Julien Clair

Je suis trop amoureuse de Kévin. Son prénom est trop stylé, j’adore graver le K sur ma règle en métal pendant le cours de français. Je trace les trois barres ; trois comme le nombre d’enfants qu’on aura.

Je suis trop fière de l’aimer et je suis trop fière d’imaginer qu’un jour, il sera une sorte de premier baiser, je dis une sorte, parce qu’à la primaire, on a essayé de s’embrasser avec un copain, j’en ai bavé pendant des heures après et dans la voiture de mon père qui me ramenait à la maison, je remuais ma salive sans cesse et je voyais bien que ça se voyait que j’avais tenté un truc trop grand pour moi.

Je pense trop à Kévin et au moment où nous ferons l’amour. Ça sera ma première fois, lui je ne pense pas, il a déménagé, enfin avant il ne vivait pas ici, je suis sûre qu’il a rencontré plein de filles et qu’il sait faire. En cours, j’essaie toujours de m’asseoir près de lui, je suis pressée qu’on se parle un jour. Mais lui il parle tout le temps à Alicia de la 6ème B et Alicia m’a dit l’autre jour à la cantine que Kévin l’aimait. Le problème c’est que je crois que c’est vrai, je suis super dégoûtée mais bon, il n’y a pas que ça qui me dégoûte.

Ce matin à la récré Alicia est venue me voir et elle m’a narguée avec une feuille sous le nez. Kévin lui a écrit un poème (même qu’il est trop fort elle a dit). J’ai lu le poème, ça disait ça : « Fais-moi une place au fond de ta bulle et si j’t’agace si j’suis trop nul je deviendrai tout pâle, tout muet, tout petit pour que tu m’oublies », et c’était signé Kévin. Elle était très heureuse, encore plus belle que d’habitude, j’aimais trop ses cheveux, et je n’ai pas osé lui dire que c’était la chanson qu’on apprenait en cours de musique en ce moment avec Madame Duponel, une chanson de Julien Clair, un chanteur que ma mère adore. J’aurais pu lui dire pour qu’elle pleure un coup, mais j’ai préféré me taire, parce que j’ai compris que de toute façon je suis beaucoup trop intelligente pour un garçon qui triche, du coup je viens de décider que je n’allais plus l’aimer, ça va pas être facile mais je n’ai pas le choix, Alicia arrête pas de s’essuyer la bouche dans le bus, je suis pas con, j’ai capté.

Caroline Michel