Mon Plan cul

Ce matin-là, j’étais assise dans cette salle d’attente. J’avais le numéro 106 et lui le numéro 107. Ou bien c’était l’inverse. Après ma prise de sang et après avoir pissé dans un bocal, je l’ai recroisé au café d’à côté. Il avalait un croissant, sans doute parce qu’il s’était fait piquer a-jeun, je prenais un café solitaire, sans doute parce que je n’ai jamais mangé le matin.

On a commencé par se sourire, on a un peu discuté et c’est comme ça que la relation est née, avec dans l’ordre une partie de jambe en l’air le lendemain soir pour un premier baiser quelques jours plus tard.

On s’appelait rarement, on se fixait quelques rendez-vous par mail, on se programmait des soirées, des verres, des expositions, on s’aimait un peu quand on se voyait, jamais quand on ne se voyait pas.

Notre histoire avait le mal de l’époque, ou peut-être le bien, celui de ne pas former un couple mais d’être un peu plus que des amis, celui de ne pas parler de « nous » mais d’oser le conjuguer maladroitement une fois tous les dix jours.

Il était juste quelqu’un que je voyais, quelqu’un à qui je racontais mes week-ends sans forcément dire ce que j’en avais pensé, quelqu’un qui connaissait mon boulot sans en connaître les horaires, quelqu’un qui venait chez moi sans y laisser de brosse à dents.

Nous avons passé des mois comme ça, à rire le samedi soir sans savoir à quoi ressemblait le dimanche de l’autre, à marcher dans la rue presque séparément, lui qui prenait souvent un mètre d’avance comme pour mieux chercher la prochaine rue à emprunter, quand moi je me contentais d’avoir un guide plutôt qu’un mec.

Il n’y avait rien d’inquiétant, mais j’avais peut-être l’envie, un jour, de découvrir un peu plus ses journées, le prénom de son frère à qui il devait acheter un cadeau qu’il n’irait pas choisir avec moi ou son groupe sanguin, information inutile qui racontait quand même notre première rencontre.

Je rêvais le soir, parfois, d’être présentée comme « sa nana » devant qui nous croiserait, j’imaginais des cartes duo à souscrire chez Gaumont et des clés d’appartement à s’échanger un jour pour faire un pas, un petit pas.
Finalement, je crois que ce que je préférais dans ce « plan cul régulier qui valait un peu plus », c’était qu’il soit régulier.

Entre chaque rêve, je me faisais prendre dans tous les sens, je racontais cette énième soirée avec mes amis sans lui faire un récapitulatif du nombre de verres ingurgités, du volant que j’avais pris en angoissant un peu et du fou rire que j’avais adoré quand mon meilleur ami m’avait fait danser comme un fou jusqu’à m’en tordre la cheville.

Il manquait simplement à notre histoire des détails, de ceux qui définissent un couple, comme d’aller faire les courses ensemble, dormir ensemble, partager une angoisse et un sandwich à la va-vite, partager un réveil plutôt qu’une douche en plein après-midi.

Dans ma vie, il n’y avait que lui. Dans sa vie, je suppose qu’il n’y avait que moi. On se respectait, lui et moi, un et un, debouts ou allongés. Mais pas suffisemment pour être deux.

Un soir, alors qu’on réglait l’addition séparément avant d’aller faire l’amour chez moi sans s’y endormir après, il m’a demandé si venir à son anniversaire la semaine suivante était un plan qui me convenait. J’ai dit oui, me voyant déjà n’offrir aucun cadeau et être présentée comme une amie d’enfance, une collègue ou une voisine.

Je n’ai rien acheté ni rien projeté, je suis venue avec une bouteille de vin, notre préférée pour le clin d’œil. Lorsque son meilleur ami dont j’ai vu le visage pour la première fois, m’a demandé mon prénom, mon job et d’où je connaissais Stéphane, j’ai répondu le plus simplement du monde en séchant sur la troisième question.

C’est à cet instant que Stéphane est arrivé derrière moi, a répondu que l’on s’était rencontré de façon plutôt originale, un matin non loin d’ici. J’ai souri, demandé du vin, son pote a tendu son verre. On a râlé parce qu’une nana sur la tablette mettait de la musique chiante.

C’est au moment où je faisais avec moi-même quelques paris quant au groupe sanguin de Stéphane que j’ai senti ses doigts courir le long de mon dos. Celui qui depuis un an me prenait contre un mur ou par surprise, par devant ou par derrière et sans se lasser, innovait. Ce soir-là, devant le public de ses trente ans, il m’a prise par la main. J’ai alors pensé qu’on était du même groupe, fait pour donner de soi, recevoir de l’autre et se mélanger, sans doute, pour les années à venir.

Caroline Michel

30 commentaires

  1. Ouahou toujours aussi beau.
    Tu arrives a nous vivre tes histoires, à chaque fois j’ai l’impression qu’il s’agit de moi, alors même que peut être ça ne m’est jamais arrivé…
    Chapeau bas 🙂

  2. C’est joli. Merci pour cette histoire qui incitera, je l’espère, à de nombreux et patients plans-culs

  3. Bonsoir . Très belles lignes , je suis un collègue de Fred qui apprécie ses articles et je comprend qu’il m’ai donné votre lien .Continuez .

  4.  » de ne pas parler de ‘nous’ mais, d’oser le conjuguer maladroitement une fois tous les dix jours  » => j’adore ! 😉 Fred

  5. C’est comme cela que nous avions commencé … c’est joli d’y repenser … nous avons traversé tant et tant depuis … 5 ans … La suite, je te laisse la vivre, chacun sa sienne !

  6. Merci Cath, bientôt je te fais un croissant et une tarte aux pommes ?

  7. Absorbée, émue, l’œil qui pique… y a pas à dire, il y a comme un petit goût de reviens’y ici…

  8. Toujours plaisant de lire des articles lié au plan cul, surtout quand c’est écrit par une femme, ça donne des idée et surtout envie de sortir pour qu’il m’arrive la même chose :).

  9. A te lire, j’ai cru être dans l’histoire, c’est vraiment bien écrit. Cela donne envie de partager ces « plan cul » 😉

  10. Et bien voilà une histoire de cul qui finit bien à la fin, c’est pas tous les jours, alors j’en profite pour te dire merci de ta plume agréable et du sourire imperceptible que tu as su dessiné sur mes lèvres de fleur bleue!

  11. Une fois de plus cette histoire s’est bien terminée et pour une fois la morale est sauvée. Un petit gout de reviens y, nous met déjà l’eau a la bouche et nous dit hummm, que c’est bon.

  12. Je découvre ton blog et viens de lire cet article. Quelle jolie natation. Merci.
    Il est chouette ce plan cul.

  13. Trouvez un plan cul dans une salle d’attente c’est pas commun … en tous les cas votre histoire donne de l’espoir …

  14. Dans cet article il y a quand même quelque chose de très révélateur sur les relations d’aujourd’hui : « une partie de jambe en l’air le lendemain soir pour un premier baiser quelques jours plus tard. »
    Je suis heureuse que ce plan cul soit devenu une relation, et j’espere que cela va durer pour toi !

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