Sous prétexte de quoi

Je trouve que, globalement, les gens meurent beaucoup. Cette phrase est la première d’un texte pas joyeux que j’ai écrit la semaine dernière et que je n’ai pas partagé. J’ai écrit ça parce que j’ai toujours considéré que la mort était un truc inacceptable qu’on acceptait, sous prétexte de quoi, je ne sais pas. Quand j’explique aux autres que la mort me met en colère, ils me répondent souvent que sans elle, la vie n’aurait aucun sens. Moi, j’aime vraiment bien la vie – si ce n’est que je lui reproche la mort – et l’idée même que tout ça se termine a plutôt tendance à briser mes élans à coups de A quoi bon ?

Dans ce texte, je citais Beigbeder et son roman Une vie sans fin, parce que je dois dire que le jour où je suis tombée sur cet extrait, qu’il soit fiction totale ou ironie, ça m’a décomplexée. On venait de valider mon sentiment : « Nous tolérons ce génocide quotidien comme s’il s’agissait d’un processus normal. Moi, la mort me scandalise. (…) La mort est un truc de paresseux, il n’y a que les fatalistes pour la croire inéluctable. Je déteste les résignés au macabre, qui soupirent en disant que ah-la-la, on y passe tous un jour ou l’autre. » Il dit aussi que, avant, il y pensait une fois par jour. Que depuis qu’il a cinquante ans, il y pense toutes les minutes. Ça tient forcément de ça, du temps qui passe. Quand j’avais 20 ans, il me semble qu’on mourait un peu moins et surtout qu’on mourait dans l’ordre.

Ce qui m’affole un peu, c’est que tout un chacun se lève chaque matin comme si de rien n’était. J’ai bien conscience, pourtant, que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Moi aussi, parfois j’oublie. Mais si on ne peut foncièrement rien faire contre ça, seulement s’en remettre aux autres, à la science ou à un Dieu, on peut au moins s’indigner. On peut au moins se mettre en colère. On peut au moins admettre que c’est injuste, que c’est nul, que ça gâche un peu l’existence, que ça rend triste. On peut au moins admettre qu’on a peur et qu’on n’est pas d’accord avec ça, et pas seulement quand ça nous concerne de près. Ça n’empêchera certainement pas la mort d’arriver – ou pas de mon vivant – mais je me dis que, peut-être, ça nous ferait du bien. Peut-être qu’on se consolerait autrement. Peut-être qu’on se rapprocherait. Peut-être qu’on s’aimerait d’autres manières. Pas moins pour se protéger, mais encore plus fort pour ne jamais se lâcher, pour se dire les choses, toutes les choses. Pour que le temps passe un peu moins vite d’en profiter vraiment.

Je ne suis pas du genre à m’indigner (et tu parles d’une indignation vaine) mais je me dis que, face à la mort aussi, on pourrait se lever et se barrer. J’imagine que ça ne changera pas grand-chose, mais faire comme si tout était normal non plus. Aujourd’hui, j’ai voulu écrire ce texte sur mon autre texte, parce que face aux images d’hier, face au soleil et à tous ceux qui envahissaient les parcs et les rues malgré les recommandations du gouvernement, je me suis dit que là, on pouvait agir, on pouvait stopper la propagation du virus, que là au moins on avait une marge de manœuvre, alors pourquoi penser que ça n’arrive qu’aux autres ? Pourquoi sortir quand la consigne est de ne pas le faire ? Pour une fois que face au pire, on peut faire quelque chose, je me demande pourquoi tout le monde ne le fait pas. Rester chez soi, c’est quand même la moindre des choses pour que, globalement, les gens vivent beaucoup.

La fin du voyage

C’est la fin du voyage, ou presque. J’ai le sentiment, évidemment, que c’est passé très vite. Ceci-dit, j’ai perdu toute notion du temps. Hier, quand mon mec se demandait quand est-ce que nous avions fait ce truc ou ce machin, je lui ai répondu spontanément : c’était fin Rome début Séville. Par la force des choses, je ne me repère plus en mois mais en villes. Aujourd’hui, nous ne sommes donc pas mi-février mais fin Séville et si je ne voyais pas le soleil se coucher tous les soirs depuis la terrasse, je parierais que la Terre ne tourne plus. Le temps est suspendu depuis trois jours, peut-être quatre. C’est un peu comme quand tu pars en week-end et que tu décides de réserver ton billet retour le dimanche soir pour pouvoir profiter au maximum mais que finalement tu ne profites pas. Tu sais que ton train t’attend, t’es dans un entre-deux à la con, tu n’entreprends rien, tu n’es plus dedans. A plus grande échelle, c’est exactement ce qu’il nous arrive. Nous avons avion dimanche et depuis mercredi, on est un peu bloqué. Pour me détendre, j’observe les touristes français au restaurant et je me dis que eux, ils sont venus pour trois jours et qu’ils n’en sont qu’au début. Ça me détend sur mon impression de fin mais bon, la réalité me rattrape. Ça fait quand même plus de trois villes que j’ai quitté Paris et ça fait trois quartiers qu’on mange des tapas et qu’on porte des tee-shirts.

