Sous prétexte de quoi

Je trouve que, globalement, les gens meurent beaucoup. Cette phrase est la première d’un texte pas joyeux que j’ai écrit la semaine dernière et que je n’ai pas partagé. J’ai écrit ça parce que j’ai toujours considéré que la mort était un truc inacceptable qu’on acceptait, sous prétexte de quoi, je ne sais pas. Quand j’explique aux autres que la mort me met en colère, ils me répondent souvent que sans elle, la vie n’aurait aucun sens. Moi, j’aime vraiment bien la vie – si ce n’est que je lui reproche la mort – et l’idée même que tout ça se termine a plutôt tendance à briser mes élans à coups de A quoi bon ?

Dans ce texte, je citais Beigbeder et son roman Une vie sans fin, parce que je dois dire que le jour où je suis tombée sur cet extrait, qu’il soit fiction totale ou ironie, ça m’a décomplexée. On venait de valider mon sentiment : « Nous tolérons ce génocide quotidien comme s’il s’agissait d’un processus normal. Moi, la mort me scandalise. (…) La mort est un truc de paresseux, il n’y a que les fatalistes pour la croire inéluctable. Je déteste les résignés au macabre, qui soupirent en disant que ah-la-la, on y passe tous un jour ou l’autre. » Il dit aussi que, avant, il y pensait une fois par jour. Que depuis qu’il a cinquante ans, il y pense toutes les minutes. Ça tient forcément de ça, du temps qui passe. Quand j’avais 20 ans, il me semble qu’on mourait un peu moins et surtout qu’on mourait dans l’ordre.

Ce qui m’affole un peu, c’est que tout un chacun se lève chaque matin comme si de rien n’était. J’ai bien conscience, pourtant, que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Moi aussi, parfois j’oublie. Mais si on ne peut foncièrement rien faire contre ça, seulement s’en remettre aux autres, à la science ou à un Dieu, on peut au moins s’indigner. On peut au moins se mettre en colère. On peut au moins admettre que c’est injuste, que c’est nul, que ça gâche un peu l’existence, que ça rend triste. On peut au moins admettre qu’on a peur et qu’on n’est pas d’accord avec ça, et pas seulement quand ça nous concerne de près. Ça n’empêchera certainement pas la mort d’arriver – ou pas de mon vivant – mais je me dis que, peut-être, ça nous ferait du bien. Peut-être qu’on se consolerait autrement. Peut-être qu’on se rapprocherait. Peut-être qu’on s’aimerait d’autres manières. Pas moins pour se protéger, mais encore plus fort pour ne jamais se lâcher, pour se dire les choses, toutes les choses. Pour que le temps passe un peu moins vite d’en profiter vraiment.

Je ne suis pas du genre à m’indigner (et tu parles d’une indignation vaine) mais je me dis que, face à la mort aussi, on pourrait se lever et se barrer. J’imagine que ça ne changera pas grand-chose, mais faire comme si tout était normal non plus. Aujourd’hui, j’ai voulu écrire ce texte sur mon autre texte, parce que face aux images d’hier, face au soleil et à tous ceux qui envahissaient les parcs et les rues malgré les recommandations du gouvernement, je me suis dit que là, on pouvait agir, on pouvait stopper la propagation du virus, que là au moins on avait une marge de manœuvre, alors pourquoi penser que ça n’arrive qu’aux autres ? Pourquoi sortir quand la consigne est de ne pas le faire ? Pour une fois que face au pire, on peut faire quelque chose, je me demande pourquoi tout le monde ne le fait pas. Rester chez soi, c’est quand même la moindre des choses pour que, globalement, les gens vivent beaucoup.

La fin du voyage

C’est la fin du voyage, ou presque. J’ai le sentiment, évidemment, que c’est passé très vite. Ceci-dit, j’ai perdu toute notion du temps. Hier, quand mon mec se demandait quand est-ce que nous avions fait ce truc ou ce machin, je lui ai répondu spontanément : c’était fin Rome début Séville. Par la force des choses, je ne me repère plus en mois mais en villes. Aujourd’hui, nous ne sommes donc pas mi-février mais fin Séville et si je ne voyais pas le soleil se coucher tous les soirs depuis la terrasse, je parierais que la Terre ne tourne plus. Le temps est suspendu depuis trois jours, peut-être quatre. C’est un peu comme quand tu pars en week-end et que tu décides de réserver ton billet retour le dimanche soir pour pouvoir profiter au maximum mais que finalement tu ne profites pas. Tu sais que ton train t’attend, t’es dans un entre-deux à la con, tu n’entreprends rien, tu n’es plus dedans. A plus grande échelle, c’est exactement ce qu’il nous arrive. Nous avons avion dimanche et depuis mercredi, on est un peu bloqué. Pour me détendre, j’observe les touristes français au restaurant et je me dis que eux, ils sont venus pour trois jours et qu’ils n’en sont qu’au début. Ça me détend sur mon impression de fin mais bon, la réalité me rattrape. Ça fait quand même plus de trois villes que j’ai quitté Paris et ça fait trois quartiers qu’on mange des tapas et qu’on porte des tee-shirts.

J’ai l’impression que lundi, c’est la rentrée, et j’ai la boule au ventre. Ma sœur m’a dit « Ah ouais je vois, t’as interrogation de flûte direct » et quand après elle a dit fa-fa-fa-fa-mi-fa, j’ai cru que j’allais pleurer. Je lui ai répondu que c’était exactement ça, que j’appréhendais de passer au tableau même si je savais que ça allait bien se passer et que j’allais avoir une bonne note. De toute évidence, c’est un peu la fin des grandes vacances. Tu es content de retrouver les copains mais t’as un peu peur quand même. Tu sais que tu vas être timide. Tu adores toucher tes cahiers neufs et sentir que la vie reprend, mais tu te demandes si ton prof principal sera sympa. Pour te rassurer, tu te dis que le plus difficile, c’est le moment où tu vas chercher ton nom sur la liste au milieu de toutes ces têtes inquiètes. Après voilà, tu déballes ton sac, t’as un premier devoir maison, t’es projeté dans le quotidien et tu ne sais plus bien si l’été et la boule au ventre ont existé.  

