Il m'avait pourtant dit que j'étais mignonne

Il faisait encore jour il y a quelques minutes. Assise en tailleur sur mon lit, j’ai vu le soleil tirer sa révérence. J’ai des fourmis dans le pied droit. Un début. Et mon téléphone endormi sur la table ne sonne toujours pas. Il ne bouge pas. Moi non plus. Il est mort, moi aussi. J’imagine qu’au moindre son, il m’arrachera un sourire. J’imagine qu’à sa prochaine manifestation, je lèverai de là mon gros cul.

Je n’ai pas faim, je refuse de dîner.
J’ignore depuis combien de temps je suis ici à guetter. Tout le week-end, peut-être. Le pire n’est pas d’attendre. C’est d’apprendre à attendre.
Je progresse. On s’occupe vite dans son lit à attendre qu’un garçon rappelle.

Barbu. Plutôt barbu. De ce que j’en voyais dans la pénombre du bar. On a échangé quelques mots autour de nos bières. Il avait de la mousse au bord des lèvres et un scooter pour me ramener. Derrière lui, j’étais un peu remuée. Trop d’alcool. On s’est alors arrêté un peu avant chez moi. Il m’a rassurée et il m’a embrassée, avant de me trâiner un peu plus loin. Bien planqués, nous avons fait l’amour sur un coin d’herbe. C’était humide et mes cheveux sentent encore la terre.

Je suis rentrée à pied en me répétant son numéro de téléphone pour ne pas l’oublier. Le lendemain matin, je lui ai envoyé un truc. Il m’a proposé d’aller manger un morceau le soir-même. J’ai une haine plutôt prononcée pour les gens qui mangent des morceaux. Peu importe, j’ai accepté. Nous avons passé un bon moment.
J’ai appris son prénom. Julien. J’ai donc mangé un morceau avec Julien.
Nous avons ensuite pris quelques verres, pris le scooter, pris son escalier, pris une capote, pris notre pied dans sa piaule.
Depuis, c’est le vide.

Il fait le mort là. Plus personne. Plus de nouvelles. J’ai bien essayé d’appeler.
Je veux bien aller manger des morceaux moi. Mais son silence me coupe l’appétit. En attendant, je bois des litres de café, je me fais palpiter le cœur. Il faut bien que quelqu’un s’en charge.

Depuis quand largue-t-on par silence. En même temps, comment larguer quelqu’un avec qui on n’a rien vécu. J’ai été quoi, un dernier verre, une distraction, une fin de soirée champêtre.

Elle est belle la distraction. Elle s’emmerde depuis des jours chez elle. Elle se regarde, elle se trouve moche. Elle a fait quoi ? Pour qu’on l’oublie ? Elle avait l’air bête ? Peut-être sale ?

Un mec qui ne rappelle pas n’est pas intéressé, c’est Mona qui dit toujours ça. Alors tant pis.

Je n’ai plus de force. Point de non-retour. Alors doucement je prends mon téléphone, alors doucement je me lève. Et tranquillement en approchant la fenêtre, je le jette sur la terrasse, je le vois se décomposer, s’éventrer. Au moins, maintenant, je saurai pourquoi on ne me rappelle pas. Il faudra juste expliquer à papa pourquoi j’ai pété son téléphone en mille morceaux, mais depuis le temps que je lui répète qu’à seize ans je pourrais bien en avoir un quoi.

La tendresse

Il ne fait pas chaud. Sur le trottoir, j’allume une cigarette que j’agite en souriant à Clément. Assis à l’intérieur, il me regarde fumer. Je crois qu’il me trouve jolie.

Un taxi passe. Je pourrais bien monter dedans et pourtant. Ce soir, je n’ai pas envie de dormir seule. Ce soir, j’ai envie de rentrer avec lui, peut-être parce qu’il part vivre aux Etats-Unis demain. Peut-être parce qu’on se connait depuis hier.

Je colle mon front contre la vitre, je le cherche des yeux, j’aime beaucoup ses yeux. Je ne le vois plus à l’intérieur. Sa chaise est vide, la table encore pleine. Mon sac au sol. Je jette ma cigarette, mon cœur sursaute et mes pieds s’engagent.

Une main saisit mon avant-bras, une bouche se colle à la mienne. Ma tête se cogne à la vitre, mon chignon s’étale, ma respiration se bloque. Clément se serre contre moi ou me serre contre lui. Il me glisse à l’oreille que nous rentrons.

En direction de chez moi, nous ne discutons pas. Je monte les escaliers devant lui, j’ouvre la porte, il ouvre mes jambes.
Pas de dernier verre, pas de tour du propriétaire, il s’allonge sur moi et m’embrasse dans le cou. Mes mains hésitent, passent dans son dos ou cherchent sa nuque.

Il me soulève, s’agrafe à moi, dégrafe mon soutien-gorge et ma ceinture. Il retire mes chaussures et les balancent dans la pièce. Ma bouteille de parfum tombe au sol. Le bruit m’arrête, Clément continue.

Ses ongles se plantent en moi, ses dents prennent le relais. C’est quand il crache le nœud de ma petite culotte que je commence à perdre mon souffle.
Ma fenêtre donne plein sud, mon cul plein ciel, mon visage se prend la moquette à moins que ce soit la moquette qui se prenne mon visage.

C’est drôle, gamine je rêvais d’un prince charmant qui me fasse l’amour droit dans le regard. J’ai toujours voulu qu’on caresse mes cheveux. Qu’on me les tire pour me faire des enfants, pas la haine.