J’ai l’impression que lundi, c’est la rentrée, et j’ai la boule au ventre. Ma sœur m’a dit « Ah ouais je vois, t’as interrogation de flûte direct » et quand après elle a dit fa-fa-fa-fa-mi-fa, j’ai cru que j’allais pleurer. Je lui ai répondu que c’était exactement ça, que j’appréhendais de passer au tableau même si je savais que ça allait bien se passer et que j’allais avoir une bonne note. De toute évidence, c’est un peu la fin des grandes vacances. Tu es content de retrouver les copains mais t’as un peu peur quand même. Tu sais que tu vas être timide. Tu adores toucher tes cahiers neufs et sentir que la vie reprend, mais tu te demandes si ton prof principal sera sympa. Pour te rassurer, tu te dis que le plus difficile, c’est le moment où tu vas chercher ton nom sur la liste au milieu de toutes ces têtes inquiètes. Après voilà, tu déballes ton sac, t’as un premier devoir maison, t’es projeté dans le quotidien et tu ne sais plus bien si l’été et la boule au ventre ont existé.  

Je me sens comme à l’aube de la seconde. Fin août 2003, j’étais excitée à l’idée de devenir grande et peureuse à l’idée de passer pour un bébé. J’étais fière d’avoir eu mon brevet mais je demandais si le baccalauréat était un truc à ma portée. Je ne pensais pas revivre un jour cette sensation, entre excitation chez Carrefour à acheter des fournitures scolaires et trouille immense de quitter le confort d’un été interminable. Je revois l’enfance et les copains devant la maison, nos cabanes dans les bois et les chats perchés. J’adorais me sentir perdue entre juillet et août. L’année scolaire était loin derrière ou loin devant. C’est ce que j’ai ressenti à Rome, destination du milieu. Rome, c’est certainement la ville qui m’a le moins transportée des trois, et c’est pourtant celle où je me suis sentie le plus heureuse, peut-être même complètement heureuse.

Je reviendrai plus tard sur tout ça, sur ce que le voyage m’a appris ou désappris. Parce que même si nous ne sommes pas partis faire un tour du monde avec un sac à dos (enfin deux, ça aurait été plus pratique), même si nous ne sommes pas montés sur des éléphants et que nous avons vécu dans des appartements avec du Wifi et des canapés Ikéa, il n’empêche que ce genre d’aventure invite à remettre des milliers de choses en perspective. Au téléphone, les gens me disent que ma voix est très calme, que quelque chose a changé. J’ai envie d’y croire mais je me demande si lundi, la flûte dans le bec, je jouerai autrement. Voilà, on est mi-février fin Séville, il est onze heures du matin, je suis sur la terrasse et la météo annonce 21 degrés pour cet après-midi. Je vais bientôt aller faire ma valise. Je vais fermer les trois villes comme j’ai fermé les quatre ans du boulevard Arago, et dans quelques heures j’ouvrirai un autre chapitre, une quatrième étape du voyage et une énième de ma vie. Fa-fa-fa-fa-mi-fa.

Rapport au dimanche

A Séville, le dimanche ressemble à un mardi mais j’ai quand même du mal à me croire mardi parce que je sais qu’on est dimanche. C’est tout le problème du dimanche. Tout à l’heure, on prenait un verre au soleil dans une ruelle animée et quelque chose ne collait pas. Je me disais que le voyage bousculait agréablement mon rapport au temps, aux autres, à l’écriture, à ma carte bleue, mais pas mon rapport au dimanche. Je suis partie avec et je vais rentrer avec. Je vais rentrer avec ce truc qui me suit depuis toujours, qui a commencé en CE2 parce que j’avais poésie lundi et qui ne m’a jamais lâchée. Cette sensation étrange de ne plus être dans la vie et de naviguer dans un rien, un peu comme au mois d’août.

Même quand j’ai été pressée d’être lundi pour un regard devant le lycée, le dimanche n’était pas pire, pas mieux : il ne passait pas. J’ai longtemps essayé de lutter, de remplir le vide, de travestir le dimanche en samedi en me promenant chez Zara et en voyant des amis, mais le pull que tu achètes et les verres que tu avales ont quand même ce vieux goût de pique-nique à Vincennes organisé pour passer le temps. On pourrait prendre tout ce que j’aime dans la vie et le foutre un dimanche, j’aurais juste l’air d’une boule d’angoisse géante qui sirote du rosé en écoutant Lynda Lemay.

Je ne peux pas dire que tous les dimanches me collent un vide. Certains dimanches, je tombe dans le piège du puzzle en pyjama entre deux épisodes Netflix et ça me donne l’impression d’avoir trouvé la clé. Mais le dimanche me rattrape toujours. Partout, tout le temps, il y a ce truc dans l’air, ce truc de fin de semaine qui me met mal à l’aise. C’est vraiment l’idée de fin qui me dérange, comme si une semaine ne pouvait pas se terminer sans trébucher dans un trou où tout le monde médite en tailleur, mange une viande en sauce et se promène au parc. De toute évidence, j’ai toujours eu du mal avec le silence, les magasins fermés et les déjeuners interminables, et même en plein mois de juillet avec des copains et de la crème solaire, je vois bien que le soleil se couche plus tôt le dimanche que le vendredi. Le vendredi, il se couche très-très tard.