Je me sens comme à l’aube de la seconde. Fin août 2003, j’étais excitée à l’idée de devenir grande et peureuse à l’idée de passer pour un bébé. J’étais fière d’avoir eu mon brevet mais je demandais si le baccalauréat était un truc à ma portée. Je ne pensais pas revivre un jour cette sensation, entre excitation chez Carrefour à acheter des fournitures scolaires et trouille immense de quitter le confort d’un été interminable. Je revois l’enfance et les copains devant la maison, nos cabanes dans les bois et les chats perchés. J’adorais me sentir perdue entre juillet et août. L’année scolaire était loin derrière ou loin devant. C’est ce que j’ai ressenti à Rome, destination du milieu. Rome, c’est certainement la ville qui m’a le moins transportée des trois, et c’est pourtant celle où je me suis sentie le plus heureuse, peut-être même complètement heureuse.

Je reviendrai plus tard sur tout ça, sur ce que le voyage m’a appris ou désappris. Parce que même si nous ne sommes pas partis faire un tour du monde avec un sac à dos (enfin deux, ça aurait été plus pratique), même si nous ne sommes pas montés sur des éléphants et que nous avons vécu dans des appartements avec du Wifi et des canapés Ikéa, il n’empêche que ce genre d’aventure invite à remettre des milliers de choses en perspective. Au téléphone, les gens me disent que ma voix est très calme, que quelque chose a changé. J’ai envie d’y croire mais je me demande si lundi, la flûte dans le bec, je jouerai autrement. Voilà, on est mi-février fin Séville, il est onze heures du matin, je suis sur la terrasse et la météo annonce 21 degrés pour cet après-midi. Je vais bientôt aller faire ma valise. Je vais fermer les trois villes comme j’ai fermé les quatre ans du boulevard Arago, et dans quelques heures j’ouvrirai un autre chapitre, une quatrième étape du voyage et une énième de ma vie. Fa-fa-fa-fa-mi-fa.

Rapport au dimanche

A Séville, le dimanche ressemble à un mardi mais j’ai quand même du mal à me croire mardi parce que je sais qu’on est dimanche. C’est tout le problème du dimanche. Tout à l’heure, on prenait un verre au soleil dans une ruelle animée et quelque chose ne collait pas. Je me disais que le voyage bousculait agréablement mon rapport au temps, aux autres, à l’écriture, à ma carte bleue, mais pas mon rapport au dimanche. Je suis partie avec et je vais rentrer avec. Je vais rentrer avec ce truc qui me suit depuis toujours, qui a commencé en CE2 parce que j’avais poésie lundi et qui ne m’a jamais lâchée. Cette sensation étrange de ne plus être dans la vie et de naviguer dans un rien, un peu comme au mois d’août.

Même quand j’ai été pressée d’être lundi pour un regard devant le lycée, le dimanche n’était pas pire, pas mieux : il ne passait pas. J’ai longtemps essayé de lutter, de remplir le vide, de travestir le dimanche en samedi en me promenant chez Zara et en voyant des amis, mais le pull que tu achètes et les verres que tu avales ont quand même ce vieux goût de pique-nique à Vincennes organisé pour passer le temps. On pourrait prendre tout ce que j’aime dans la vie et le foutre un dimanche, j’aurais juste l’air d’une boule d’angoisse géante qui sirote du rosé en écoutant Lynda Lemay.

Je ne peux pas dire que tous les dimanches me collent un vide. Certains dimanches, je tombe dans le piège du puzzle en pyjama entre deux épisodes Netflix et ça me donne l’impression d’avoir trouvé la clé. Mais le dimanche me rattrape toujours. Partout, tout le temps, il y a ce truc dans l’air, ce truc de fin de semaine qui me met mal à l’aise. C’est vraiment l’idée de fin qui me dérange, comme si une semaine ne pouvait pas se terminer sans trébucher dans un trou où tout le monde médite en tailleur, mange une viande en sauce et se promène au parc. De toute évidence, j’ai toujours eu du mal avec le silence, les magasins fermés et les déjeuners interminables, et même en plein mois de juillet avec des copains et de la crème solaire, je vois bien que le soleil se couche plus tôt le dimanche que le vendredi. Le vendredi, il se couche très-très tard.

J’aime les lundis autant que les samedis, sans doute parce que les lundis me sortent de là. Tout le monde se réveille. Parfois, je me demande ce que serait une vie qui passe du samedi au lundi et me ferait grâce du dimanche. Peut-être que oui, il me manquerait quelque chose pour éviter de jouir deux fois de suite sans reprendre mes esprits, mais entre les deux, je collerais un jeudi soir, des courses chez Carrefour et un afterwork de faux culs trop contents d’être en soirée.

J’ai longtemps pensé que la vie de freelance m’aiderait à mieux digérer ce vieux goût de xanax qui te fond sur la langue dès le dimanche après-midi, et même si c’est un peu le cas, même si les jours de la semaine perdent un peu de leur identité, le dimanche reste un dimanche. Plus surprenant encore, si le lundi est férié, non seulement le dimanche est angoissant, mais le lundi est un second dimanche, c’est le double coup de pelle et ça m’oppresse. En couple aussi, j’ai cru que ça changerait. A deux, oui, c’est parfois plus simple, mais ça n’empêche qu’on est toujours dimanche, et même à Séville, même au soleil. Je crois que le dimanche est beaucoup trop solide pour que je rivalise. Je le connais trop pour qu’il me fasse croire qu’un petit tour au marché et une bonne bière à deux mille kilomètres de Paris, ça change la donne. Alors vivement demain mais pas trop vite quand même : c’est le dernier dimanche du voyage, ou à peu près, et je ferai moins la maligne quand mardi on sera vraiment mardi.

Paris – Budapest

J’ai dix ans. Une heure d’A6 et puis soudainement, la descente après Orly. Paris éclairé, le centre du monde, l’immensité sous mes yeux et la certitude qu’un jour, je me trouverais importante dans une ville importante. A ce moment-là, je suis amoureuse d’un garçon, j’ai l’album D’eux dans les oreilles et très envie d’avoir vingt ans. Je rêve d’un appartement avec vue sur la ligne 2, d’étudier avec des dossiers sous le bras et des copains dans l’herbe au mois de mai. Je rêve d’aimer la nuit, persuadée qu’à Paris, on la préfère au jour. Je rêve d’être libre dans une ville anonyme. Je rêve de bruit, d’une vie en bas, de supermarchés qui ferment tard.