Je n’arrive pas à bouger. Mon corps couleur pêche vire couleur bleue. Je suis un hématome. J’ai mal à moi-même. Ses mains claquent, mes hanches se retournent. J’aimerais faire quelque chose. L’essentiel ne serait-il pas de participer.

Le temps ne passe plus. Clément m’attrape, je l’appréhende. Mon bureau, la gazinière, l’évier. Il me saisit contre la porte d’entrée, je la renomme porte de sortie dans le peu d’air que je trouve.
Il prend son pied, je prends des coups.

Est-ce que quelqu’un pourrait sonner, est-ce qu’on pourrait me sortir de là, est-ce que quelqu’un pourrait calmer son ardeur, sa violence, ses doigts crispés, est-ce qu’on pourrait apaiser mes blessures, les anciennes et les nouvelles.

Je n’avais jamais vu la folie dans les yeux de quelqu’un. Il lâche quelques mots. C’est beau de faire l’amour avec moi, c’est bon surtout, c’est agréable. C’est tout ce qu’il aime.

Je veux qu’il débande, je veux qu’il se casse, je veux dormir, enfiler trois pulls et m’enfermer pour un semblant d’éternité.
Ma tête s’endort tandis qu’elle est promenée. Je crois que ça fait deux heures qu’il me malmène.
Est-on en train de me violer et si oui, dois-je crier.

Il me frappe, le cul, le crâne. Il me demande d’aimer ça.
J’aimerais avoir le choix.

Je ne sais à quel moment il fatigue. Son rythme se freine, il mord un peu moins fort. Je glisse un oreiller sous son crâne dans le peu de survie qu’il me reste. Je lui gratte le dos pour endormir la bête qui sombre quelques minutes plus tard dans un sommeil à l’allure profonde.

Je l’observe, sans bouger, la peur de faire du bruit, la peur d’exister.
J’enfile sa chemise, pour un peu de réconfort. Je me demande pourquoi, pourquoi me blottir contre celui qui vient de me détruire. Je me passe les mains sur le visage. Elles sont noires de mon maquillage qui a coulé.
Maman, j’ai mal à ma tendresse.

Je m’endors dans un lit qui n’est plus tout à fait mien. Le réveil qui sonne me surprend. C’est dommage, j’allais oublier, bien sûr que j’allais oublier tout ça. Encore une cinquantaine d’heures à dormir et peut-être que Clément aurait été loin, dans un avion ou de l’autre côté de l’Atlantique.
Il ouvre les yeux. Il me fixe, fixe sa chemise et me l’arrache. Il fait péter les boutons. Rien à foutre, son pouce attrape ma hanche. Il me retourne, écarte mes cuisses et reprend le boulot. Il est sept heures du matin.
Je ne dis rien, j’ai peur. Il rigole. Il comprend bien que mon corps est indisposé.

Alors il se lève, alors il enfile sa chemise qu’il ne peut manifestement pas boutonner, alors il me souhaite une bonne journée, alors il descend, alors je me penche à la fenêtre, brisée.

Et je le vois siffler le taxi que j’aurais dû alpaguer hier soir.

Trois fois en deux heures

Elle se fait belle. Depuis qu’il est parti, début juin. Elle se maquille chaque matin pour de grands cils et marche la tête droite. Elle espère le croiser. Elle voudrait qu’il voie comme elle est jolie, comme ses jambes ont fondu, comme ses cernes ont disparu. Elle voudrait qu’il regrette, qu’il l’aperçoive et que son cœur en tombe, que le passé lui revienne et qu’un futur l’inspire.
Parfois, elle voudrait qu’il la croise aux bras d’un autre. Alors quand elle est avec un copain pas trop moche, elle marche tout près, un peu collée, un peu serrée, parce qu’ils vont peut-être tomber sur Pierre, rue Princesse. Il venait souvent avant. Il pourrait venir ce soir. Il pourrait la voir avec un autre, trembler de jalousie, revenir à elle.

Elle l’a recroisé, une fois, à une soirée chez des amis en commun. Elle était très jolie, elle avait une jupe noire et des collants mêmes pas filés. Elle lui a souri, pour qu’il remarque son détartrage, mais n’en a pas trop fait, pour rester mystérieuse. Elle dansait, elle faisait semblant d’être absorbée par la musique mais en réalité, elle essayait simplement de sentir le regard de Pierre sur ses hanches. Trois fois en deux heures.

En septembre, elle a mis des photos sur Facebook. Elle rentrait de Grèce, elle avait de beaux clichés. Une amie lui avait confirmé que son plus beau profil était le gauche. Elle a choisi les photos minutieusement, elle n’a pas voulu les retoucher. Pas de triche, Pierre la connait bien. Sur les cinq photos postées, il en a liké une. Elle était heureuse, elle en a parlé toute la journée. Elle était en bonne voie, ses petits plans marchaient. Après, elle a disparu de Facebook six jours en espérant qu’il s’inquiète.

Depuis un mois, elle continue de lisser ses cheveux. De faire du sport. Elle tient bon. Bientôt six mois. Il va revenir, c’est certain. Elle se retient parfois de l’appeler, elle invite leurs amis communs à parler d’elle « toujours en bien s’il-vous-plaît » mais « pas trop pour qu’il se demande ce que je deviens ».

Et puis ce soir, elle va boire, ce soir c’est la Saint Sylvestre, elle va danser, elle va y penser, elle va espérer qu’en 2016 Pierre revienne, elle va applaudir ses propres stratagèmes, elle va demander à ses amis de la prendre en photo, elle va espérer intimement que les clichés soient partagés sur tous les réseaux sociaux de la Terre, elle va espérer que Pierre tombe dessus, pense à elle et fasse son grand retour, elle va surveiller son maquillage à chaque fois qu’elle va aller aux toilettes, elle va se dire je continue, je continue, ça va marcher, fuir, disparaître, intriguer, lui manquer, et puis elle boira un verre de trop, et puis deux verres de trop. Et puis elle lui enverra un texto complètement bourrée.