J’aime les lundis autant que les samedis, sans doute parce que les lundis me sortent de là. Tout le monde se réveille. Parfois, je me demande ce que serait une vie qui passe du samedi au lundi et me ferait grâce du dimanche. Peut-être que oui, il me manquerait quelque chose pour éviter de jouir deux fois de suite sans reprendre mes esprits, mais entre les deux, je collerais un jeudi soir, des courses chez Carrefour et un afterwork de faux culs trop contents d’être en soirée.

J’ai longtemps pensé que la vie de freelance m’aiderait à mieux digérer ce vieux goût de xanax qui te fond sur la langue dès le dimanche après-midi, et même si c’est un peu le cas, même si les jours de la semaine perdent un peu de leur identité, le dimanche reste un dimanche. Plus surprenant encore, si le lundi est férié, non seulement le dimanche est angoissant, mais le lundi est un second dimanche, c’est le double coup de pelle et ça m’oppresse. En couple aussi, j’ai cru que ça changerait. A deux, oui, c’est parfois plus simple, mais ça n’empêche qu’on est toujours dimanche, et même à Séville, même au soleil. Je crois que le dimanche est beaucoup trop solide pour que je rivalise. Je le connais trop pour qu’il me fasse croire qu’un petit tour au marché et une bonne bière à deux mille kilomètres de Paris, ça change la donne. Alors vivement demain mais pas trop vite quand même : c’est le dernier dimanche du voyage, ou à peu près, et je ferai moins la maligne quand mardi on sera vraiment mardi.

Gabrielle

Il m’a prise par la main, elle était grosse et chaude. On a avancé sur le pont, il faisait gris. Je trouvais que le ciel était vraiment moche et je ne comprenais pas ce qu’on foutait là.

Il m’a dit que tout était fini. Notre histoire est terminée ma chérie. Tiens, je te donne la clé et tu décroches le cadenas qu’on avait posé ensemble, d’accord ? Après, tu en fais ce que tu veux. Tu le gardes ou tu le jettes dans la Seine.

J’ai attrapé la clé, j’avais les yeux gonflés, les cils brûlés. Je me sentais sale dans ma peau et je mangeais des bouts de mes lèvres gercées.

J’ai cherché notre cadenas comme on cherche l’interrupteur un soir de nouvelle lune ou un regard à la cantine, pour parler à quelqu’un qui voudrait bien comprendre. Mais qui pourrait comprendre.

J’ai promené mes yeux un peu partout sur les grilles. Il y avait des cadenas colorés et des cadenas couleur pluie. J’ai reconnu le nôtre, le tout pâle. Je l’ai saisi mais je n’étais pas très sûre. J’ai levé les yeux vers lui en attendant son approbation.

Il m’a répondu « Tu sais lire, tu ne reconnais pas ton prénom ? ».

Gabrielle, Gabrielle, Gabrielle.
Elle est belle, belle, belle, belle, dans son pyjama en arc-en-ciel, ciel, ciel.

Il m’a coupé dans mon élan. Tu sais ma chérie, tu n’es pas obligée. Moi, je ne fais que proposer. On arrête tout mais on s’aimera toujours. Toujours.

J’ai foutu la clé dans le trou du cadenas et j’ai tourné, tourné, et il s’est ouvert.

Le ciel, lui, n’a pas bougé. Mais il envoyait du vent, j’avais les joues gelées. Je regardais mes ongles mal coupés.

Je lui ai tendu la clé, j’avais trop transpiré dessus et je la trouvais moite.

J’ai pris le cadenas, je l’ai retiré de son antre, retiré de mon ventre. Je l’ai serré fort, comme l’oreiller quand je ne peux pas dormir, et j’ai pris tout l’élan que je pouvais pour le jeter par-dessus bord. Je voulais le jeter le plus loin possible comme si ça allait changer quelque chose. Il a à peine passé la rambarde pour plonger dans la Seine.

Il était si lourd, si lourd d’années et de ce que je n’ai jamais pu raconter. Le cadenas a filé vers le bas, il s’est écrasé. Je ne sais pas s’il a fait beaucoup d’éclaboussures et je n’ai pas voulu le savoir.

Il m’a demandé si j’étais contente.
Oui, oui, je suis contente.

Il y avait ce trou dans le grillage. J’avais l’impression qu’un bout de ma vie, ici, collé, noué, cadenassé, s’était défait. J’avais les mains vides, plus rien à jeter et la peur qu’il m’en veuille.

« J’avais le droit de le jeter ? » Il m’a rassurée comme il l’a toujours fait, pour pas que je pleure en faisait du bruit. Gabrielle, elle est belle, belle, belle. Il a passé sa main dans mes cheveux, elle était toujours grosse et toujours sale : bien sûr que tu avais le droit, je te l’ai suggéré. Maintenant, le cadenas flotte ailleurs et notre histoire est terminée ma chérie. C’est notre secret. Notre secret était bien accroché, maintenant il est bien enfoui. On va rentrer maintenant.