Je touche mon rêve. Je prends la ligne 14 à vingt ans et sans me tenir à la barre. Je marche vite dans un Paris qui grouille et monte les escalators à gauche. Je suis pressée, pressée de grandir, pressée de signer mon premier bail. Je ne suis plus amoureuse du garçon, mais d’autres. Amoureuse à la fac, amoureuse dans le train qui me ramène à Fontainebleau tous les soirs, amoureuse de tous ces inconnus que je croise sur le trottoir entre chien et loup. Je vois bien qu’eux aussi, ils sont un peu pressés.

J’habite rue Raymond Losserand. Mon premier trousseau de grande, je vais en cours à Vavin, à pieds. L’amour avec garçon devenu Lillois, que je raccompagne les lundis matin. J’aime les trajets, j’aime Monoprix et j’aime finir à l’aube. Il y a les vendredis soir qui se clôturent à Bastille, le jour qui remplace la nuit. Il y a les premiers salaires, acheter des talons, faire adulte. Il y a les anniversaires que je fête et les premières habitudes que je quitte. Un nouvel appartement Porte de Saint Cloud, un autre à Bonne Nouvelle, fenêtres qui donnent sur le Rex, traverser Montorgueil en pleine nuit, de la musique plein les oreilles et se dire que depuis quelques années, j’y suis. J’y suis et je ne partirai jamais.

Puis vient le temps des premières désillusions. Mais elles ne m’effraient pas. Quand on aime très fort, on a bien le droit d’en avoir marre. Marre du bordel, des métros pleins, des ruptures, du boulot, des soirées trop longues pour moi. J’ai vingt-cinq ans et envie d’en avoir dix. Retrouver le cocon, ces temps plus simples, ces chansons qui m’allaient bien quand ça n’allait pas. La vie suit son cours, je ne sais pas où aller et puis on ne part pas pour si peu. On change juste de quartier, on recommence, IKEA et trois bougies.

Vivre à Colonel Fabien et l’attendre Rue du Faubourg Poissonnière. Passer une soirée entière à ne pas bien réaliser. Il est arrivé. Il a le sourire qui dit des jolies choses. J’entends qu’il a vingt-huit ans, qu’il a grandi à Rennes, qu’il vit en banlieue et n’a jamais vécu intramuros. J’entends qu’on est bien parti pour s’aimer. Rue Princesse, on sort le soir, on prend des verres et des taxis, on regarde Paris, chacun sa vitre, chacun son rapport. Moi je me dis que tout ça est trop beau pour être vrai.

Il monte trois fois par semaines mes six étages. On mate la vue sur Paris et je m’obstine à mettre Jacques Higelin. Parfois, ce sont les copines qui viennent, je leur parle de lui, on parle aussi d’autres choses, on secoue des coussins le matin et vide des bouteilles le soir.

L’amour s’installe, on fait pareil. L’appartement aux Gobelins, le parquet, les amis qui passent, et les quatre ans qui défilent un peu trop vite. Paris et ses opportunités, ça bosse ou ça échoue. Paris et nos trente ans, Paris et le 13 novembre 2015, Paris et la page qui se tourne. Partir à l’étranger pour plusieurs mois et ne pas être certains de revenir.

Depuis que le départ est acté, depuis que l’appartement est vidé et que je flotte en pleine transition, j’arpente Paris et je revois tout. Je revois cette copine de la fac et ce bout de chemin que l’on faisait ensemble. Cent mètres à peine mais un bout de chemin quand même. Je revois le croisement où l’on se disait à demain. Je revois ce garçon en licence 2, la ligne 4 jusqu’à Marcadet, ce truc fou dans mon ventre qui me disait d’en profiter. Je revois les trajets et les espoirs, la rue des Martyrs en février, les cafés aux mauvaises nouvelles et les coups de fils qui t’en annoncent des bonnes. Je revois à peu près tout, ces onze ans ici, l’hiver et les étés, les concerts et les larmes que tu plantes là, dans cette rue.

Dans dix jours, nous serons dans l’avion pour Budapest. J’ai déjà l’image, l’image qui se confrontera à la première, au périphérique, à la tour TF1, papa qui conduit. Il y a vingt ans, je rêvais d’une vie. Vingt ans plus tard, je la regarde et je souris bêtement. C’était parfait.

Fermer les quatre ans, le 10 boulevard Arago

Je pourrais commencer par le 9 mai 2015, les copains sur le trottoir, Arthur qui porte un Marcel, Audrey qui prend des photos, Flo et Nico qui roulent des clopes. Je pourrais raconter le soleil et le nouveau boulevard, le camion qui se vide et l’appartement qui se remplit. Je pourrais raconter la première soirée, Maxime qui monte la table ronde, nos voix qui résonnent au milieu des cartons, la cuisine sans fleur et sans store, l’alcool un peu sévère qu’on a fait couler ce soir-là. Fêter la nouvelle vie, le chapitre qui s’ouvre ici, le 10 boulevard Arago. Cette adresse ne bougera jamais, je crois qu’elle est ma préférée. Je suis du genre à avoir des adresses préférées, des qui collent bien avec mon nom, qui font joli sur les enveloppes.

Je pourrais raconter le premier été, mais je ne sais plus bien. Nous étions sans doute occupés à arpenter le quartier, découvrir les terrasses, noter les boulangeries, nous aimer un peu plus fort. Nous étions sans doute en train d’apprendre le Monoprix et le Carrefour, tous ces rayons qu’on a fini par parcourir dans le noir. On ne savait pas encore les milliers d’habitudes que nous allions créer ici, le distributeur bruyant à l’angle, les sirènes des urgences entre Cochin et la Salpêtrière, le décor à l’automne.

L’automne est venu, et je pourrais aussi dire les attentats de Paris, la mine des copains et la télé allumée jusque tard dans la nuit. Les téléphones qui sonnent et le faux silence dans la pièce. Les trente ans de Mathieu le lendemain et cette fête qui n’en était pas vraiment une. Je pourrais dire le digicode à la con à cette période, 1234, les invités qui parlaient de ça parce que c’était plus facile que de parler de la veille.