36 degrés et la pose de mon stérilet

Quand mon gynéco m’a prescrit un stérilet il y a quelques mois en me conseillant de réfléchir, j’ai bizarrement perdu l’ordonnance dans l’heure. Tomber dans les pommes, souffrir des jours durant, saigner comme une vache, faire une grossesse extra-utérine, tout ça à la fois, c’était non. Et puis surtout, je craignais de le sentir du simple fait de penser à lui (comme avec un ex).

Finalement, l’idée a fait son chemin puisque j’ai décidé intelligemment de n’écouter que les femmes qui en tiraient une belle expérience : « La pose n’est même pas un sujet », « Tu as mal quinze secondes et après tu es libre », « Mon mec ne sent même pas les fils au bout, son gland va bien ». Alors j’ai pris mon téléphone et rendez-vous, j’étais aussi fière que peureuse et j’aurais voulu le poser tout de suite, dans l’élan, pour ne plus avoir le temps de réfléchir.

Petit préliminaire dix jours avant, fort agréable, avec un prélèvement endocol en laboratoire. L’infirmière était gentille mais la façon dont elle a exploré les tréfonds de mon corps m’a légèrement fait douter. Si c’était un avant-goût – moi qui adore par ailleurs les frottis, par habitude et par comparaison au détartrage –  tout ce qui touchait à mon col m’a semblé être l’enfer. Mais positive comme je suis (LOL), j’ai décidé d’oublier cette épisode.

La veille de la pose du stérilet, j’ai commencé à flipper sévère, je suis allée le chercher à la pharmacie et telle une petite vieille au besoin de parler, je ne lâchais pas ma pharmacienne. J’attendais qu’elle me caresse les cheveux et propose de m’accompagner.

A deux heures de m’y rendre, ma mère m’a envoyé un petit message : « Pensées pour ton utérus ». J’ai trouvé ça hyper sympa de sa part, moi il y a 29 ans, je n’ai pas pensé une seconde à son utérus. C’est là que j’ai dit à ma sœur – qui m’accompagnait puisque la pharmacienne ne s’était pas dévouée – que j’étais ridicule d’avoir peur, parce qu’un jour il faudrait peut-être accoucher et qu’à côté, la pose d’un stérilet ça faisait un peu pitié.
Ma sœur oscillait entre le besoin de me rassurer (mais c’est rien, calme-toi), et des remarques incontrôlables (jamais je ne pourrais faire ça) (en plus avec un homme).

Au fil des minutes qui me rapprochaient du cabinet médical, j’ai été lire le pire sur Internet. Il fallait bien trouver des raisons d’annuler puisque manifestement, mon corps était si tendu que personne ne pourrait y entrer.
J’ai alors lu que dans des cas très rares le stérilet pouvait s’échapper DANS LE CORPS. Se retrouver dans l’abdomen. Genre une envie d’explorer les coulisses, comme si être aux premières loges d’un vagin n’était pas suffisant.

Alors que j’ai imaginé le recracher par la bouche le lendemain et que j’ai proposé à ma sœur de proposer au chauffeur de bus de faire demi-tour, elle a dit que maintenant que j’avais lu ça, elle était certaine que j’allais l’appeler 48h plus tard en disant que « je sens un truc dans mon estomac, Fanny, est-ce que c’est normal ? ».

J’ai répété j’annule, elle a répété trop tard, et je suis entrée mécaniquement dans le cabinet médical, avec dans une main mon sac, dans l’autre mon « tote bag de secours » comme je l’ai baptisé, avec Antadys, Spasfon, Doliprane, serviettes hygiéniques et numéro d’un ami.
Quand le gynéco a dit « Mademoiselle Michel », j’ai regardé dans la salle d’attente s’il y en avait d’autres, ce qui aurait pu être le cas, je veux dire on est tellement de Michel sur cette Terre qu’il y avait bien une chance sur deux que ma voisine s’appelle comme moi. Ma voisine de chaise c’était ma sœur et visiblement elle ne s’est pas sentie concernée.

J’ai suivi le gynéco, il a demandé si ça allait, j’ai trouvé sa question bizarre, forcément il savait que ça n’allait pas, j’ai alors pensé qu’il n’avait bien noté ce pourquoi j’étais là et qu’il allait me sortir que « bah non, pour un stérilet, il faut s’organiser un peu mieux, pas de rapports sexuels dans les six précédents mois, quinze massages du périnée et une toupie porte-bonheur, on doit repousser, navré ». Mais non, il a regardé mon dossier en me demandant de « lui donner », alors j’ai sorti mon MONA LISA® de mon tote bag et je lui ai tendue, hésitante. Il me l’a un peu arraché.

Il m’a invitée à me déshabiller, j’ai exécuté en espérant qu’il change d’avis puisque moi je rêvais de le faire, tout en me disant que je m’en voudrais à vie.

Quand je me suis allongée, j’ai pensé à mon IRM, souvenir jouissif, et je me suis dit que puisque pendant l’IRM j’imaginais faire une tendre sieste, je n’avais à imaginer à ce moment-là que je subissais un simple frottis.
Quand il a installé le spéculum il m’a dit qu’on avait fait le plus dur, j’aurais bien aimé le croire vu que c’était hyper bien, le spéculum, mais je savais forcément qu’il mentait. Je me suis demandé comment on allait procéder maintenant, à quelle heure précise j’allais mourir et si oui ou non il allait me demander de tousser comme j’avais lu sur la toile et qu’un pet allait s’échapper de moi.

