eu peur qu’il fasse semblant de dormir, obsédé par une autre, silencieux quant à sa décision à prendre, ne rien me dire et me protéger jusqu’au bout.

Mais je n’ai jamais pensé que c’était à lui d’avoir peur.
Jamais pensé que tout ça, ça m’arriverait à moi.

Sébastien est roux

« Vous êtes mes vrais parents ? Tout le monde dit à l’école que c’est pas possible que vous soyez mes parents. »

Il m’a dit ça dans la voiture, en bouffant sa barre de céréales à l’arrière. J’ai pilé à l’orange. Sébastien est roux.

Bernard et moi, nous avons deux enfants. Suzie, notre première fille, est née de notre amour il y a sept ans de là. Sébastien, ma seconde césarienne, n’est pas le fils de Bernard. C’est vrai. Mais Bernard l’a élevé comme son fils. J’ai répondu qu’on en reparlerait à la maison. Elle avait bon toit la maison. Une fois rentrés, je l’ai envoyé voir Bernard avec son cahier de textes pour qu’il fasse ses devoirs.

J’ai gagné la balancelle et pensé à Jean-Louis, le papa géniteur de Sébastien. Le vrai père, comme on dit, celui qui a gonflé mon ovule, celui qui a transmis à mon fils un peu de sa couleur de cheveux.
J’ai pensé à ce que je pourrais bien te répondre, Sébastien, assise devant les géraniums et angoissée par mon secret.

Ton vrai papa, il s’appelle Jean-Louis. Il est quelque part dans mes vingt-neuf ans. C’est mon premier printemps dans le quartier Rougemont. Je suis là, je porte les cartons du camion à la maison, je suis à bout de bras et je l’aperçois. Nos regards se croisent et je me sens toute chose. Pendant ce temps, Bernard fait le tour du jardin avec Suzie dans les bras. Ils sont heureux de découvrir le pavillon. Ils foulent la pelouse, respirent la campagne.

Les jours passent, Jean-Louis vient me voir régulièrement. Des jeux de séductions intenses naissent entre nous. On se rapproche, on se cherche. Je m’ennuie avec Bernard. Depuis Suzie, il ne me touche plus pareil, il n’a plus cette façon de me malaxer, de donner à mon corps du volume. Jean-Louis m’apporte ce que Bernard ne sait plus donner. Je me sens revivre.

Jean-Louis a énormément de boulot, ses matinées sont chargées. Mais dès que Bernard s’absente, on en profite. Il sonne deux fois et je sais que c’est lui. On fait l’amour. Beaucoup. Parfois trois fois de suite.

On prend du bon temps, on ignore si cela durera. Il ne me met jamais de pression, ne me demande jamais de tout quitter pour lui. Il connaît ma situation, il semble l’accepter.

Un jour, on feuillette le programme télé qu’il me ramène. On se met à rêver devant un jeu concours qui promet un voyage à l’autre bout du monde. On s’imagine partir tous les deux, tous frais payés, et ne jamais revenir. On sait bien que ce n’est pas possible, pas maintenant. On verra demain, conclut-on souvent.

On n’a pas le temps de s’interroger sur notre avenir. Un matin, Bernard rentre plus tôt que prévu et nous surprend dans la chambre. Tu venais d’être conçu. Bernard devient fou, il demande à Jean-Louis de sortir tout de suite et de récupérer sa bicyclette en vrac dans le jardin.

Bernard garde le silence quelques jours. Notre couple bat de l’aile mais je réalise combien j’ai peur de perdre mon mari. Je fais des efforts, je demande pardon. Bernard a beaucoup de mal à passer l’éponge mais finit par le faire. Il m’interdit cependant de sortir. Il ne veut plus que je croise Jean-Louis.