Le 10 boulevard Arago, c’est neuf anniversaires à nous deux, quatre Saint-Valentin, un premier roman en librairie, deux poissons rouges et quarante-cinq mètres carré, premier étage porte de droite. Le 10 boulevard Arago, c’est un premier appartement ensemble, un parquet qui craque, le canapé qui change trois fois de place. C’est des meubles trouvés dans la rue, des piles de livres dans le couloir, une vue sur cour acceptable en hiver, déprimante au printemps. Des dimanches à rien foutre, parfois à descendre.

Descendre au Café Premier. Traverser un passage piéton comme on va à la mer. S’y rendre de temps en temps et puis de plus en plus souvent. S’y rendre tôt le matin et faire la fermeture certains soirs. Et puis écrire, écrire encore, rire et pleurer. Sourire à des visages qui deviennent familiers, retenir des prénoms, passer aux surnoms et aux confidences. Au café, j’ai rencontré des gens qui sont devenus des amis. Des gens que j’ai parfois vus en dehors même si au départ, on n’était pas sûr de se reconnaitre. Pas le même décor, pas le même goût dans nos verres.

J’aurais pu commencer par ça, par la boucle bien bouclée, par ces visages du café devenus amis et présents le jour du déménagement. Margot qui a trop chaud en pull mais ne porte pas de tee-shirt en dessous. Julie qui maintient qu’il faut retourner la commode dans le camion. Théo qui récupère les cartons que je porte à bout de bras. Je pourrais raconter les allers-retours dans la cage d’escalier, l’étrange sensation de vider là ce que nous remplissions il y a quatre ans. Raconter les trois semaines qui ont précédé, les mille au-revoirs entremêlés de promesses, cette putain de façon que j’avais de m’accrocher à ma table, incapable de réaliser que bientôt, mes journées ne seraient plus les mêmes.

Le 29 octobre, j’ai claqué la porte de cet appartement. J’ai parcouru chaque pièce et fermer les quatre ans. J’ai rassemblé mes derniers sacs, me suis rendue en face. J’ai pris un café. Je me sentais nue, je regardais le boulevard, la vie grouillait et la mienne penchait la tête.

Une page se tourne comme d’autres se sont tournées. Les pages Bonne Nouvelle et Colonel Fabien. Les pages Porte de Vanves et Porte de Saint-Cloud. Nous venons de tourner la page Gobelins, de quitter une adresse qui survivra encore dix ans sur ma carte d’identité. Je suis arrivée là, j’avais 27 ans. Je pars et j’en ai 32. J’ai vieilli, un peu je crois. J’ai appris à mieux me connaitre, j’ai réalisé ce rêve de gamine qui voulait vivre au cœur de Paris, dans un immeuble sur un immense trottoir, avec un garçon brun de préférence. J’ai connu les lumières la nuit, les insomnies bercées par les bruits de la capitale, le banc que tu squattes en bas de chez toi pour réfléchir et ne pas remonter, la certitude de ne pas jamais quitter un endroit et finalement, un jour, le dernier matin.

Nous partons pour une nouvelle aventure, loin d’ici. Le 25 novembre, nous serons dans l’avion. D’ici-là, je vous raconterai encore le boulevard et Paris, le café et la valise en cours. Après ça, je vous raconterai les autres terrasses, les rues nouvelles et nos ciels futurs. Je vous raconterai des adresses et leurs histoires.

Mes appels à témoins, vos confidences (merci)

Je cherche des naturistes, des parents épuisés, des couples libertins, à distance ou à trois, des femmes qui ont divorcé après un mois de mariage et d’autres qui se sont mariées après le septième divorce. Des femmes ayant eu recours à la PMA et d’autres ayant eu un cancer du sein. Je cherche des histoires d’amour, d’amitié, de famille, de sexe, de combat, de résilience. Je cherche un peu la vie, vous répondez à mon appel et vous me racontez.
Et je voudrais vous remercier pour ça. Pour toutes vos confidences. Parce que vous m’accordez du temps mais surtout parce que chaque coup de fil échangé me transforme un peu.

Il y a des rires. Des rires spontanés et cette impression, parfois, de déjà vous connaitre. Il y a ces moments un peu fous où le tutoiement s’impose naturellement. Vous abandonnez le « vous » pour me dire « enfin tu vois ». Peut-être parce que le sujet est bien trop intime ou au contraire ne l’est pas du tout. Vous voulez garder vos distances ou bien abolir la distance.
Il y a des silences. Tranquillement ne pas les déranger pour que vous trouviez vos mots. De temps en temps les combler, vous aider, vous aiguiller.

Il y a des confidences dans les confidences, des « je ne sais pas si je peux dire ça » ou des « mais ça, ne l’écrivez pas ». J’entends encore ces milliers de digressions, ces minutes entières à parler d’autre chose, de la météo ou de ce que vous faites en me racontant votre histoire. Parfois vous me dites « je suis en voiture, je viens de trouver une place » ou « je ne peux pas parler fort, je suis dans le train pour Bordeaux ». Je vous imagine, ne sachant même pas à quoi vous ressemblez.

Parfois je sais, j’ai un vague souvenir. Vous êtes une ancienne connaissance. Quelqu’un que j’ai perdu de vue depuis des années et qui un matin m’écrit pour me dire « moi je peux témoigner ». D’autres fois, vous êtes une personne de mon quotidien et je découvre un pan de votre vie que j’ignorais. Je vous promets toujours de garder le secret. Il y a beaucoup de secrets.

Il y a aussi la peur. La peur de ne pas être la bonne personne. Vous craignez de ne pas être intéressant, de ne pas « correspondre », de ne pas être assez doué. Mais on est toujours doué pour parler de soi.

Et puis il y a les larmes à l’autre bout du combiné. C’est toujours un peu dingue. Ces instants où vous reniflez, murmurant un « pardon ». Parce qu’on parle de FIV, de cancer, de ruptures douloureuses ou de la disparation d’un proche. Ne pas savoir si ces larmes surgissent parce que je vais trop loin ou vous mets trop à l’aise. Il y a l’envie de les éponger et celle de m’excuser. De vous dire les frissons, d’abandonner mon statut, de vous confier combien vos pleurs me collent des frissons et me piquent les yeux. Quelque fois, on parle un peu de moi.