C’était franchement chaud.

Sans oublier qu’il faisait 36 degrés et que je ne dirai jamais « je me suis fait poser un stérilet » mais que je dirai toujours « je me suis fait poser un stérilet sous 36 degrés ». Ça rend l’épreuve plus admirable.
Première étape : « le test », qui a déchargé dans tout mon bas du ventre une tension électrique, j’ai bondi, j’ai dit merde la vache carrément, il m’a rassurée, il a dit que le stérilet ne serait pas pire.

Et le grand moment est venu, mon corps était plus que tendu et mon vagin pourtant complètement ouvert, et la décharge électrique est revenue, elle m’a attaquée le ventre, le dos, et mes yeux allaient pleurer, je crois que oui, ils ont pleuré, trois larmes, de douleur et de joie, du genre « c’est presque fini et si je pars du principe que c’est presque fini alors oui, le mal que je ressens est largement supportable et je peux me dire alors que je suis une adulte ». Mais la douleur n’est pas passée en trois secondes, c’est ça qui m’a effrayée, je me suis demandé si j’allais vivre toute ma vie avec cette douleur. Ça ou les trois canards qui te suivent tout le temps partout, je préfère les trois canards.

J’ai alors pensé qu’un truc pas normal était en train de se passer, je ne voulais pas qu’on ait à recommencer, fallait que la douleur se casse et puis c’est ce qu’elle a fait. Voilà, ça vous parait très long à lire mais tout ça c’est l’objet de trente secondes dans une vie.

Le gynéco a ensuite dit : vous vous sentez de vous asseoir ? J’ai répondu si vous êtes là, bien sûr, il a enchaîné : je reste là, on peut même aller prendre un café, j’ai rigolé bêtement et je me souviendrai à vie de mon premier fou rire avec un stérilet en moi.

Une fois assise il m’a posée quelques questions du genre : voyez-vous des étoiles ? Non. Votre tête tourne ? Non. Coup de chaud ? Oui, mais avec la température qu’il fait, je ne situe pas bien d’où viennent les perles sur mon front.

J’ai regagné la salle d’attente en sa compagnie, la secrétaire m’a récupérée tout de suite, ils s’étaient passé le mot, on ne la laisse pas seule, j’ai cru qu’ils allaient m’escorter la semaine.

Elle m’a donné un petit sucre pour me faire du bien, et puis de l’eau, et puis j’ai demandé 5000 balles parce que sa générosité semblait sans fin. Ma sœur me regardait l’air apaisé, du genre « ma sœur n’est pas morte », ou peut-être « ma sœur n’est pas rouge, elle n’a pas dû péter au moment fatidique ».
Je suis restée posée là avec elle, je lui racontais les détails, je lui disais que bon, accoucher serait cent fois pire, mais que la bonne nouvelle c’est que ça n’était pas près de m’arriver. Ma sœur, elle, me reniflait, elle a dit tu sens la transpiration.

On a ensuite décidé d’aller se promener, c’était la première sortie de mon stérilet sur les Champs Elysées, et puis il s’est passé tout un tas de trucs bizarres. D’abord j’ai dépensé cent euros, comme ça, de plaisir, ensuite je n’avais pas envie de faire pipi, je me suis faite la réflexion après quelques heures, moi qui aie toujours envie de faire pipi, peut-être que le stérilet détendait ma vessie ou alors j’avais une peur inconsciente de me retrouver face à ma culotte et d’observer une petite tête de cuivre déposée là.

Parce que c’était bizarre quand même de ne pas avoir mal, je m’attendais à souffrir comme jamais, et non, à part un léger mal de dos similaire à un début d’hernie discale lombaire qui se réveille, rien n’était alarmant. Pas de grosses contractions, de je me plie en deux, rien. C’était tellement beau que j’ai dit à ma sœur : je pense qu’il est tombé et moi je crie victoire comme une imbécile.

Mais bon, j’étais fière et j’avais envie de crier à tout le monde que j’avais fait poser un stérilet. Alors oui c’est banal, et même écrire un billet là-dessus c’est peut-être aussi con que de vous raconter qu’hier j’ai acheté des oranges à jus et que je me suis coupé les ongles. Mais peut-être parce que j’avais peur, parce que j’avais lu le pire, alors oui, je me suis sentie grande gagnante. Ou alors je m’étais fait croire à l’impossible pour m’applaudir, peu importe.

Depuis, je ne l’ai toujours pas vu dans mon slip, il a l’air bien où il est, et samedi matin, je me suis faite jolie, alors que je m’en fous de me faire jolie pour aller chez Carrefour, mais il se passe ce truc bizarre que je me sens super femme. Je pense que de demain matin, je vais me réveiller, je ferai un 36, je serai bonne et positive, zen et immortelle.

Finalement, tout ça est passé très vite et j’y pense presque déjà plus. Je ne sens pas grand-chose dans mon corps, même si parfois je me dis qu’on est deux, ce qui est légèrement pathologique.

Est-ce normal cette impression de vivre avec un animal de compagnie et d’être soulagée que la relation s’annonce bien. J’ai beau savoir qu’il n’est pas vivant, je l’affectionne tout comme. Je le remercie d’être qui il est, de s’être laissé faire et d’avoir bien voulu de moi comme hôte.

Bientôt, je lui présenterai mon mec, j’espère que ça se passera bien.

