15h, heure de merde

Je déteste « 15h ». Je déteste cette heure creuse où il ne se passe strictement rien : les gens digèrent, le déjeuner est terminé, l’apéro encore loin. Je déteste même l’après-midi à partir de 14h35. Parce que quand on donne l’heure, on dit « quinze heures moins vingt-cinq ». Ça tape déjà dans les 15, je n’aime pas. Et jusqu’à 15h59, je n’aime pas.

En entreprise, on te colle des réunions à 15h, tout le monde se touche le ventre et boit son café, tout le monde est content de voir le temps défiler et se réjouit de voir bientôt « 16h » s’inscrire sur son mobile. A partir de 16h, ça passe plus vite, c’est bien connu.

Et puis t’as remarqué, on te dit toujours de ne pas poster sur Facebook à 15h, car tu vas tomber dans un vide. 15h, c’est le triangle des Bermudes, ça me fait flipper. Envoie un SMS à 15h, on ne te répondra pas. Le monde s’arrête. Moi aussi.

A 15h, je n’ai jamais d’énergie. Si tu me demandes un truc à 15h, je ne suis pas là ou je réponds « lol ». Le matin, je suis vive. Après 17h je suis vive. Après 21h, je reste vive mais ça dépend pourquoi. Il y a un fossé entre travailler et boire, même pour une fille qui « écrit ». (T’as vu, je suis pudique, je mets mon métier entre guillemets).

D’ailleurs, j’en veux à 15h d’exister, mais pendant le roman, j’ai été victime d’un miracle. Certains jours, à 15h, j’étais avec mes personnages. Ils aimaient bien me voir à 15h, ils ne devaient rien branler non plus.

J’ai toujours pensé qu’il fallait mieux bosser tôt et terminer sa journée à 15h. C’est tellement vide, 15h, autant remplir cette tranche horaire de choses qu’on aime. Mais je vais te dire, je ne trouve pas toujours comment la remplir. Ou si, faire un deuxième roman avec des personnages qui ne branlent rien à 15h. En attendant que mes idées se réunissent, je regarde 15h, l’appartement me paraît froid, triste, il n’aime pas 15h non plus.
J’ai essayé plein de trucs. Ces derniers temps, je me suis mise au bain. Oui, je prends un petit bain à 15h. Ma vie de free-lance est absurde. Surtout que pour en arriver là, je me dis que détester 15h, c’est vraiment avoir un problème de riche.

Je fais aussi des mots fléchés et j’appelle des copines. J’ai des copines free-lance qui se font bien chier à 15h et qui n’ont pas de baignoire.
Parfois, je me lave les cheveux et je décide de les lisser, ça m’occupe presqu’une heure jusqu’au goûter. Même si je ne goûte pas. D’ailleurs, je goûtais avant. C’est peut-être ça, le souci. On nous a trop appris à attendre le goûter. Et quand tu attends quelque chose, tu n’es pas dans le présent.

J’ai pensé à la sieste, le meilleur moyen de s’éloigner de cette heure de merde, mais je n’arrive pas à dormir. Quand je réussis, je me lève la tête dans le fion, et je me dis qu’il vaut mieux en chier à 15h que tout le reste de la journée.

Non vraiment, je n’ai quasiment que des souvenirs creux et ennuyeux de 15h. Pire 15h30. T’attends la récré, t’attends de quitter le boulot, t’attends qu’il y ait un truc à la télé. Parce qu’à 14h30, tu te tapes toujours Sophie Davant, les enfants disparus et les combats contre la maladie, et ça me donne envie de me suicider, en même temps ça tombe bien, que se suicider à 15h. Comme le dimanche ou le lundi matin ou durant le mois de novembre.

Bon, voilà, tu t’en fous, ou bien tu comprends.

Cet après-midi, vers 15h, j’ai réfléchi. Il faut vraiment que je sorte de cette angoisse. Il faut que 15h change de ton.