A chaque fois que l’on raccroche, vos voix résonnent encore. Je suis agitée par vos confidences,  vos rires, vos doutes, votre courage. Ça me donne la pêche ou me file le vague à l’âme pour la journée. Vos vies entrent dans la mienne. Ce n’est même plus une histoire de papier à écrire, c’est bien plus que ça.

Souvent, vous me remerciez, c’était bien de parler, et puis c’est bien d’en parler. Ce que vous vivez mérite d’être dit, il y a des messages à faire passer, des lecteurs à rassurer. Mais vraiment, c’est moi qui vous remercie.

Voilà, je pense à ça aujourd’hui, parce que sort en kiosque le Biba du mois d’octobre et ce papier sur le cancer du sein. Parce que je n’oublierai jamais les trois femmes que j’ai interrogées et les quatre heures cumulées que nous avons passées au téléphone. Je me revois assise au café, celui où je travaille quasiment tous les jours. Je me revois composer les numéros, prendre des notes, multiplier les lignes, les questions. Je me revois bosser ces témoignages, la frustration de ne pas pouvoir tout dire mais le défi de retranscrire l’essentiel, le plus important, la juste émotion.

Ça a été chouette de tomber sur vous. Et j’espère que ça continuera.

36 degrés et la pose de mon stérilet

Quand mon gynéco m’a prescrit un stérilet il y a quelques mois en me conseillant de réfléchir, j’ai bizarrement perdu l’ordonnance dans l’heure. Tomber dans les pommes, souffrir des jours durant, saigner comme une vache, faire une grossesse extra-utérine, tout ça à la fois, c’était non. Et puis surtout, je craignais de le sentir du simple fait de penser à lui (comme avec un ex).

Finalement, l’idée a fait son chemin puisque j’ai décidé intelligemment de n’écouter que les femmes qui en tiraient une belle expérience : « La pose n’est même pas un sujet », « Tu as mal quinze secondes et après tu es libre », « Mon mec ne sent même pas les fils au bout, son gland va bien ». Alors j’ai pris mon téléphone et rendez-vous, j’étais aussi fière que peureuse et j’aurais voulu le poser tout de suite, dans l’élan, pour ne plus avoir le temps de réfléchir.

Petit préliminaire dix jours avant, fort agréable, avec un prélèvement endocol en laboratoire. L’infirmière était gentille mais la façon dont elle a exploré les tréfonds de mon corps m’a légèrement fait douter. Si c’était un avant-goût – moi qui adore par ailleurs les frottis, par habitude et par comparaison au détartrage –  tout ce qui touchait à mon col m’a semblé être l’enfer. Mais positive comme je suis (LOL), j’ai décidé d’oublier cette épisode.

La veille de la pose du stérilet, j’ai commencé à flipper sévère, je suis allée le chercher à la pharmacie et telle une petite vieille au besoin de parler, je ne lâchais pas ma pharmacienne. J’attendais qu’elle me caresse les cheveux et propose de m’accompagner.

A deux heures de m’y rendre, ma mère m’a envoyé un petit message : « Pensées pour ton utérus ». J’ai trouvé ça hyper sympa de sa part, moi il y a 29 ans, je n’ai pas pensé une seconde à son utérus. C’est là que j’ai dit à ma sœur – qui m’accompagnait puisque la pharmacienne ne s’était pas dévouée – que j’étais ridicule d’avoir peur, parce qu’un jour il faudrait peut-être accoucher et qu’à côté, la pose d’un stérilet ça faisait un peu pitié.
Ma sœur oscillait entre le besoin de me rassurer (mais c’est rien, calme-toi), et des remarques incontrôlables (jamais je ne pourrais faire ça) (en plus avec un homme).

Au fil des minutes qui me rapprochaient du cabinet médical, j’ai été lire le pire sur Internet. Il fallait bien trouver des raisons d’annuler puisque manifestement, mon corps était si tendu que personne ne pourrait y entrer.
J’ai alors lu que dans des cas très rares le stérilet pouvait s’échapper DANS LE CORPS. Se retrouver dans l’abdomen. Genre une envie d’explorer les coulisses, comme si être aux premières loges d’un vagin n’était pas suffisant.

Alors que j’ai imaginé le recracher par la bouche le lendemain et que j’ai proposé à ma sœur de proposer au chauffeur de bus de faire demi-tour, elle a dit que maintenant que j’avais lu ça, elle était certaine que j’allais l’appeler 48h plus tard en disant que « je sens un truc dans mon estomac, Fanny, est-ce que c’est normal ? ».

J’ai répété j’annule, elle a répété trop tard, et je suis entrée mécaniquement dans le cabinet médical, avec dans une main mon sac, dans l’autre mon « tote bag de secours » comme je l’ai baptisé, avec Antadys, Spasfon, Doliprane, serviettes hygiéniques et numéro d’un ami.
Quand le gynéco a dit « Mademoiselle Michel », j’ai regardé dans la salle d’attente s’il y en avait d’autres, ce qui aurait pu être le cas, je veux dire on est tellement de Michel sur cette Terre qu’il y avait bien une chance sur deux que ma voisine s’appelle comme moi. Ma voisine de chaise c’était ma sœur et visiblement elle ne s’est pas sentie concernée.

J’ai suivi le gynéco, il a demandé si ça allait, j’ai trouvé sa question bizarre, forcément il savait que ça n’allait pas, j’ai alors pensé qu’il n’avait bien noté ce pourquoi j’étais là et qu’il allait me sortir que « bah non, pour un stérilet, il faut s’organiser un peu mieux, pas de rapports sexuels dans les six précédents mois, quinze massages du périnée et une toupie porte-bonheur, on doit repousser, navré ». Mais non, il a regardé mon dossier en me demandant de « lui donner », alors j’ai sorti mon MONA LISA® de mon tote bag et je lui ai tendue, hésitante. Il me l’a un peu arraché.

Il m’a invitée à me déshabiller, j’ai exécuté en espérant qu’il change d’avis puisque moi je rêvais de le faire, tout en me disant que je m’en voudrais à vie.