Mon Plan cul

Ce matin-là, j’étais assise dans cette salle d’attente. J’avais le numéro 106 et lui le numéro 107. Ou bien c’était l’inverse. Après ma prise de sang et après avoir pissé dans un bocal, je l’ai recroisé au café d’à côté. Il avalait un croissant, sans doute parce qu’il s’était fait piquer a-jeun, je prenais un café solitaire, sans doute parce que je n’ai jamais mangé le matin.

On a commencé par se sourire, on a un peu discuté et c’est comme ça que la relation est née, avec dans l’ordre une partie de jambe en l’air le lendemain soir pour un premier baiser quelques jours plus tard.

On s’appelait rarement, on se fixait quelques rendez-vous par mail, on se programmait des soirées, des verres, des expositions, on s’aimait un peu quand on se voyait, jamais quand on ne se voyait pas.

Notre histoire avait le mal de l’époque, ou peut-être le bien, celui de ne pas former un couple mais d’être un peu plus que des amis, celui de ne pas parler de « nous » mais d’oser le conjuguer maladroitement une fois tous les dix jours.

Il était juste quelqu’un que je voyais, quelqu’un à qui je racontais mes week-ends sans forcément dire ce que j’en avais pensé, quelqu’un qui connaissait mon boulot sans en connaître les horaires, quelqu’un qui venait chez moi sans y laisser de brosse à dents.

Nous avons passé des mois comme ça, à rire le samedi soir sans savoir à quoi ressemblait le dimanche de l’autre, à marcher dans la rue presque séparément, lui qui prenait souvent un mètre d’avance comme pour mieux chercher la prochaine rue à emprunter, quand moi je me contentais d’avoir un guide plutôt qu’un mec.

Il n’y avait rien d’inquiétant, mais j’avais peut-être l’envie, un jour, de découvrir un peu plus ses journées, le prénom de son frère à qui il devait acheter un cadeau qu’il n’irait pas choisir avec moi ou son groupe sanguin, information inutile qui racontait quand même notre première rencontre.

Je rêvais le soir, parfois, d’être présentée comme « sa nana » devant qui nous croiserait, j’imaginais des cartes duo à souscrire chez Gaumont et des clés d’appartement à s’échanger un jour pour faire un pas, un petit pas.
Finalement, je crois que ce que je préférais dans ce « plan cul régulier qui valait un peu plus », c’était qu’il soit régulier.

Entre chaque rêve, je me faisais prendre dans tous les sens, je racontais cette énième soirée avec mes amis sans lui faire un récapitulatif du nombre de verres ingurgités, du volant que j’avais pris en angoissant un peu et du fou rire que j’avais adoré quand mon meilleur ami m’avait fait danser comme un fou jusqu’à m’en tordre la cheville.

Il manquait simplement à notre histoire des détails, de ceux qui définissent un couple, comme d’aller faire les courses ensemble, dormir ensemble, partager une angoisse et un sandwich à la va-vite, partager un réveil plutôt qu’une douche en plein après-midi.

Dans ma vie, il n’y avait que lui. Dans sa vie, je suppose qu’il n’y avait que moi. On se respectait, lui et moi, un et un, debouts ou allongés. Mais pas suffisemment pour être deux.

Un soir, alors qu’on réglait l’addition séparément avant d’aller faire l’amour chez moi sans s’y endormir après, il m’a demandé si venir à son anniversaire la semaine suivante était un plan qui me convenait. J’ai dit oui, me voyant déjà n’offrir aucun cadeau et être présentée comme une amie d’enfance, une collègue ou une voisine.

Je n’ai rien acheté ni rien projeté, je suis venue avec une bouteille de vin, notre préférée pour le clin d’œil. Lorsque son meilleur ami dont j’ai vu le visage pour la première fois, m’a demandé mon prénom, mon job et d’où je connaissais Stéphane, j’ai répondu le plus simplement du monde en séchant sur la troisième question.

C’est à cet instant que Stéphane est arrivé derrière moi, a répondu que l’on s’était rencontré de façon plutôt originale, un matin non loin d’ici. J’ai souri, demandé du vin, son pote a tendu son verre. On a râlé parce qu’une nana sur la tablette mettait de la musique chiante.

C’est au moment où je faisais avec moi-même quelques paris quant au groupe sanguin de Stéphane que j’ai senti ses doigts courir le long de mon dos. Celui qui depuis un an me prenait contre un mur ou par surprise, par devant ou par derrière et sans se lasser, innovait. Ce soir-là, devant le public de ses trente ans, il m’a prise par la main. J’ai alors pensé qu’on était du même groupe, fait pour donner de soi, recevoir de l’autre et se mélanger, sans doute, pour les années à venir.

89 mois et un peu d'éternité

J’étais place de la Bastille. Avec deux amies et un peu plus de bières. Ma mère m’a appelée, la voix chevrotante, celle des deuxièmes parties de soirée qui vous annonce la mort d’un proche. Mon grand-père venait juste de partir, mon père avait pris sa voiture en trombe et moi je me suis arrêtée. Je n’ai pas bien réalisé, par naturel ou par choix, je ne sais pas bien.
La minute d’après, alors que je m’apprêtais à appeler mon père, mon téléphone sonnait. Il tenait sa voix et le volant, comme il pouvait, il m’en disait plus, je ne disais pas grand-chose, rien ne venait, alors j’ai dit que j’allais rentrer, appeler ma sœur, mon frère et puis mon père a répondu « Ton roman va partir avec lui ». Je n’ai pas bien compris cette phrase, je me suis dit que mon grand-père avait eu le roman deux semaines avant, ma sœur lui avait offert. On avait signé, les petits-enfants. Partir avec, c’était peut-être ça, l’avoir lu, touché, vu. Je n’aurais pas voulu qu’il loupe ça.
Dans la maison des vieux, on colle des photos, des cartes postales, les plus beaux sourires de chacun, les meilleurs voyages et les petites réussites. On leur donne tout, très vite, souvent, pour qu’ils voient avant de s’en aller, parce que leur compte à rebours est déjà lancé, parce qu’on ne veut pas perdre une seconde.