Je me suis dit qu’en mai, quand le roman sortirait, je ferai un truc cool. J’irai le voir en librairie une après-midi bien pourrie à 15h. Pour avoir à jamais le souvenir d’un 15h qui procure une petite chaleur dans le ventre.

Nous étions là – Partie #1

« Ils étaient comme toi, ils étaient comme moi,
Ils n’étaient pas guerriers, mais sont morts au combat,
Ils étaient cœur d’amour, ils étaient cœur qui bat,
Puis qui battra toujours, même en dessous la croix,
Ils étaient ces amis que je connaissais pas,
Ils étaient mon pays, et puis le tien je crois,
Ils resteront Paris, Paris se souviendra,
Toujours de ses amis, la lumière brillera »
Saez, Les enfants paradis, 2016,
en hommage aux victimes des attentats de Paris

Je ne sais pas pourquoi je me lance dans ce récit. L’envie d’écrire est soudaine. J’y pensais en remuant mon café dans la cuisine, j’y pensais et j’avais froid, je me disais que j’avais envie de raconter ce que nous ressentons depuis un an, de photographier Paris, de laisser une trace aux enfants que nous n’avons pas encore.

C’est ironique, quelque part. Après ça, faire des enfants est un projet qui se met entre parenthèses chez certains, un projet à l’allure égoïste et dangereuse. On ne peut pas faire d’enfant dans ce monde. C’est ce que disaient les couples en soirée après le 13 novembre. C’est ce que disaient les femmes enceintes, en d’autres mots, en se touchant le ventre.

Certains repoussaient leur envie de bébé presque par respect pour l’auditoire. Peut-être qu’il était indélicat de dire on est en vie, on veut fonder une famille, on ne va pas annuler notre FIV, d’ailleurs on ne peut pas annuler notre FIV. D’autres disaient au contraire vouloir se blottir encore, confondre leurs corps, ne pas se laisser dépasser. Beaucoup se cachaient derrière les disparus : ils attendent de nous que l’on poursuive. Ça rassurait les gens de penser à la place des morts, ça encourageait une décision ou mitraillait la culpabilité.

Pendant de longs mois, faire un bébé ou ne pas faire un bébé avait rapport avec le 13 novembre.

Avec M., nous ne parlions pas vraiment d’enfant avant le 13 novembre 2015. Après, le sujet n’a pas été ombragé, non plus éclairci. Et aujourd’hui, un an plus tard, le sujet s’invite parfois sur la table, il s’invite indépendamment des attentats de Paris, il ne se réfléchit plus selon ce monde de fou. On ouvre la possibilité, pour plus tard, sans pression.

Si un jour nous faisons des enfants, j’aimerais qu’ils lisent ce texte, j’aimerais qu’ils respirent la jeunesse que nous avons connue, qu’ils respirent Paris, les rues, les gens, qu’ils aient un témoignage. Bien sûr, il en existe des témoignages, des témoignages durs, qui brouillent les yeux, font mal au bide. Les hommages et les souvenirs sont là, en librairie ou sur Internet.

Je ne suis pas grand-monde pour témoigner. Je ne dis pas non plus qu’il aurait fallu être quelqu’un. Personne ne se mousse d’avoir été aux premières loges.

Je ne vais pas prétendre à une place que je n’ai pas. Nous avons tous vécu les attentats de Paris mais nous n’avons pas tous vécu la même chose. Il y a eu des vies brisées, des familles déchirées, des larmes que je n’ai pas entendues. Et même, même si j’avais tendu l’oreille, même si je l’avais collée au plus près de l’enfer, contre les murs de l’horreur, je ne saurais comprendre, dire, retranscrire, les déchirements ou le silence, la colère et le deuil. Je ne suis que moi et je n’ai pas la capacité de raconter le drame qui a traversé et traverse encore des centaines de personnes.