Je me rebelle. En douce. Je désherbe devant la maison, je plante des fleurs, je trouve des prétextes bidons pour aller chercher le courrier ou balayer le trottoir. Bernard voit clair en mon petit jeu. Très vite, il me demande à ce qu’on déménage, me répétant que ça ne peut plus durer comme ça. Si tu m’aimes vraiment, partons, me dit-il très souvent.

La dernière fois que je vois Jean-Louis, ton vrai papa, ton papa de sang, c’est quand je lui parle de notre demande de réexpédition du courrier.
Voilà, tu sais tout chéri, t’es bien le fils du facteur.

Mes appels à témoins, vos confidences (merci)

Je cherche des naturistes, des parents épuisés, des couples libertins, à distance ou à trois, des femmes qui ont divorcé après un mois de mariage et d’autres qui se sont mariées après le septième divorce. Des femmes ayant eu recours à la PMA et d’autres ayant eu un cancer du sein. Je cherche des histoires d’amour, d’amitié, de famille, de sexe, de combat, de résilience. Je cherche un peu la vie, vous répondez à mon appel et vous me racontez.
Et je voudrais vous remercier pour ça. Pour toutes vos confidences. Parce que vous m’accordez du temps mais surtout parce que chaque coup de fil échangé me transforme un peu.

Il y a des rires. Des rires spontanés et cette impression, parfois, de déjà vous connaitre. Il y a ces moments un peu fous où le tutoiement s’impose naturellement. Vous abandonnez le « vous » pour me dire « enfin tu vois ». Peut-être parce que le sujet est bien trop intime ou au contraire ne l’est pas du tout. Vous voulez garder vos distances ou bien abolir la distance.
Il y a des silences. Tranquillement ne pas les déranger pour que vous trouviez vos mots. De temps en temps les combler, vous aider, vous aiguiller.

Il y a des confidences dans les confidences, des « je ne sais pas si je peux dire ça » ou des « mais ça, ne l’écrivez pas ». J’entends encore ces milliers de digressions, ces minutes entières à parler d’autre chose, de la météo ou de ce que vous faites en me racontant votre histoire. Parfois vous me dites « je suis en voiture, je viens de trouver une place » ou « je ne peux pas parler fort, je suis dans le train pour Bordeaux ». Je vous imagine, ne sachant même pas à quoi vous ressemblez.

Parfois je sais, j’ai un vague souvenir. Vous êtes une ancienne connaissance. Quelqu’un que j’ai perdu de vue depuis des années et qui un matin m’écrit pour me dire « moi je peux témoigner ». D’autres fois, vous êtes une personne de mon quotidien et je découvre un pan de votre vie que j’ignorais. Je vous promets toujours de garder le secret. Il y a beaucoup de secrets.

Il y a aussi la peur. La peur de ne pas être la bonne personne. Vous craignez de ne pas être intéressant, de ne pas « correspondre », de ne pas être assez doué. Mais on est toujours doué pour parler de soi.

Et puis il y a les larmes à l’autre bout du combiné. C’est toujours un peu dingue. Ces instants où vous reniflez, murmurant un « pardon ». Parce qu’on parle de FIV, de cancer, de ruptures douloureuses ou de la disparation d’un proche. Ne pas savoir si ces larmes surgissent parce que je vais trop loin ou vous mets trop à l’aise. Il y a l’envie de les éponger et celle de m’excuser. De vous dire les frissons, d’abandonner mon statut, de vous confier combien vos pleurs me collent des frissons et me piquent les yeux. Quelque fois, on parle un peu de moi.

A chaque fois que l’on raccroche, vos voix résonnent encore. Je suis agitée par vos confidences,  vos rires, vos doutes, votre courage. Ça me donne la pêche ou me file le vague à l’âme pour la journée. Vos vies entrent dans la mienne. Ce n’est même plus une histoire de papier à écrire, c’est bien plus que ça.

Souvent, vous me remerciez, c’était bien de parler, et puis c’est bien d’en parler. Ce que vous vivez mérite d’être dit, il y a des messages à faire passer, des lecteurs à rassurer. Mais vraiment, c’est moi qui vous remercie.