Le jour de l’enterrement, chacun attendait son tour, un au-revoir au funérarium, et puis moi je restais dehors, avec ma cousine, ma mère, mon oncle, on se répétait qu’on voulait garder une dernière image d’un grand-père qui danse, on en listait quelques-unes, qui s’ajoutaient à toutes les dernières images de toutes les rencontres, de tous les moments, de tous les liens. La vie n’est qu’un vaste album de dernières images.

Mon père, ma sœur et mon frère sont venus vers nous, après avoir été voir mon grand-père endimanché. Ils m’ont dit que le roman partirait donc avec lui. Si ça m’allait. A ce moment-là, tout m’allait, bien sûr que tout m’allait, puisque rien ne m’allait vraiment, puisqu’on aurait voulu être ailleurs et bien des jours plus tôt.

J’ai pensé à Jeanne, ce ballon de baudruche sur la couverture, cet exemplaire si spécial qui avait parcouru Paris – la Bourgogne.

Et puis Michel Sardou a retenti dans l’église, on marchait jusqu’aux premiers rangs, sur des textes qui ont bercé mon enfance, sur une voix qui faisait tous nos trajets en voiture, parce que mon grand-père l’aimait. Il aimait les bals populaires et avait fêté ses cinquante ans de mariage sur les vieux mariés.

Et puis. La mort, c’est plus marrant, c’est moins désespérant en chantant.
Trois semaines avant sa mort, j’écrivais d’ailleurs dans un coin de carnet : je suis assise à l’arrière de la voiture de mon grand-père. Il met Michel Sardou. Je regarde le paysage et je ne sais pas que l’on grandit. Je me disais que ça ferait un joli début de roman, si ce n’est qu’à la lecture de « Michel Sardou », j’aurais perdu pas mal de lecteurs.

Après l’église, ma mère m’a raconté, dans un demi-sourire, qu’on a coutume de dire qu’un ancien part à la naissance du dernier. Je n’avais jamais entendu ça. Le petit dernier, c’est bien le roman,  mais maintenant je doute quand même d’en faire un deuxième si chaque petit dernier apaise un prochain départ.

Mon roman a rejoint avant même sa sortie un autre monde, il a aussi rejoint ma grand-mère qui n’a pas lu depuis douze ans, ça lui fera plaisir.
Au cimetière, mon oncle m’a donné un coup de coude : tu crois qu’il a commencé à lire ? On a dissimilé un rire et puis on s’est dit « ça se trouve ». Heureusement qu’on a bien laissé un marque-page.

Aujourd’hui, je vois mon roman dans ma bibliothèque, sur des photos Instagram et bientôt, je le verrai en librairie. Pourtant, mon image à moi, c’est celle du roman près de mon grand-père.

Le 4 mai, je serai excitée par sa sortie, émue de le savoir-là, près de vous tous. Et je penserai à mon premier lecteur en trinquant, les yeux ailleurs et la fierté bien placée.

Est-ce qu'il va revenir ?

En décembre, il est parti. Il a claqué la porte sur cinq ans de relation. Tous les deux n’avaient même pas fait le sapin. Elle a pensé « heureusement ».
Elle n’a pas fêté Noël, pas la bonne année. Elle a dormi des jours durant, surveillé son téléphone, elle a pleuré, beaucoup, elle a arrêté de se maquiller, de manger et de se laver.

Il l’a appelée, mi-janvier. Elle n’a pas osé décrocher, de peur qu’il la voie à travers le téléphone. Dans un message vocal, il a dit : j’espère que tu vas bien, ça serait sympa de prendre un verre un de ces quatre. Elle a replacé ses cheveux, quand même.

Dans la foulée, elle a appelé toutes ses copines. Elle en a onze, des amies très proches. Elle leur a demandé ce qu’elles pensaient de ce message vocal. Elle a mis le ton, elle a reproduit chaque note de la voix de Fabian. Elle a ajouté « il faut que l’on se voie, je te le ferai écouter ». Elle a fixé des rendez-vous. Des face à face et trois par trois. Elle a collé son téléphone à des oreilles, elle a veillé à ce que personne ne le touche et efface par mégarde les quelques mots déposés là.

Elle a demandé : tu en penses quoi ? Pourquoi me voir ? Je réponds ? Elle a posé les mêmes questions aux onze amies. Elle a trié les réponses. Des plus positives aux plus négatives. Fabian veut revenir. Fabian se donne bonne conscience. Fabian n’est qu’un connard.

Elle a aussi demandé à chacune quel était le pourcentage de chance qu’il revienne. Elle a eu des 5% et des 90%, elle a établi une moyenne et elle a bien dormi. Elle s’est quand même dit dans la nuit qu’il lui faudrait un avis de mec. Elle a demandé à un ami. Réponds-lui. 50%.

Alors elle a fini par envoyer un message à Fabian en disant qu’elle était d’accord pour un verre. Il a répondu tout de suite, dans la seconde, il a répondu que ça lui faisait plaisir. Il a aussi écrit « tu me manques ».

Elle a appelé neuf copines et pas onze. Marjorie et Julie étaient en thalasso à ce moment-là, fallait pas trop déranger. Elles ont toutes analysé, du mieux qu’elles ont pu, le temps de réponse de Fabian et le « tu me manques ». A l’unanimité, elles ont pensé que c’était positif même si certaines ont conseillé à Sandra de rester méfiante ou de garder un minimum d’égo.