J’ai jeté un dernier œil vers le fleuve. Je tremblais et un photographe se promenait tout près. Je suis sûre que sur la photo on voyait mes doigts frissonner.

On a rejoint la voiture.

Il m’a proposé de monter devant : t’es grande maintenant !

Puis il a tourné sa tête vers ma petite sœur à l’arrière en mettant les clés dans le contact : ça te fait plaisir si papa vient te raconter une histoire dans ton lit ce soir ?

Murielle, Murielle, Murielle, elle est belle, belle, belle.

Mère poule

Elle a demandé une photo de la chambre de Théo. Pierre a dit que c’était normal, elle est très mère poule. Je n’ai pas bronché et j’ai pris des photos du lit douillet, des peluches et de la veilleuse musicale payée quarante euros chez Auchan. J’ai tout de même pris soin de déposer un cendrier sur la table de nuit et une bouteille de whisky afin de la faire enrager. J’avais envie de m’amuser. Je ne supporte pas qu’elle nous flique à ce point.

Quand j’ai montré les photos à Pierre, il n’a même pas tiqué mais j’avais bien espoir que la mère de Théo bondisse. Elle n’a pas confiance en moi, elle pense que je fais n’importe quoi avec le petit quand il est sous notre toit, un week-end sur deux. Il paraît qu’elle fait des nuits blanches quand nous avons Théo parce qu’elle s’attend au pire. En tout cas, Pierre a validé le mail. Et moi, j’avais hâte qu’elle réponde et pique sa crise. Elle veut jouer, on va jouer.

Pierre trouve que je suis dure. Souvent, avant que l’on s’endorme, il me prend fort contre lui et me conjure de la comprendre. Ce n’est pas simple pour elle, dit-il. Elle a toujours couvé Théo et elle craint qu’il lui arrive quelque chose en permanence. J’écoute Pierre défendre son ex tandis que ça ne m’atteint pas. Je ne vais pas bouffer Théo. Je ne vais pas lui faire siffler des litres d’alcool, je ne vais pas l’empoisonner, le torturer, lui montrer un porno. C’est elle que j’aimerais martyriser. Elle est devenue invivable. Je n’en peux plus de ses appels non-stop et de son inquiétude irréaliste.

Parfois, elle passe un coup de téléphone avant le dîner pour savoir ce que l’on prépare. J’ai envie de foutre le combiné dans le gratin et de lui demander si ça lui convient. Mais je ne réponds pas, je laisse Pierre lui parler et prendre sa voix de mec un peu faible, hésitant, qui détaille sa recette en espérant qu’elle conviendra. Il arrive même à se remettre en question face à des trucs complètement cons : est-ce qu’un enfant de trois ans peut manger du persil ? C’est atrocement bête, ça me fatigue.

La mère poule est devenue vegan depuis peu. Elle tient à ce que Théo n’avale aucune viande, aucun yaourt au lait de vache. Il n’y a pas longtemps, Pierre m’a vue préparer une omelette. Il s’est mis derrière moi et m’a dit « merci ma chérie, ce sera pour nous deux », en me caressant la nuque pour mieux faire passer sa remarque.

Il n’y a pas que l’alimentation que la mère poule surveille. Elle a aussi demandé à Pierre quand est-ce que j’avais effectué ma dernière révision de bagnole, parce qu’elle ne voudrait pas que l’on prenne le risque d’avoir un accident avec le petit. Je n’en reviens pas.

Cette situation traîne depuis un an, depuis que je suis avec Pierre. Nous n’avons aucune liberté. Pierre a peur de Sybille et n’ose rien entreprendre. Je l’ai déjà surpris à l’appeler avant d’emmener Théo au parc. Il a demandé l’autorisation.

J’aimerais qu’il puisse vivre sa vie avec son gamin comme il l’entend. Il sait y faire, je n’en doute pas une seconde. Mais Sybille est un monstre qui pense que j’entraîne Pierre sur le mauvais chemin. A cause de moi, il serait devenu inconscient. Il a quitté son boulot parce que je l’ai encouragé à le faire. Suis-je irresponsable ? Non. Il était malheureux Pierre. Et même s’il est au chômage pour l’instant, il s’en sortira. On regarde souvent les offres d’emploi ensemble et on prépare ses entretiens. Je l’aide.

La semaine dernière, nous avons été chez ses parents. Sybille était en haut-parleur dans la voiture et sa voix m’irritait. « Tu m’entends Théo ? Tu es content d’aller chez tes grands-parents ? ». Oui, il t’entend, il est assis derrière, il regarde le paysage et toi, tu nous déranges. Elle ne peut pas nous lâcher les pompes cinq minutes. Je m’agrippais avec force à la portière, la rage montait en moi. J’ai fini par couper la conversation en raccrochant et j’ai interdit Pierre de décrocher quand elle a tenté cinq fois de nous joindre. Après, je chantais « Sybille, débile », je fais ça dès que je suis en colère et Pierre m’oblige à m’arrêter. Parce que le petit est là. Il n’a pas tort. Peut-être que c’est la seule chose que je fais de travers. Je ne dois pas lui donner une mauvaise image de sa mère. Mais franchement, je suis bien placée pour en avoir une.

