Ailleurs si nous y sommes

J’ai toujours eu peur qu’il me trompe. Qu’il me trompe avec amour, qu’il passe sa main sur un ventre, qu’il caresse une joue, qu’il ait les yeux ouverts. Un rapport réfléchi, même pas d’alcool dans le sang ou bien à peine, un rendez-vous programmé, le sentiment de faire une connerie avant même de la faire. J’ai toujours eu peur qu’il fasse la mauvaise rencontre au mauvais moment, qu’un élément perturbateur s’infiltre dans notre histoire, dans ses nuits. L’envie de voir cette fille, de sentir ses cheveux, d’en savoir davantage sur elle, son enfance, d’où elle vient, où elle va.

Voilà, me tromper avec amour. Un écart au-delà d’une pulsion sexuelle, un écart qui n’en serait pas un, qui durerait et questionnerait. Pas un cinq à sept en année bissextile mais toute une bataille. Se retenir, se raisonner, et puis s’y rendre, les pas tremblants, la marche lente, se traiter de con, de mec qui gâche tout, on ne construit pas tout ce temps pour tout foutre en l’air comme ça, pour un fou rire partagé, un regard mystérieux, une intrigue à résoudre. S’y rendre quand même, sentir qu’il y a quelque chose à vivre là-bas, dans ces draps, sur cette moquette, quelque chose de grand, de vaste, c’est palpable. Pas une rencontre hasardeuse à minuit, dans un bar, les pieds qui collent, un besoin d’évasion. Non, de ça, d’un égarement ponctuel, d’une folie chronométrée, je n’ai jamais eu peur. Parce qu’il est plutôt droit, comme garçon. Parce qu’il rentre à l’heure, parce qu’il prend soin des choses, des gens, des projets, de ses promesses. Parce qu’il est fidèle. Si fidèle que le jour où il ira vers cette fille, il n’ira pas pour rien.

Cette peur qu’il s’en aille pour une autre. Même pas une mieux, une plus drôle ou une plus belle. Juste la bonne. La crainte de ne pas l’être. Cette question incessante. Comment savoir si on est à notre place, est-ce qu’on est ensemble par défaut, est-ce qu’on a manqué de choix. Lui ne se pose pas cette question, je ne crois pas. Il n’a jamais eu peur de vide, il se suffit à lui-même. Il n’a jamais eu besoin d’une présence, de combler un vide. Quand nous nous sommes rencontrés, j’ai su très vite qu’il était là parce qu’il en avait envie. Pas d’obligation, de pression, de plan. Juste du désir.

Je voudrais qu’un contrat de mariage scelle les deux cœurs concernés. Je voudrais que le risque zéro existe, qu’il ne puisse croiser personne, ou croiser mille personnes mais ne rien ressentir, rester froid dans les yeux des autres, que les yeux des autres lui soient froid, et puis rester chaud contre moi, dans notre appartement, notre lit.

Souvent, je l’imagine au travail, se présenter à la nouvelle. Je l’imagine déjeuner avec elle, remuer sur sa chaise, se taper le front, l’air de rien, très lentement, faire ce geste pour le faire, mais le faire discrètement, vouloir se remettre les idées en place. Pourquoi cette fille et son bout de salade m’interpellent, pourquoi je ne pense pas à Véro, là.

Accepter le verre, le soir, entre collègues, être cinq mais y aller pour être deux, faire connaissance, espérer que cette fille sortie de nulle part parle mal, soit finalement inintéressante, insignifiante, pas si charmante. Pouvoir en rire après. Dire que j’ai cru vriller.

Je l’ai aussi imaginé ramasser un livre dans la rue, un coup de foudre de main en main. Vous avez fait tomber ça, merci beaucoup, c’est gentil. Il fait beau ou bien il pleut, chaque ciel embellit la scène, on se dira toujours en plus il faisait beau ou en plus il pleuvait. Je l’imagine proposer un verre, ou bien elle, accepter en pensant que c’est mal, ça ne se fait pas, mais se laisser porter par une jupe, une jupe d’été, un teint frais parsemé de taches de rousseur. Se laisser porter par un vent léger, une chance à saisir.

J’ai toujours eu peur de ça, j’ai parfois été triste en dessinant cent rencontres et autant de raisons de partir. J’ai aussi été triste de l’imaginer malheureux, indécis. Je ne peux pas quitter Véro, mais pourtant j’en ai envie, je crois. Réaliser dans la nuit noire, les yeux contre le plafond blanc, que s’aimer ne signifie peut-être pas s’aimer une fois pour toute.

J’ai toujours eu peur qu’il fasse semblant de dormir, obsédé par une autre, silencieux quant à sa décision à prendre, ne rien me dire et me protéger jusqu’au bout.

Mais je n’ai jamais pensé que c’était à lui d’avoir peur.
Jamais pensé que tout ça, ça m’arriverait à moi.

Caroline Michel

10 commentaires

  1. Juste romancé? Ou c’est du vécu?
    Magnifiquement écrit, ça doit résonner au fin de l’âme de tous les couples qui s’aiment…
    Franchement, ça fait mal.

  2. Romancé ! J’ai voulu tirer les ficelles d’une peur existance et commune

  3. Et ben c’est pas gentil ! :p
    Mais vraiment bravo, très bien formulé, impossible décrire aussi profondément et aussi bien… J’aurai eu du mal à mettre autant de mots, mais tout y est…
    Mon Dieu, quelle trouille ! Un vrai film d’horreur 😀

  4. Je n’ai pas ressenti souvent ce que tu écris; une chose est certaine : c’est que je l’aimais pour souffrir de l’idée même de son éventuelle perte.

  5. Incroyable ce texte. Je le lis une fois par semestre et il résonne toujours autant. Chaque phrase est tellement juste… je suis admirative de ta plume

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