Quand je me suis allongée, j’ai pensé à mon IRM, souvenir jouissif, et je me suis dit que puisque pendant l’IRM j’imaginais faire une tendre sieste, je n’avais à imaginer à ce moment-là que je subissais un simple frottis.
Quand il a installé le spéculum il m’a dit qu’on avait fait le plus dur, j’aurais bien aimé le croire vu que c’était hyper bien, le spéculum, mais je savais forcément qu’il mentait. Je me suis demandé comment on allait procéder maintenant, à quelle heure précise j’allais mourir et si oui ou non il allait me demander de tousser comme j’avais lu sur la toile et qu’un pet allait s’échapper de moi.

C’était franchement chaud.

Sans oublier qu’il faisait 36 degrés et que je ne dirai jamais « je me suis fait poser un stérilet » mais que je dirai toujours « je me suis fait poser un stérilet sous 36 degrés ». Ça rend l’épreuve plus admirable.
Première étape : « le test », qui a déchargé dans tout mon bas du ventre une tension électrique, j’ai bondi, j’ai dit merde la vache carrément, il m’a rassurée, il a dit que le stérilet ne serait pas pire.

Et le grand moment est venu, mon corps était plus que tendu et mon vagin pourtant complètement ouvert, et la décharge électrique est revenue, elle m’a attaquée le ventre, le dos, et mes yeux allaient pleurer, je crois que oui, ils ont pleuré, trois larmes, de douleur et de joie, du genre « c’est presque fini et si je pars du principe que c’est presque fini alors oui, le mal que je ressens est largement supportable et je peux me dire alors que je suis une adulte ». Mais la douleur n’est pas passée en trois secondes, c’est ça qui m’a effrayée, je me suis demandé si j’allais vivre toute ma vie avec cette douleur. Ça ou les trois canards qui te suivent tout le temps partout, je préfère les trois canards.

J’ai alors pensé qu’un truc pas normal était en train de se passer, je ne voulais pas qu’on ait à recommencer, fallait que la douleur se casse et puis c’est ce qu’elle a fait. Voilà, ça vous parait très long à lire mais tout ça c’est l’objet de trente secondes dans une vie.

Le gynéco a ensuite dit : vous vous sentez de vous asseoir ? J’ai répondu si vous êtes là, bien sûr, il a enchaîné : je reste là, on peut même aller prendre un café, j’ai rigolé bêtement et je me souviendrai à vie de mon premier fou rire avec un stérilet en moi.

Une fois assise il m’a posée quelques questions du genre : voyez-vous des étoiles ? Non. Votre tête tourne ? Non. Coup de chaud ? Oui, mais avec la température qu’il fait, je ne situe pas bien d’où viennent les perles sur mon front.

J’ai regagné la salle d’attente en sa compagnie, la secrétaire m’a récupérée tout de suite, ils s’étaient passé le mot, on ne la laisse pas seule, j’ai cru qu’ils allaient m’escorter la semaine.

Elle m’a donné un petit sucre pour me faire du bien, et puis de l’eau, et puis j’ai demandé 5000 balles parce que sa générosité semblait sans fin. Ma sœur me regardait l’air apaisé, du genre « ma sœur n’est pas morte », ou peut-être « ma sœur n’est pas rouge, elle n’a pas dû péter au moment fatidique ».
Je suis restée posée là avec elle, je lui racontais les détails, je lui disais que bon, accoucher serait cent fois pire, mais que la bonne nouvelle c’est que ça n’était pas près de m’arriver. Ma sœur, elle, me reniflait, elle a dit tu sens la transpiration.

On a ensuite décidé d’aller se promener, c’était la première sortie de mon stérilet sur les Champs Elysées, et puis il s’est passé tout un tas de trucs bizarres. D’abord j’ai dépensé cent euros, comme ça, de plaisir, ensuite je n’avais pas envie de faire pipi, je me suis faite la réflexion après quelques heures, moi qui aie toujours envie de faire pipi, peut-être que le stérilet détendait ma vessie ou alors j’avais une peur inconsciente de me retrouver face à ma culotte et d’observer une petite tête de cuivre déposée là.

Parce que c’était bizarre quand même de ne pas avoir mal, je m’attendais à souffrir comme jamais, et non, à part un léger mal de dos similaire à un début d’hernie discale lombaire qui se réveille, rien n’était alarmant. Pas de grosses contractions, de je me plie en deux, rien. C’était tellement beau que j’ai dit à ma sœur : je pense qu’il est tombé et moi je crie victoire comme une imbécile.

Mais bon, j’étais fière et j’avais envie de crier à tout le monde que j’avais fait poser un stérilet. Alors oui c’est banal, et même écrire un billet là-dessus c’est peut-être aussi con que de vous raconter qu’hier j’ai acheté des oranges à jus et que je me suis coupé les ongles. Mais peut-être parce que j’avais peur, parce que j’avais lu le pire, alors oui, je me suis sentie grande gagnante. Ou alors je m’étais fait croire à l’impossible pour m’applaudir, peu importe.

Depuis, je ne l’ai toujours pas vu dans mon slip, il a l’air bien où il est, et samedi matin, je me suis faite jolie, alors que je m’en fous de me faire jolie pour aller chez Carrefour, mais il se passe ce truc bizarre que je me sens super femme. Je pense que de demain matin, je vais me réveiller, je ferai un 36, je serai bonne et positive, zen et immortelle.

Finalement, tout ça est passé très vite et j’y pense presque déjà plus. Je ne sens pas grand-chose dans mon corps, même si parfois je me dis qu’on est deux, ce qui est légèrement pathologique.

Est-ce normal cette impression de vivre avec un animal de compagnie et d’être soulagée que la relation s’annonce bien. J’ai beau savoir qu’il n’est pas vivant, je l’affectionne tout comme. Je le remercie d’être qui il est, de s’être laissé faire et d’avoir bien voulu de moi comme hôte.

Bientôt, je lui présenterai mon mec, j’espère que ça se passera bien.