En rentrant du dîner, j’ai bien ri. Pierre et moi avons reçu un message de Sybille qui demandait : c’est quoi, ce cendrier qui traîne dans la chambre de Théo ? C’était si drôle. Mon plan a fonctionné, c’était jouissif. Pierre m’a quand même passé un savon, il trouve que jouer avec les nerfs de la mère poule, c’est excessif et ça ne fera qu’empirer la situation. Franchement, la situation est déjà critique. Elle nous pourrit la vie et continuera de le faire. Ma sœur n’a jamais supporté que je parte avec son mari.

Julien Clair

Je suis trop amoureuse de Kévin. Son prénom est trop stylé, j’adore graver le K sur ma règle en métal pendant le cours de français. Je trace les trois barres ; trois comme le nombre d’enfants qu’on aura.

Je suis trop fière de l’aimer et je suis trop fière d’imaginer qu’un jour, il sera une sorte de premier baiser, je dis une sorte, parce qu’à la primaire, on a essayé de s’embrasser avec un copain, j’en ai bavé pendant des heures après et dans la voiture de mon père qui me ramenait à la maison, je remuais ma salive sans cesse et je voyais bien que ça se voyait que j’avais tenté un truc trop grand pour moi.

Je pense trop à Kévin et au moment où nous ferons l’amour. Ça sera ma première fois, lui je ne pense pas, il a déménagé, enfin avant il ne vivait pas ici, je suis sûre qu’il a rencontré plein de filles et qu’il sait faire. En cours, j’essaie toujours de m’asseoir près de lui, je suis pressée qu’on se parle un jour. Mais lui il parle tout le temps à Alicia de la 6ème B et Alicia m’a dit l’autre jour à la cantine que Kévin l’aimait. Le problème c’est que je crois que c’est vrai, je suis super dégoûtée mais bon, il n’y a pas que ça qui me dégoûte.

Ce matin à la récré Alicia est venue me voir et elle m’a narguée avec une feuille sous le nez. Kévin lui a écrit un poème (même qu’il est trop fort elle a dit). J’ai lu le poème, ça disait ça : « Fais-moi une place au fond de ta bulle et si j’t’agace si j’suis trop nul je deviendrai tout pâle, tout muet, tout petit pour que tu m’oublies », et c’était signé Kévin. Elle était très heureuse, encore plus belle que d’habitude, j’aimais trop ses cheveux, et je n’ai pas osé lui dire que c’était la chanson qu’on apprenait en cours de musique en ce moment avec Madame Duponel, une chanson de Julien Clair, un chanteur que ma mère adore. J’aurais pu lui dire pour qu’elle pleure un coup, mais j’ai préféré me taire, parce que j’ai compris que de toute façon je suis beaucoup trop intelligente pour un garçon qui triche, du coup je viens de décider que je n’allais plus l’aimer, ça va pas être facile mais je n’ai pas le choix, Alicia arrête pas de s’essuyer la bouche dans le bus, je suis pas con, j’ai capté.

Paris – Budapest

J’ai dix ans. Une heure d’A6 et puis soudainement, la descente après Orly. Paris éclairé, le centre du monde, l’immensité sous mes yeux et la certitude qu’un jour, je me trouverais importante dans une ville importante. A ce moment-là, je suis amoureuse d’un garçon, j’ai l’album D’eux dans les oreilles et très envie d’avoir vingt ans. Je rêve d’un appartement avec vue sur la ligne 2, d’étudier avec des dossiers sous le bras et des copains dans l’herbe au mois de mai. Je rêve d’aimer la nuit, persuadée qu’à Paris, on la préfère au jour. Je rêve d’être libre dans une ville anonyme. Je rêve de bruit, d’une vie en bas, de supermarchés qui ferment tard.

Je touche mon rêve. Je prends la ligne 14 à vingt ans et sans me tenir à la barre. Je marche vite dans un Paris qui grouille et monte les escalators à gauche. Je suis pressée, pressée de grandir, pressée de signer mon premier bail. Je ne suis plus amoureuse du garçon, mais d’autres. Amoureuse à la fac, amoureuse dans le train qui me ramène à Fontainebleau tous les soirs, amoureuse de tous ces inconnus que je croise sur le trottoir entre chien et loup. Je vois bien qu’eux aussi, ils sont un peu pressés.

J’habite rue Raymond Losserand. Mon premier trousseau de grande, je vais en cours à Vavin, à pieds. L’amour avec garçon devenu Lillois, que je raccompagne les lundis matin. J’aime les trajets, j’aime Monoprix et j’aime finir à l’aube. Il y a les vendredis soir qui se clôturent à Bastille, le jour qui remplace la nuit. Il y a les premiers salaires, acheter des talons, faire adulte. Il y a les anniversaires que je fête et les premières habitudes que je quitte. Un nouvel appartement Porte de Saint Cloud, un autre à Bonne Nouvelle, fenêtres qui donnent sur le Rex, traverser Montorgueil en pleine nuit, de la musique plein les oreilles et se dire que depuis quelques années, j’y suis. J’y suis et je ne partirai jamais.