Voilà, je pense à ça aujourd’hui, parce que sort en kiosque le Biba du mois d’octobre et ce papier sur le cancer du sein. Parce que je n’oublierai jamais les trois femmes que j’ai interrogées et les quatre heures cumulées que nous avons passées au téléphone. Je me revois assise au café, celui où je travaille quasiment tous les jours. Je me revois composer les numéros, prendre des notes, multiplier les lignes, les questions. Je me revois bosser ces témoignages, la frustration de ne pas pouvoir tout dire mais le défi de retranscrire l’essentiel, le plus important, la juste émotion.

Ça a été chouette de tomber sur vous. Et j’espère que ça continuera.

L'amoureuse de l'amour

Je n’ai jamais dit je t’aime qu’à d’autres je t’aime. Je suis tombée amoureuse d’un bouquet de roses il y a exactement trois Saint-Valentin. Il s’appelait Renaud, il avait laissé un mot, un projet pour Honfleur.
Je suis tombée amoureuse des terrasses sur le port et des plaids qu’on enroulait autour de nos genoux.

Il y a deux Saint-Valentin, je suis tombée amoureuse d’un dîner au restaurant, d’une addition salée et d’une promenade dans Paris. Les ponts de nuits, les par-dessus la Seine, les lumières et nos ombres qui se chevauchaient parfois. Je suis tombée amoureuse d’un baiser vers les trois heures du matin.

Je suis déjà tombée amoureuse d’un profil Meetic, du verre en face à face que nous avons programmé, de l’ambiance dans le bar, d’une paire d’yeux qui fixaient mon cou, d’envie et de curiosité. J’ai aimé rentrer chez lui, j’ai aimé ses draps froissés et le goût de son café au petit matin. Je suis tombée amoureuse de sa tasse Friends, j’ai imaginé qu’elle deviendrait la mienne, qu’elle aurait sa place dans le placard et qu’elle ponctuerait tous nos dimanches matin.

En février dernier, j’ai aimé un rendez-vous sur les Grands Boulevards, la confidence timide d’un homme pas très Saint-Valentin qui m’a avoué avoir peur de l’amour. Je suis tombée amoureuse de sa trouille de tomber contre moi, de ses mains qui tremblaient en parlant de notre rencontre. La cause de plusieurs insomnies. Je suis tombée amoureuse des miennes, elles ont suivi, elles ont rêvé d’un grand appartement, de moquette au sol et de projets d’enfants.

Toutes ces années, j’ai aimé l’amour, l’idée que j’en avais et le mariage que je voulais connaître. Une robe blanche, magnifique robe blanche, un discours rythmé des plus belles citations d’amour, deux degrés d’alcool, un tourbillon, de la danse et la sûreté de s’aimer pour toujours.

Parfois, je voudrais tomber amoureuse d’un visage, d’une histoire et d’une enfance. D’une voix sans ses mots, de fleurs sans leurs symboles, de voyages sans leurs invitations. Je voudrais tomber amoureuse d’un homme.
Mais je suis déjà amoureuse de l’amour.

Une vie sous antihistaminiques

Mardi 28 juillet, 19h40
Floriane se colle à la vitre. A l’intérieur du bar, ils trinquent et lui font signe de se dépêcher. Elle leur montre sa cigarette pour excuser son retard.
Ils viennent souvent ici, entre collègues. Ils sont des habitués comme on dit. Au début, ils s’y rendaient par flemme. Parce que c’était juste en bas du boulot. Puis petit à petit, ils se sont attachés à l’endroit.