D. m’a souvent confié qu’elle n’assumait pas sa douleur, qu’elle n’osait pas en parler. Elle était chez elle le 13 novembre et ses proches étaient en sécurité. Avoir peur, être triste, anéantie, ça frôlait l’exagération, me disait-elle. Elle ravalait ses larmes, elle gardait un semblant, une distance, par politesse. Comme si la douleur avait son échelle, sa légitimité, comme si nous devions chacun, selon notre degré de proximité avec les attentats, s’autoriser et s’interdire certains sentiments. Ne pas déborder, rester dans le cadre, ne pas pleurer devant qui a connu pire, ne pas exprimer sa peur devant qui était allongé sur le sol du Bataclan. Je voudrais que D. lise ces mots en se disant qu’elle a le droit d’y penser chaque jour, d’en trembler. Avoir mal, ce n’est pas se mettre en avant. L’émotion est collective, nous sommes tous potentiellement touchés. J’ai mis du temps à assumer ma peine, et aujourd’hui, je voudrais assumer mon récit, assumer d’écrire sur le sujet. Le bruit de mon clavier me donne le sentiment de marcher sur des œufs que je casse pas à pas.

Je suis une parisienne lambda, je fais partie de celles et ceux qui étaient dans leur salon quand les nouvelles sont tombées, qui ont regardé BFM TV toute la nuit et qui se sont signalées être en sécurité sur Facebook. Je fais partie de celles et ceux qui ont échangé des messages et des coups de téléphone en essayant de n’oublier personne, en se remémorant les soirées, parfois les adresses, des uns des autres. Je fais partie de celles et ceux qui ont tremblé, pleuré, qui ont cherché leurs mots pour demander « Et tes proches vont bien ? » s’étonnant même d’employer le mot « proches », pour ne pas dire ton frère, ton mec, ta sœur, parce qu’ils sortaient ce soir-là. Il y avait de la distance dans nos voix, des pincettes dans nos propos, la crainte d’employer un prénom, de désigner quelqu’un de précis, comme pour ne pas l’associer aux évènements.

Je suis devenue une collectionneuse du 13 novembre, j’avais un besoin de me lier à l’évènement, de le traverser, de le conserver. J’ai gardé les journaux, les couvertures de magazines, j’en ai encadré quelques-unes. Je les regarde souvent, elles me font froid. J’ai acheté « Vous n’aurez pas ma haine » d’Antoine Leiris dès sa sortie, je l’ai lu plusieurs fois, j’ai lu tous les portraits du Monde, mais je crois les avoir lus en diagonale, parce que ça me tordait en dix, parce que chaque détail dessinait un corps, des habitudes, chaque détail mouvait ceux qui n’étaient plus là. Ils me paraissaient si précis parfois que j’avais cette sensation de les connaître, les mots sortaient en réalité de leur bouche à eux, comme si on prenait un café au printemps, ensemble, tranquillement, comme s’ils me racontaient leur existence, leur goût pour la musique, leurs rituels en matière d’apéro.

J’ai regardé toutes les émissions, je me suis procurée « Nos 14 novembre » d’Aurélie Silvestre, je l’ai lu en pleurant, j’ai retenu des mots, des passages, des images. Il y a de la curiosité morbide dans tout ça et un drôle de sentiment, aussi, celui d’être voyeuriste. Je parcourais ses mots puis reculais en séchant des larmes. J’y revenais, comme un besoin. Je me retirais, par survie. J’ai lu son récit comme on hache un sentiment, non pas pour qu’il dure, plutôt parce qu’il est trop difficile de le fixer droit dans le regard. J’avais l’impression d’entrer dans sa vie, ses détails, je visualisais parfaitement le corps de Matthieu, son compagnon, qu’elle décrit quand il s’apprête à prendre une douche. Je me demandais qui j’étais pour entrer ainsi dans son combat, comme des milliers de lecteurs. Et en même temps, j’en ressentais le besoin, comme une main silencieuse que l’on tend.
Puis j’ai ajouté son livre à une pile, une pile de souvenirs que je veux garder précieusement, pour que cette date ne soit pas le simple point d’une frise chronologique. Replonger plus tard sans jamais s’être vraiment détachée. Se dire que c’était ça, le 13 novembre.