Puis vient le temps des premières désillusions. Mais elles ne m’effraient pas. Quand on aime très fort, on a bien le droit d’en avoir marre. Marre du bordel, des métros pleins, des ruptures, du boulot, des soirées trop longues pour moi. J’ai vingt-cinq ans et envie d’en avoir dix. Retrouver le cocon, ces temps plus simples, ces chansons qui m’allaient bien quand ça n’allait pas. La vie suit son cours, je ne sais pas où aller et puis on ne part pas pour si peu. On change juste de quartier, on recommence, IKEA et trois bougies.

Vivre à Colonel Fabien et l’attendre Rue du Faubourg Poissonnière. Passer une soirée entière à ne pas bien réaliser. Il est arrivé. Il a le sourire qui dit des jolies choses. J’entends qu’il a vingt-huit ans, qu’il a grandi à Rennes, qu’il vit en banlieue et n’a jamais vécu intramuros. J’entends qu’on est bien parti pour s’aimer. Rue Princesse, on sort le soir, on prend des verres et des taxis, on regarde Paris, chacun sa vitre, chacun son rapport. Moi je me dis que tout ça est trop beau pour être vrai.

Il monte trois fois par semaines mes six étages. On mate la vue sur Paris et je m’obstine à mettre Jacques Higelin. Parfois, ce sont les copines qui viennent, je leur parle de lui, on parle aussi d’autres choses, on secoue des coussins le matin et vide des bouteilles le soir.

L’amour s’installe, on fait pareil. L’appartement aux Gobelins, le parquet, les amis qui passent, et les quatre ans qui défilent un peu trop vite. Paris et ses opportunités, ça bosse ou ça échoue. Paris et nos trente ans, Paris et le 13 novembre 2015, Paris et la page qui se tourne. Partir à l’étranger pour plusieurs mois et ne pas être certains de revenir.

Depuis que le départ est acté, depuis que l’appartement est vidé et que je flotte en pleine transition, j’arpente Paris et je revois tout. Je revois cette copine de la fac et ce bout de chemin que l’on faisait ensemble. Cent mètres à peine mais un bout de chemin quand même. Je revois le croisement où l’on se disait à demain. Je revois ce garçon en licence 2, la ligne 4 jusqu’à Marcadet, ce truc fou dans mon ventre qui me disait d’en profiter. Je revois les trajets et les espoirs, la rue des Martyrs en février, les cafés aux mauvaises nouvelles et les coups de fils qui t’en annoncent des bonnes. Je revois à peu près tout, ces onze ans ici, l’hiver et les étés, les concerts et les larmes que tu plantes là, dans cette rue.

Dans dix jours, nous serons dans l’avion pour Budapest. J’ai déjà l’image, l’image qui se confrontera à la première, au périphérique, à la tour TF1, papa qui conduit. Il y a vingt ans, je rêvais d’une vie. Vingt ans plus tard, je la regarde et je souris bêtement. C’était parfait.

Fermer les quatre ans, le 10 boulevard Arago

Je pourrais commencer par le 9 mai 2015, les copains sur le trottoir, Arthur qui porte un Marcel, Audrey qui prend des photos, Flo et Nico qui roulent des clopes. Je pourrais raconter le soleil et le nouveau boulevard, le camion qui se vide et l’appartement qui se remplit. Je pourrais raconter la première soirée, Maxime qui monte la table ronde, nos voix qui résonnent au milieu des cartons, la cuisine sans fleur et sans store, l’alcool un peu sévère qu’on a fait couler ce soir-là. Fêter la nouvelle vie, le chapitre qui s’ouvre ici, le 10 boulevard Arago. Cette adresse ne bougera jamais, je crois qu’elle est ma préférée. Je suis du genre à avoir des adresses préférées, des qui collent bien avec mon nom, qui font joli sur les enveloppes.

Je pourrais raconter le premier été, mais je ne sais plus bien. Nous étions sans doute occupés à arpenter le quartier, découvrir les terrasses, noter les boulangeries, nous aimer un peu plus fort. Nous étions sans doute en train d’apprendre le Monoprix et le Carrefour, tous ces rayons qu’on a fini par parcourir dans le noir. On ne savait pas encore les milliers d’habitudes que nous allions créer ici, le distributeur bruyant à l’angle, les sirènes des urgences entre Cochin et la Salpêtrière, le décor à l’automne.

L’automne est venu, et je pourrais aussi dire les attentats de Paris, la mine des copains et la télé allumée jusque tard dans la nuit. Les téléphones qui sonnent et le faux silence dans la pièce. Les trente ans de Mathieu le lendemain et cette fête qui n’en était pas vraiment une. Je pourrais dire le digicode à la con à cette période, 1234, les invités qui parlaient de ça parce que c’était plus facile que de parler de la veille.

Le 10 boulevard Arago, c’est neuf anniversaires à nous deux, quatre Saint-Valentin, un premier roman en librairie, deux poissons rouges et quarante-cinq mètres carré, premier étage porte de droite. Le 10 boulevard Arago, c’est un premier appartement ensemble, un parquet qui craque, le canapé qui change trois fois de place. C’est des meubles trouvés dans la rue, des piles de livres dans le couloir, une vue sur cour acceptable en hiver, déprimante au printemps. Des dimanches à rien foutre, parfois à descendre.