89 mois et un peu d'éternité

J’étais place de la Bastille. Avec deux amies et un peu plus de bières. Ma mère m’a appelée, la voix chevrotante, celle des deuxièmes parties de soirée qui vous annonce la mort d’un proche. Mon grand-père venait juste de partir, mon père avait pris sa voiture en trombe et moi je me suis arrêtée. Je n’ai pas bien réalisé, par naturel ou par choix, je ne sais pas bien.
La minute d’après, alors que je m’apprêtais à appeler mon père, mon téléphone sonnait. Il tenait sa voix et le volant, comme il pouvait, il m’en disait plus, je ne disais pas grand-chose, rien ne venait, alors j’ai dit que j’allais rentrer, appeler ma sœur, mon frère et puis mon père a répondu « Ton roman va partir avec lui ». Je n’ai pas bien compris cette phrase, je me suis dit que mon grand-père avait eu le roman deux semaines avant, ma sœur lui avait offert. On avait signé, les petits-enfants. Partir avec, c’était peut-être ça, l’avoir lu, touché, vu. Je n’aurais pas voulu qu’il loupe ça.
Dans la maison des vieux, on colle des photos, des cartes postales, les plus beaux sourires de chacun, les meilleurs voyages et les petites réussites. On leur donne tout, très vite, souvent, pour qu’ils voient avant de s’en aller, parce que leur compte à rebours est déjà lancé, parce qu’on ne veut pas perdre une seconde.

Le jour de l’enterrement, chacun attendait son tour, un au-revoir au funérarium, et puis moi je restais dehors, avec ma cousine, ma mère, mon oncle, on se répétait qu’on voulait garder une dernière image d’un grand-père qui danse, on en listait quelques-unes, qui s’ajoutaient à toutes les dernières images de toutes les rencontres, de tous les moments, de tous les liens. La vie n’est qu’un vaste album de dernières images.

Mon père, ma sœur et mon frère sont venus vers nous, après avoir été voir mon grand-père endimanché. Ils m’ont dit que le roman partirait donc avec lui. Si ça m’allait. A ce moment-là, tout m’allait, bien sûr que tout m’allait, puisque rien ne m’allait vraiment, puisqu’on aurait voulu être ailleurs et bien des jours plus tôt.

J’ai pensé à Jeanne, ce ballon de baudruche sur la couverture, cet exemplaire si spécial qui avait parcouru Paris – la Bourgogne.

Et puis Michel Sardou a retenti dans l’église, on marchait jusqu’aux premiers rangs, sur des textes qui ont bercé mon enfance, sur une voix qui faisait tous nos trajets en voiture, parce que mon grand-père l’aimait. Il aimait les bals populaires et avait fêté ses cinquante ans de mariage sur les vieux mariés.

Et puis. La mort, c’est plus marrant, c’est moins désespérant en chantant.
Trois semaines avant sa mort, j’écrivais d’ailleurs dans un coin de carnet : je suis assise à l’arrière de la voiture de mon grand-père. Il met Michel Sardou. Je regarde le paysage et je ne sais pas que l’on grandit. Je me disais que ça ferait un joli début de roman, si ce n’est qu’à la lecture de « Michel Sardou », j’aurais perdu pas mal de lecteurs.

Après l’église, ma mère m’a raconté, dans un demi-sourire, qu’on a coutume de dire qu’un ancien part à la naissance du dernier. Je n’avais jamais entendu ça. Le petit dernier, c’est bien le roman,  mais maintenant je doute quand même d’en faire un deuxième si chaque petit dernier apaise un prochain départ.

Mon roman a rejoint avant même sa sortie un autre monde, il a aussi rejoint ma grand-mère qui n’a pas lu depuis douze ans, ça lui fera plaisir.
Au cimetière, mon oncle m’a donné un coup de coude : tu crois qu’il a commencé à lire ? On a dissimilé un rire et puis on s’est dit « ça se trouve ». Heureusement qu’on a bien laissé un marque-page.

Aujourd’hui, je vois mon roman dans ma bibliothèque, sur des photos Instagram et bientôt, je le verrai en librairie. Pourtant, mon image à moi, c’est celle du roman près de mon grand-père.

Le 4 mai, je serai excitée par sa sortie, émue de le savoir-là, près de vous tous. Et je penserai à mon premier lecteur en trinquant, les yeux ailleurs et la fierté bien placée.

Dans 89 jours

J’ai toujours eu un rapport étrange aux comptes à rebours. Ils me rassurent et m’effraient. La dernière fois que j’ai compté sur mes doigts, le nez contre le calendrier de mon téléphone, c’est lorsque mon mec est parti en Malaisie. Je l’ai accompagné jusqu’au RER (l’aéroport c’est loin), je suis rentrée, le vide était déjà là, j’ai pensé « 22 jours ». Et puis j’ai pensé « c’est court », j’ai aussi pensé « c’est long ». Le soir, je l’enviais, le décalage horaire le rapprochait davantage de moi, que moi de lui.

Le matin, je me levais, je me disais « bientôt ». Le temps ne passait pas vraiment, j’étais clouée au lit avec mon hernie discale. Je n’avais qu’une chose à faire, c’était compter. Les jours et les médicaments. Evidemment, plus tu comptes, moins le temps passe.

Le décompte suivant son chemin au même rythme que mes heures à moi. Parfois je le soupçonnais d’être un peu mou du genou mais on était quitte, j’étais un peu molle du dos.

Quand j’ai pu doucement remarcher, le temps passait plutôt vite. Certains jours je ne comptais pas, j’oubliais et voilà que j’étais heureuse de retirer deux jours d’un coup à mon attente.

Je n’aime pas l’idée d’attendre mais je n’aime pas non plus l’idée d’un temps qui file à grande vitesse. Tu te presses, tu veux retrouver ton mec, mais demain t’auras cinquante ans et tu te demanderas pourquoi avoir tant espérer que les aiguilles accélèrent.

Quand il est rentré, j’ai évidemment trouvé qu’il était rentré vite et surtout à temps. Parce que quand tu le revois, tu as le sentiment d’avoir atteint ta limite. Le cerveau est bien fait, il ne te fait pas craquer mais te fait croire que tu étais à deux doigts de le faire et que tu peux te féliciter.