Sandra a passé des dizaines de coup de fil. Elle a donné à l’une l’avis de l’autre, elle a confronté neuf pensées, neuf discours, elle a créé un débat géant qui a duré trois jours, elle a cherché à comprendre les mots de Fabian, elle a voulu tout savoir, elle a voulu connaître la suite de l’histoire, les retrouvailles et même leur date.

Elle a écouté tous les avis, tout ce que « tu me manques » pouvait bien vouloir dire d’après les autres. Elle a même pensé à écrire au 6 12 12.

Elle a juste oublié de lire elle-même les mots de Fabian et de répondre le plus simplement du monde : toi aussi.

Dans 89 jours

J’ai toujours eu un rapport étrange aux comptes à rebours. Ils me rassurent et m’effraient. La dernière fois que j’ai compté sur mes doigts, le nez contre le calendrier de mon téléphone, c’est lorsque mon mec est parti en Malaisie. Je l’ai accompagné jusqu’au RER (l’aéroport c’est loin), je suis rentrée, le vide était déjà là, j’ai pensé « 22 jours ». Et puis j’ai pensé « c’est court », j’ai aussi pensé « c’est long ». Le soir, je l’enviais, le décalage horaire le rapprochait davantage de moi, que moi de lui.

Le matin, je me levais, je me disais « bientôt ». Le temps ne passait pas vraiment, j’étais clouée au lit avec mon hernie discale. Je n’avais qu’une chose à faire, c’était compter. Les jours et les médicaments. Evidemment, plus tu comptes, moins le temps passe.

Le décompte suivant son chemin au même rythme que mes heures à moi. Parfois je le soupçonnais d’être un peu mou du genou mais on était quitte, j’étais un peu molle du dos.

Quand j’ai pu doucement remarcher, le temps passait plutôt vite. Certains jours je ne comptais pas, j’oubliais et voilà que j’étais heureuse de retirer deux jours d’un coup à mon attente.

Je n’aime pas l’idée d’attendre mais je n’aime pas non plus l’idée d’un temps qui file à grande vitesse. Tu te presses, tu veux retrouver ton mec, mais demain t’auras cinquante ans et tu te demanderas pourquoi avoir tant espérer que les aiguilles accélèrent.

Quand il est rentré, j’ai évidemment trouvé qu’il était rentré vite et surtout à temps. Parce que quand tu le revois, tu as le sentiment d’avoir atteint ta limite. Le cerveau est bien fait, il ne te fait pas craquer mais te fait croire que tu étais à deux doigts de le faire et que tu peux te féliciter.

Voilà, depuis août dernier je n’ai pas eu de nouveau décompte en tête (et pas de crise d’hernie discale) si ce n’est peut-être le cinq, quatre, trois, deux, un, bonne année, que j’ai crié bêtement, superstition obligée, la peur de ne pas être à l’heure, d’être en retard pour 2016, de louper le grand saut et le nouveau recommencement.

Et aujourd’hui, un nouveau décompte est là. Le roman est terminé. Le roman est titré « 89 mois ». Un soir, on s’est regardé avec mon éditrice, on s’est dit : il s’appelle 89 mois et un jour, il sortira dans 89 jours (quand on prend un verre de vin, on a l’esprit plutôt mathématique, un jour on a même trinqué au fait que un + un, ça fasse deux et que c’était cool d’avoir des souvenirs d’école).

C’est dit : le roman qui s’appelle 89 mois sort dans 89 jours. J’étais un peu obligée, avec un titre pareil, de penser au décompte.

89 jours, ça me paraît un monde alors je me dis qu’il ne faut pas y penser, de ne pas dérouler mes doigts et mon agenda, tout oublier pour que ça approche sans que je m’en rende bien compte. Tu vas me dire, heureusement que le roman ne sort pas dans 89 mois.

Je préfère penser 89 jours que 3 mois, j’ai l’impression que ça passe plus vite, même si le chiffre est plus gros. Faut dire que dans nos têtes, un jour passe plus vite qu’un mois.

Jeudi soir, en me brossant les dents, je me suis quand même dit « il sort dans trois mois, ça va aller super vite ». Jeudi, on était le 4 février (au cas où tu veuilles connaître la date de sortie du roman et celle où je me lave les dents).

Voilà, je n’ai rien d’autres à te dire si ce n’est que j’hésite à poster tous les jours J-89, J-88, J-87 sur Facebook, et ainsi de suite – je ne tape pas jusqu’à J-1 parce que j’ai la flemme, d’abord, et parce que la longueur de cette liste pourrait m’effrayer, ensuite.

Alors faisons comme ça, n’y pensons pas, ne pensons à rien et le jour de sa sortie, le 4 mai, on se dira : ça passe vite 89 jours. Ton billet, c’était hier.

15h, heure de merde

Je déteste « 15h ». Je déteste cette heure creuse où il ne se passe strictement rien : les gens digèrent, le déjeuner est terminé, l’apéro encore loin. Je déteste même l’après-midi à partir de 14h35. Parce que quand on donne l’heure, on dit « quinze heures moins vingt-cinq ». Ça tape déjà dans les 15, je n’aime pas. Et jusqu’à 15h59, je n’aime pas.

En entreprise, on te colle des réunions à 15h, tout le monde se touche le ventre et boit son café, tout le monde est content de voir le temps défiler et se réjouit de voir bientôt « 16h » s’inscrire sur son mobile. A partir de 16h, ça passe plus vite, c’est bien connu.