Descendre au Café Premier. Traverser un passage piéton comme on va à la mer. S’y rendre de temps en temps et puis de plus en plus souvent. S’y rendre tôt le matin et faire la fermeture certains soirs. Et puis écrire, écrire encore, rire et pleurer. Sourire à des visages qui deviennent familiers, retenir des prénoms, passer aux surnoms et aux confidences. Au café, j’ai rencontré des gens qui sont devenus des amis. Des gens que j’ai parfois vus en dehors même si au départ, on n’était pas sûr de se reconnaitre. Pas le même décor, pas le même goût dans nos verres.

J’aurais pu commencer par ça, par la boucle bien bouclée, par ces visages du café devenus amis et présents le jour du déménagement. Margot qui a trop chaud en pull mais ne porte pas de tee-shirt en dessous. Julie qui maintient qu’il faut retourner la commode dans le camion. Théo qui récupère les cartons que je porte à bout de bras. Je pourrais raconter les allers-retours dans la cage d’escalier, l’étrange sensation de vider là ce que nous remplissions il y a quatre ans. Raconter les trois semaines qui ont précédé, les mille au-revoirs entremêlés de promesses, cette putain de façon que j’avais de m’accrocher à ma table, incapable de réaliser que bientôt, mes journées ne seraient plus les mêmes.

Le 29 octobre, j’ai claqué la porte de cet appartement. J’ai parcouru chaque pièce et fermer les quatre ans. J’ai rassemblé mes derniers sacs, me suis rendue en face. J’ai pris un café. Je me sentais nue, je regardais le boulevard, la vie grouillait et la mienne penchait la tête.

Une page se tourne comme d’autres se sont tournées. Les pages Bonne Nouvelle et Colonel Fabien. Les pages Porte de Vanves et Porte de Saint-Cloud. Nous venons de tourner la page Gobelins, de quitter une adresse qui survivra encore dix ans sur ma carte d’identité. Je suis arrivée là, j’avais 27 ans. Je pars et j’en ai 32. J’ai vieilli, un peu je crois. J’ai appris à mieux me connaitre, j’ai réalisé ce rêve de gamine qui voulait vivre au cœur de Paris, dans un immeuble sur un immense trottoir, avec un garçon brun de préférence. J’ai connu les lumières la nuit, les insomnies bercées par les bruits de la capitale, le banc que tu squattes en bas de chez toi pour réfléchir et ne pas remonter, la certitude de ne pas jamais quitter un endroit et finalement, un jour, le dernier matin.

Nous partons pour une nouvelle aventure, loin d’ici. Le 25 novembre, nous serons dans l’avion. D’ici-là, je vous raconterai encore le boulevard et Paris, le café et la valise en cours. Après ça, je vous raconterai les autres terrasses, les rues nouvelles et nos ciels futurs. Je vous raconterai des adresses et leurs histoires.

Le mur (Sex Mille Personnes)

S’il continue à ce rythme, je vais me prendre le mur. Ce garçon fait l’amour en grimpant. C’est peut-être sa définition du septième ciel, mais moi, ça me gêne. Je vais lever les bras et caler mes mains derrière mon crâne, ça fera tampon. Ou alors il faut que j’attrape un coussin discrètement mais ça pourrait le vexer. Je vais finir par me prendre un coup, en plus j’ai une pince à cheveux, ça va me briser le cerveau. Alors je penche la tête à droite, à gauche, ça me rapetisse mais ça ne sert à rien, il m’escalade encore et je me rapproche du mur hoquet après hoquet, prise dans une vague de sursauts.

C’est marrant, parce que je ne l’aurais pas du tout imaginé comme ça. Robin est frêle. Il rougit constamment, pour un rien. Je pensais qu’au lit, il serait mou et carrément effacé. Franchement, quand on le voit, difficile de croire qu’il va tout donner. Et dire qu’à côté de ça, il y a des mecs qui roulent des mécaniques alors qu’au pieu, allo, il n’y a plus personne.

J’ai failli refuser notre rapport, parce que justement, j’avais peur de m’ennuyer. Il cherche tellement ses mots quand on discute que j’étais certaine qu’il chercherait mes seins et tout le reste une fois sur moi. Il a tout trouvé. Il contrôle tout, il dirige tout, il a l’air de savoir ce qu’il veut, il avance encore, il est rouge, ce n’est pas de la timidité, pas du tout, c’est juste de l’effort.

J’essaie de glisser vers le bas, méthode offensive. Je déplace mon corps le long des draps qui se froissent et ralentissent ma descente. Ça brûle. Mon dos s’ondule, mes talons râpent, je me faufile sous son poids qui m’écrase. Je grappille quelques centimètres, c’est déjà ça, mais la pénétration devient plus profonde puisqu’on ne va pas dans le même sens. Et lui, il est content.

Du coup, il jouit, mais punaise, il me propulse soudainement et ma tête tape dans mon poster de Justin Bieber, mes parents vont nous entendre, ça fait chier.