Voilà, depuis août dernier je n’ai pas eu de nouveau décompte en tête (et pas de crise d’hernie discale) si ce n’est peut-être le cinq, quatre, trois, deux, un, bonne année, que j’ai crié bêtement, superstition obligée, la peur de ne pas être à l’heure, d’être en retard pour 2016, de louper le grand saut et le nouveau recommencement.

Et aujourd’hui, un nouveau décompte est là. Le roman est terminé. Le roman est titré « 89 mois ». Un soir, on s’est regardé avec mon éditrice, on s’est dit : il s’appelle 89 mois et un jour, il sortira dans 89 jours (quand on prend un verre de vin, on a l’esprit plutôt mathématique, un jour on a même trinqué au fait que un + un, ça fasse deux et que c’était cool d’avoir des souvenirs d’école).

C’est dit : le roman qui s’appelle 89 mois sort dans 89 jours. J’étais un peu obligée, avec un titre pareil, de penser au décompte.

89 jours, ça me paraît un monde alors je me dis qu’il ne faut pas y penser, de ne pas dérouler mes doigts et mon agenda, tout oublier pour que ça approche sans que je m’en rende bien compte. Tu vas me dire, heureusement que le roman ne sort pas dans 89 mois.

Je préfère penser 89 jours que 3 mois, j’ai l’impression que ça passe plus vite, même si le chiffre est plus gros. Faut dire que dans nos têtes, un jour passe plus vite qu’un mois.

Jeudi soir, en me brossant les dents, je me suis quand même dit « il sort dans trois mois, ça va aller super vite ». Jeudi, on était le 4 février (au cas où tu veuilles connaître la date de sortie du roman et celle où je me lave les dents).

Voilà, je n’ai rien d’autres à te dire si ce n’est que j’hésite à poster tous les jours J-89, J-88, J-87 sur Facebook, et ainsi de suite – je ne tape pas jusqu’à J-1 parce que j’ai la flemme, d’abord, et parce que la longueur de cette liste pourrait m’effrayer, ensuite.

Alors faisons comme ça, n’y pensons pas, ne pensons à rien et le jour de sa sortie, le 4 mai, on se dira : ça passe vite 89 jours. Ton billet, c’était hier.

15h, heure de merde

Je déteste « 15h ». Je déteste cette heure creuse où il ne se passe strictement rien : les gens digèrent, le déjeuner est terminé, l’apéro encore loin. Je déteste même l’après-midi à partir de 14h35. Parce que quand on donne l’heure, on dit « quinze heures moins vingt-cinq ». Ça tape déjà dans les 15, je n’aime pas. Et jusqu’à 15h59, je n’aime pas.

En entreprise, on te colle des réunions à 15h, tout le monde se touche le ventre et boit son café, tout le monde est content de voir le temps défiler et se réjouit de voir bientôt « 16h » s’inscrire sur son mobile. A partir de 16h, ça passe plus vite, c’est bien connu.

Et puis t’as remarqué, on te dit toujours de ne pas poster sur Facebook à 15h, car tu vas tomber dans un vide. 15h, c’est le triangle des Bermudes, ça me fait flipper. Envoie un SMS à 15h, on ne te répondra pas. Le monde s’arrête. Moi aussi.

A 15h, je n’ai jamais d’énergie. Si tu me demandes un truc à 15h, je ne suis pas là ou je réponds « lol ». Le matin, je suis vive. Après 17h je suis vive. Après 21h, je reste vive mais ça dépend pourquoi. Il y a un fossé entre travailler et boire, même pour une fille qui « écrit ». (T’as vu, je suis pudique, je mets mon métier entre guillemets).

D’ailleurs, j’en veux à 15h d’exister, mais pendant le roman, j’ai été victime d’un miracle. Certains jours, à 15h, j’étais avec mes personnages. Ils aimaient bien me voir à 15h, ils ne devaient rien branler non plus.

J’ai toujours pensé qu’il fallait mieux bosser tôt et terminer sa journée à 15h. C’est tellement vide, 15h, autant remplir cette tranche horaire de choses qu’on aime. Mais je vais te dire, je ne trouve pas toujours comment la remplir. Ou si, faire un deuxième roman avec des personnages qui ne branlent rien à 15h. En attendant que mes idées se réunissent, je regarde 15h, l’appartement me paraît froid, triste, il n’aime pas 15h non plus.
J’ai essayé plein de trucs. Ces derniers temps, je me suis mise au bain. Oui, je prends un petit bain à 15h. Ma vie de free-lance est absurde. Surtout que pour en arriver là, je me dis que détester 15h, c’est vraiment avoir un problème de riche.

Je fais aussi des mots fléchés et j’appelle des copines. J’ai des copines free-lance qui se font bien chier à 15h et qui n’ont pas de baignoire.
Parfois, je me lave les cheveux et je décide de les lisser, ça m’occupe presqu’une heure jusqu’au goûter. Même si je ne goûte pas. D’ailleurs, je goûtais avant. C’est peut-être ça, le souci. On nous a trop appris à attendre le goûter. Et quand tu attends quelque chose, tu n’es pas dans le présent.

J’ai pensé à la sieste, le meilleur moyen de s’éloigner de cette heure de merde, mais je n’arrive pas à dormir. Quand je réussis, je me lève la tête dans le fion, et je me dis qu’il vaut mieux en chier à 15h que tout le reste de la journée.

Non vraiment, je n’ai quasiment que des souvenirs creux et ennuyeux de 15h. Pire 15h30. T’attends la récré, t’attends de quitter le boulot, t’attends qu’il y ait un truc à la télé. Parce qu’à 14h30, tu te tapes toujours Sophie Davant, les enfants disparus et les combats contre la maladie, et ça me donne envie de me suicider, en même temps ça tombe bien, que se suicider à 15h. Comme le dimanche ou le lundi matin ou durant le mois de novembre.

Bon, voilà, tu t’en fous, ou bien tu comprends.

Cet après-midi, vers 15h, j’ai réfléchi. Il faut vraiment que je sorte de cette angoisse. Il faut que 15h change de ton.

Je me suis dit qu’en mai, quand le roman sortirait, je ferai un truc cool. J’irai le voir en librairie une après-midi bien pourrie à 15h. Pour avoir à jamais le souvenir d’un 15h qui procure une petite chaleur dans le ventre.