19h44
Elle pousse la lourde porte. Elle entre, fatiguée. Elle sourit quand même. Elle n’est pas coiffée, elle n’a pas soif, pas grand-chose pour elle. Elle s’assied en face de lui.
Floriane n’est pas certaine de son prénom, on ne le voit jamais ici. Il fait partie de l’antenne de Lyon et vient en déplacement à Paris une ou deux fois par mois pour quelques jours. Elle s’apprête à lui demander s’il s’agit bien de Laurent. Il ouvre la bouche avant.
« Qu’est-ce que tu veux boire ? »
Elle lui répond « comme toi ». Il revient une minute plus tard avec deux verres. Elle observe son visage dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. A vingt heures, elle finit dans ses yeux.
C’est aussi con que ça.
Floriane sait à ce moment-là qu’ils feront partie des statistiques des personnes qui se rencontrent au boulot. Elle se persuade alors que c’est dans les rencontres les plus banales qu’on fait les plus jolies histoires.

21h16
Elle sent la jambe de Laurent chercher la sienne sous la table. Elle frissonne. Elle a la certitude d’être à l’aube de quelque chose. Ça chauffe dans son ventre. Elle sait qu’elle embarque. Quitte à monter à la place du mort. Sa mère lui dit souvent : avec ton père, je suis montée à la place du mort.
Quoiqu’il en soit, elle ne prend pas le temps de se poser la question. Elle est bien trop occupée à se demander si oui ou non, elle sera son premier baiser parisien.

22h37
Ils sont tous sur le trottoir. Laurent lui fait un petit signe au loin avant de s’éloigner. Chacun prend sa route. Il rentre à Lyon demain à l’aube et elle ne le reverra que dans une dizaine de jours.

23h02
En bas de son immeuble, elle s’assied sur le petit parking à vélo. Elle n’a pas envie de monter. Elle veut faire durer l’instant, se créer des souvenirs. Elle attend. Trente petites minutes, environ. Elle voudrait que sa rencontre avec Laurent ait quelque chose de différent. A chaque fois qu’elle pense ainsi, elle se plante. Des années qu’elle se plante, qu’elle observe des visages dans le sens inverse des aiguilles du montre.

23h34
Elle sort une carte de la France, une carte géante. La fout sur le parquet.
Un doigt sur Lyon, un doigt sur Paris.
Minable. Cette distance est minable.
C’est un non sujet. Floriane plie la carte comme si elle venait de gagner une guerre. Elle pense aux dix jours qui l’attendent avant de revoir Laurent. Dix jours, c’est trop. Ils s’oublieront d’ici-là. A moins qu’il ne soit tombé amoureux d’elle au moins dix minutes ce soir.
Elle prie en s’endormant pour que Laurent multiplie son coup de foudre par quatorze mille quatre cent quarante. Et que leurs retrouvailles à venir soient le prolongement de leurs derniers sourires.

Mardi 11 août, 7h45
Elle enfile une culotte noire à dentelles. Laurent doit monter dans son train. Elle se demande s’il pense à elle.
Les rayons du soleil sucrent son thé. Elle en boit des litres en réfléchissant. Comment faire pour qu’ils se retrouvent avant le verre du soir. Elle fait une liste. Café, photocopie, hasard, passer voir Martine à la compta.

8h30
Dans le métro, elle dévisage tous ces gens autour d’elle qui attaquent sans doute une journée normale. Elle sourit, elle n’a jamais été aussi pressée d’aller bosser. Laurent était à dix jours, puis à cinq jours. Laurent est à trois minutes.
Elle pose ses yeux sur le gratuit du jour qui trainent sur le siège à côté. Elle lit les titres. Encore des morts. Putain ce qu’elle s’en fout. Il est neuf heures, son jean lui fait un super cul et elle a des statistiques à renflouer.

9h10
Elle salue la bande et allume mon ordinateur. Elle tremble. Laurent et elle sont séparés par deux étages et ça la perturbe davantage que quatre cent kilomètres.
Elle reçoit un mail. Laurent. Une invitation pour un café. Elle monte les escaliers, elle prépare mille sujets de conversations qu’elle n’abordera pas.