Et puis t’as remarqué, on te dit toujours de ne pas poster sur Facebook à 15h, car tu vas tomber dans un vide. 15h, c’est le triangle des Bermudes, ça me fait flipper. Envoie un SMS à 15h, on ne te répondra pas. Le monde s’arrête. Moi aussi.

A 15h, je n’ai jamais d’énergie. Si tu me demandes un truc à 15h, je ne suis pas là ou je réponds « lol ». Le matin, je suis vive. Après 17h je suis vive. Après 21h, je reste vive mais ça dépend pourquoi. Il y a un fossé entre travailler et boire, même pour une fille qui « écrit ». (T’as vu, je suis pudique, je mets mon métier entre guillemets).

D’ailleurs, j’en veux à 15h d’exister, mais pendant le roman, j’ai été victime d’un miracle. Certains jours, à 15h, j’étais avec mes personnages. Ils aimaient bien me voir à 15h, ils ne devaient rien branler non plus.

J’ai toujours pensé qu’il fallait mieux bosser tôt et terminer sa journée à 15h. C’est tellement vide, 15h, autant remplir cette tranche horaire de choses qu’on aime. Mais je vais te dire, je ne trouve pas toujours comment la remplir. Ou si, faire un deuxième roman avec des personnages qui ne branlent rien à 15h. En attendant que mes idées se réunissent, je regarde 15h, l’appartement me paraît froid, triste, il n’aime pas 15h non plus.
J’ai essayé plein de trucs. Ces derniers temps, je me suis mise au bain. Oui, je prends un petit bain à 15h. Ma vie de free-lance est absurde. Surtout que pour en arriver là, je me dis que détester 15h, c’est vraiment avoir un problème de riche.

Je fais aussi des mots fléchés et j’appelle des copines. J’ai des copines free-lance qui se font bien chier à 15h et qui n’ont pas de baignoire.
Parfois, je me lave les cheveux et je décide de les lisser, ça m’occupe presqu’une heure jusqu’au goûter. Même si je ne goûte pas. D’ailleurs, je goûtais avant. C’est peut-être ça, le souci. On nous a trop appris à attendre le goûter. Et quand tu attends quelque chose, tu n’es pas dans le présent.

J’ai pensé à la sieste, le meilleur moyen de s’éloigner de cette heure de merde, mais je n’arrive pas à dormir. Quand je réussis, je me lève la tête dans le fion, et je me dis qu’il vaut mieux en chier à 15h que tout le reste de la journée.

Non vraiment, je n’ai quasiment que des souvenirs creux et ennuyeux de 15h. Pire 15h30. T’attends la récré, t’attends de quitter le boulot, t’attends qu’il y ait un truc à la télé. Parce qu’à 14h30, tu te tapes toujours Sophie Davant, les enfants disparus et les combats contre la maladie, et ça me donne envie de me suicider, en même temps ça tombe bien, que se suicider à 15h. Comme le dimanche ou le lundi matin ou durant le mois de novembre.

Bon, voilà, tu t’en fous, ou bien tu comprends.

Cet après-midi, vers 15h, j’ai réfléchi. Il faut vraiment que je sorte de cette angoisse. Il faut que 15h change de ton.

Je me suis dit qu’en mai, quand le roman sortirait, je ferai un truc cool. J’irai le voir en librairie une après-midi bien pourrie à 15h. Pour avoir à jamais le souvenir d’un 15h qui procure une petite chaleur dans le ventre.

Les grandes vacances

Hier, je discutais de sperme avec Nathalie Giraud, sexothérapeute, au téléphone. C’était chouette. Au milieu de notre conversation, on a parlé de mon premier roman que je viens de terminer. Et je lui ai dit combien je ressentais un vide, un manque. Alors elle m’a suggéré de m’adresser à mes personnages, de leur souhaiter de « bonnes vacances » et de les retrouver en mai, pour la sortie. Allez, dis-leur.
Cinq mois de vacances, ils vont se mettre bien.

Quand nous avons raccroché, j’ai imaginé Nathalie me prendre par la main et me planter devant mes petits copains : allez, dis-leur, vraiment. Alors je leur ai souhaité de magnifiques vacances, du soleil, des mojitos, du sexe, et de régler leurs petits problèmes, parce que je n’ai pas pu tout faire.
Dans mon bureau, en plein silence, j’ai attendu qu’ils me répondent, mais en même temps, je fixais le grand mur blanc devant moi, il aurait peut-être mieux fallu fixer mon manuscrit.

Puis après tout, mes personnages ne m’aiment peut-être pas. C’est sûrement chiant une vie où tu changes trois fois de prénoms en six mois.

J’ai ensuite quitté la pièce, je les imaginais dans l’avion et je les ai trouvés un peu égoïstes de ne pas m’inviter. Après tout, sans moi, ils n’existeraient pas.

Ce matin, je pensais tellement à eux que ça m’a démangé de leur envoyer un message pour savoir comment ça se passait. Au moins pour savoir où ils étaient, voir si l’éditeur rince bien. Je me suis retenue, pour ne pas être trop envahissante. Et c’est peut-être mon silence qui les fera revenir, ça a marché avec quelques ex.

Depuis, j’imagine cette petite bande s’éclater dans une piscine tandis que moi, je suis prise d’un vide terrible et je compte les jours jusqu’à notre prochain rendez-vous. La bonne nouvelle, c’est qu’on va sûrement se croiser – eux très bronzés et moi blanche comme un cul – après l’impression des épreuves non corrigées parce que ce serait bien de publier un roman corrigé. Et puis on se recroisera à des réunions, des trucs du genre, avant de se voir en librairie et de se sauter dessus.
Avec l’espoir fou, déjà, que vous vous sautiez aussi dessus.