J’écoute « Les enfants paradis » de Damien Saez en boucle depuis que la chanson est sortie, je la diffuse au maximum dans mes oreilles, en traversant Paris de nuit, je me sens portée par la ville, les trottoirs, je ne veux plus partir, je veux rester, être là, contre les autres. Les petits, les grands. Paris marche à vive allure, les gens sont pressés, et j’aime cette effervescence. C’est ce qui m’a séduit dans cette ville.
Aujourd’hui, j’observe les gens que je croise, au rythme de Saez, le pas à un peu moins vif.

Il y a ce type qui m’a marqué, assis à la terrasse d’un café, une après-midi. Il portait un pull rouge et fumait lentement, du moins j’ai vu ce geste, presque nonchalant, ou artistique, alors que le bus dans lequel je me trouvais filait droit. Il a passé son autre main dans ses cheveux bruns et bouclés. Il était face à un ordinateur, il bossait, certainement, et la chanson disait : ils étaient amoureux, ceux qui se sont blottis, l’un contre l’autre à deux, contre la tyrannie.

J’ai imaginé ce type amoureux, j’ai imaginé son compagnon ou sa compagne. J’ai imaginé son geste lent dans d’autres cheveux.
C’était au Café Victor, dans le 5ème arrondissement, automne 2016.

Parfois, il nous arrive avec M. de se projeter ailleurs, dans une autre ville, mais ce n’est pas une fuite en avant, ce n’est pas une idée dictée par la peur, par un ciel plus noir à Paris. Paris est debout, nous sommes debout. Lorsque nous parlons de filer à Rennes, Nantes, Lille, pour tisser un nouveau quotidien, cela ressemble à une quête de silence, de loyers plus minces, de vie moins chère.

En attendant, je suis ancrée ici, je suis presque agrippée, comme on s’agrippe d’amour, comme on fait des promesses. J’ai refusé, après maintes hésitations, de partir en week-end pour les un an des attentats, je voulais être chez moi, sans parvenir à expliquer réellement mon choix. Un soutien, un besoin, un acte citoyen, une revanche ? Je suis restée là, mais enfermée chez moi.

Je ne sais pas combien de 13 novembre j’ai vécu depuis le 13 novembre, mais j’y pense sans arrêt, alors je voudrais poser les mots, poser mes mots et ceux des autres, de mes proches, je voudrais dire le quotidien, les pensées, l’insouciance disparue, crevée, je voudrais dire les terrasses et les concerts, les cauchemars et la capitale, la France et l’hiver 2015, l’année qui a suivi et le souvenir qui ne s’en va pas. Je voudrais  dire tout ça, c’est pulsatif. Je ne veux pas partir sans noter, sans que mon besoin d’écrire, chaque jour, ne rencontre les attentats de Paris. L’inverse serait présomptueux.

Les uns avec les autres

Certains mettaient les mains sur leur visage, sur leur bouche pour étouffer un cri. D’autres disaient c’est fou, j’ai déjà été au Bataclan. Et pour détourner l’horreur et dissimuler sa peine, un autre répondait moi aussi, en 2005, pour voir Henri Dès.

Dans le salon, des larmes montaient, d’autres coulaient déjà, le silence s’invitait puis éclatait aussitôt dans des mots qui témoignaient l’atrocité. Nos téléphones sonnaient les uns après les autres puis tous en même temps, on avait tellement peur qu’on était à deux doigts de se les faire sonner réciproquement

Nous étions tous debout, nous avions déserté le canapé et les poufs qui soutenaient nos culs pendant le match. Tout le monde s’agitait, on se rapprochait les uns des autres, on essayait de se tenir chaud mais on n’a jamais eu aussi froid.