10h28
Elle arrive avant lui à la machine et fait couler un premier café. Quand elle actionne le second, il lui lance un grand bonjour. C’est la première fois qu’ils se disent bonjour. C’est la première fois qu’elle lui demande s’il prend du sucre ou pas. C’est un peu leur premier matin.
Leurs yeux à peine réveillés se croisent. Ils sont bourrés de satisfaction. Laurent lui demande sur quoi elle bosse en ce moment. Elle lui parle de la rédaction d’un dossier. Ils découvrent qu’ils sont sur un projet commun. Elle se dit qu’un jour, ils auront les leurs.

23h58
Il l’embrasse. Il est presque minuit.
Laurent et Flo, 11 août 2015.
Attentats au Nigéria : 41 morts.

00h02
Elle n’ose pas lui proposer d’aller chez elle. Elle le lui dit. Il répond qu’il n’ose pas lui proposer d’aller à l’hôtel. Ils rient et choisissent sa direction. Dans le métro, il parle de son chat. Elle se voit passer une vie sous antihistaminiques.

00h46
Laurent l’embrasse dans le cou. Elle se demande qui ils seront après cette première étreinte.
Elle se demande combien il y en a eu avant elle, des filles. Si son corps le surprend, s’il innove. Elle se pose mille questions en se sentant partir. Il la veut, mais pour combien de temps.
Ils attendaient ce moment. Elle a peur qu’il n’ait toujours attendu que ce moment.
Elle voudrait encore quelques minutes avant le grand saut. L’euphorie des premières fois lui fait peur. Combien de fois s’étouffe-t-elle entre le moment où l’on se découvre et celui où l’on s’endort ?
Elle voudrait qu’ils discutent encore un peu. Elle voudrait lui demander qui il était quand il était gosse, comment était sa maison, s’il allait à l’école en bus. Elle ne dit rien. Quand il dit quelque chose, c’est pour lui demander si elle a des préservatifs.
Elle ouvre le tiroir de sa table de nuit.
Elle ouvre sa porte.

01h13
Son corps est lourd sur elle. Il se dégage, s’allonge à côté. Elle ne dit rien. Sentiments domiciliés.
Il murmure en filant vers le sommeil qu’il n’est pas câlin après l’amour. Elle prend parti de le croire : s’il ment, elle le saura bien assez vite puisqu’elle n’aura pas l’occasion de le vérifier.
Elle voulait que cette nuit ne soit que la première d’une longue série, elle craint qu’elle soit aussi la dernière.
Peut-être qu’elle s’est faite avoir. Elle n’en sait rien. Elle voudrait faire un bond dans le futur. Savoir si oui ou non, on peut fuir les câlins après l’amour et aimer quand même.

01h48
Elle ne dort pas. Elle se demande qui elle est pour qu’après avoir écarté les jambes, il n’écarte pas ses bras.

07h05
Au réveil, elle ne le découvre pas. Elle l’a guetté toute la nuit. Il pose sa main sur son ventre. C’est peut-être poli de toucher encore un peu le lendemain, pour faire croire que tout est bel est bien là, quand on sait pertinemment qu’une fois la porte claquée, tout n’existera plus.
Ceci-dit, elle n’en sait rien, elle n’a jamais le temps d’être polie, elle est toujours amoureuse avant.
– T’as bien dormi ? lui demande-t-il.
– Correct.
– Je dois rentrer ce soir à Lyon. Je vais essayer de changer mes billets pour ne partir que demain. On ira à la gare ensemble pour le faire, si tu veux. Enfin, si t’es libre ce soir.
Elle voudrait dire non, être une fille dure, vexée, elle voudrait qu’il devienne fou d’elle parce qu’elle lui échapperait. Mais elle répond que oui, elle est libre ce soir.

18h38
Ils se retrouvent en bas du boulot pour aller à la gare changer les billets. Mais il décide d’aller à la gare tout seul. Il ne va rien changer du tout. Il rentre à Lyon.
– Je peux te demander pourquoi ?
– Parce qu’elle va se douter de quelque chose.