Ce texte est extrait du recueil de nouvelles
Sex Mille Personnes, à quoi pensent les femmes pendant l’amour ? publié aux éditions le Livre de Poche, et illustré par Anne Boudart.
En savoir plus

Ailleurs si nous y sommes

J’ai toujours eu peur qu’il me trompe. Qu’il me trompe avec amour, qu’il passe sa main sur un ventre, qu’il caresse une joue, qu’il ait les yeux ouverts. Un rapport réfléchi, même pas d’alcool dans le sang ou bien à peine, un rendez-vous programmé, le sentiment de faire une connerie avant même de la faire. J’ai toujours eu peur qu’il fasse la mauvaise rencontre au mauvais moment, qu’un élément perturbateur s’infiltre dans notre histoire, dans ses nuits. L’envie de voir cette fille, de sentir ses cheveux, d’en savoir davantage sur elle, son enfance, d’où elle vient, où elle va.

Voilà, me tromper avec amour. Un écart au-delà d’une pulsion sexuelle, un écart qui n’en serait pas un, qui durerait et questionnerait. Pas un cinq à sept en année bissextile mais toute une bataille. Se retenir, se raisonner, et puis s’y rendre, les pas tremblants, la marche lente, se traiter de con, de mec qui gâche tout, on ne construit pas tout ce temps pour tout foutre en l’air comme ça, pour un fou rire partagé, un regard mystérieux, une intrigue à résoudre. S’y rendre quand même, sentir qu’il y a quelque chose à vivre là-bas, dans ces draps, sur cette moquette, quelque chose de grand, de vaste, c’est palpable. Pas une rencontre hasardeuse à minuit, dans un bar, les pieds qui collent, un besoin d’évasion. Non, de ça, d’un égarement ponctuel, d’une folie chronométrée, je n’ai jamais eu peur. Parce qu’il est plutôt droit, comme garçon. Parce qu’il rentre à l’heure, parce qu’il prend soin des choses, des gens, des projets, de ses promesses. Parce qu’il est fidèle. Si fidèle que le jour où il ira vers cette fille, il n’ira pas pour rien.

Cette peur qu’il s’en aille pour une autre. Même pas une mieux, une plus drôle ou une plus belle. Juste la bonne. La crainte de ne pas l’être. Cette question incessante. Comment savoir si on est à notre place, est-ce qu’on est ensemble par défaut, est-ce qu’on a manqué de choix. Lui ne se pose pas cette question, je ne crois pas. Il n’a jamais eu peur de vide, il se suffit à lui-même. Il n’a jamais eu besoin d’une présence, de combler un vide. Quand nous nous sommes rencontrés, j’ai su très vite qu’il était là parce qu’il en avait envie. Pas d’obligation, de pression, de plan. Juste du désir.

Je voudrais qu’un contrat de mariage scelle les deux cœurs concernés. Je voudrais que le risque zéro existe, qu’il ne puisse croiser personne, ou croiser mille personnes mais ne rien ressentir, rester froid dans les yeux des autres, que les yeux des autres lui soient froid, et puis rester chaud contre moi, dans notre appartement, notre lit.

Souvent, je l’imagine au travail, se présenter à la nouvelle. Je l’imagine déjeuner avec elle, remuer sur sa chaise, se taper le front, l’air de rien, très lentement, faire ce geste pour le faire, mais le faire discrètement, vouloir se remettre les idées en place. Pourquoi cette fille et son bout de salade m’interpellent, pourquoi je ne pense pas à Véro, là.

Accepter le verre, le soir, entre collègues, être cinq mais y aller pour être deux, faire connaissance, espérer que cette fille sortie de nulle part parle mal, soit finalement inintéressante, insignifiante, pas si charmante. Pouvoir en rire après. Dire que j’ai cru vriller.

Je l’ai aussi imaginé ramasser un livre dans la rue, un coup de foudre de main en main. Vous avez fait tomber ça, merci beaucoup, c’est gentil. Il fait beau ou bien il pleut, chaque ciel embellit la scène, on se dira toujours en plus il faisait beau ou en plus il pleuvait. Je l’imagine proposer un verre, ou bien elle, accepter en pensant que c’est mal, ça ne se fait pas, mais se laisser porter par une jupe, une jupe d’été, un teint frais parsemé de taches de rousseur. Se laisser porter par un vent léger, une chance à saisir.

J’ai toujours eu peur de ça, j’ai parfois été triste en dessinant cent rencontres et autant de raisons de partir. J’ai aussi été triste de l’imaginer malheureux, indécis. Je ne peux pas quitter Véro, mais pourtant j’en ai envie, je crois. Réaliser dans la nuit noire, les yeux contre le plafond blanc, que s’aimer ne signifie peut-être pas s’aimer une fois pour toute.

J’ai toujours eu peur qu’il fasse semblant de dormir, obsédé par une autre, silencieux quant à sa décision à prendre, ne rien me dire et me protéger jusqu’au bout.

Mais je n’ai jamais pensé que c’était à lui d’avoir peur.
Jamais pensé que tout ça, ça m’arriverait à moi.