Et puis je t’ai regardé. Je t’ai regardé quand quelqu’un a dit : ils ne pourront pas venir pour tes trente ans demain, les gares seront fermées, on ne pourra pas se réunir. Tu m’as regardé aussi, on s’est posé la question sans un mot, est-ce qu’on va maintenir la soirée, qu’est-ce qu’on peut bien faire après ça. Nos regards étaient à l’instant plein de culpabilité, pourquoi se posait-on la question, la réponse devait s’imposer d’elle-même sans que l’on ait à s’interroger. On ne pouvait pas.

Au réveil, nous avons pris un café, il avait le goût du café qu’on n’oubliera jamais. Je suis descendue acheter du pain, j’avais besoin de sortir, de respirer Paris. Le sourire de la boulangère avait les mêmes contours mais pas la même expression.

Nous avons refusé de cuisiner toute la matinée, on n’allait pas faire la fête, on allait ranger les bouteilles déjà sorties, personne n’avait le cœur à ça, le cœur avait ses raisons que la raison connait parfaitement.

Au fil des heures, on a reçu des messages, les gens voulaient venir, se réunir, être tous ensemble, alors on s’est dit c’est vrai ça, ils faisaient la fête tous ces gens, on va essayer pour eux, on va continuer ce qu’ils devaient continuer, on va se battre, on va installer une terrasse dans l’appart, mettre la musique très fort et construire une scène.

Tu n’avais pas le cœur à avoir trente ans, t’avais pris un coup de vieux le jour même en octobre, tu m’avais montré une ride et samedi matin, tu en avais trois de plus, tu ne savais pas trop s’il fallait fêter tes trente ans là où d’autres ne les auront jamais.

Dans l’après-midi, je me suis mise à la cuisine, je me suis concentrée comme jamais, j’avais envie de faire plaisir à tout le monde, je voulais remplir tes amis de bonheur et de quiches, je voulais que chacun passe un bon moment, même si ce bon moment serait comme le sourire de la boulangère.

Et puis non, je n’allais plus cuisiner, c’était complètement dérisoire de vérifier la date de péremption de la farine, de casser trois œufs. Tout me paraissait insignifiant. Etre partagée entre le devoir de continuer, pour eux, ou celui de tout stopper, pour eux.

On a reçu quelques messages qui nous ont dit désolé on ne viendra pas. Je ne savais pas trop de quoi ils étaient désolés. Et puis en fin de journée, certains ont fait volte-face, ils ont dit allez, je viens, je viens parce que vous avez raison de maintenir la soirée, parce qu’il faut être ensemble.

Nous nous sommes retrouvés à presque trente dans notre petit appartement. Les gens se demandaient comment ça allait, ça sonnait un peu faux, ça va mais ça ne va pas vraiment. Tout le monde racontait où il était la veille, il y avait beaucoup de si, et si j’étais parti cinq minutes plus tôt, et si je n’avais pas rompu avec ce type qui m’emmenait souvent rue Alibert, et si, et si. En une heure, Paris était en bouteille et on avait envie de la jeter à la mer pour qu’elle débarque sur une plage au sable doux et au ciel bleu.

On a mis de la musique très fort, on espérait avoir assez d’énergie à nous tous pour effacer l’Histoire, on s’est pris dans les bras, on n’était plus vraiment nous, je crois qu’on était eux.

Puis tu as soufflé tes bougies en me regardant, tu connaissais ton vœu, tu l’avais préparé depuis la veille. Il portait et portera la France entière.

Moments d’amour

Première nuit chez lui. Il me prête un tee-shirt I love Paris. Le lendemain matin, dans le métro, le porter encore pour rentrer chez moi. On me regarde comme si j’étais une touriste.
Je suis une touriste de l’amour.

*

J’ai rencontré quelqu’un que je vais aimer. Une certitude, en passant Boulevard Voltaire.

*

Je l’invite à l’anniversaire d’une amie. Il rencontre cinq filles qui offrent chacune des sels de bains. Il ne doit pas les trouver très originales.

*

Ça fait sept fois que l’on se voie. Je me demande quand est-ce que j’arrêterais de compter.

*

Si tu déménages à Goncourt, nous serons reliés par le bus 46. Nous ne nous écrirons plus « je suis dans le métro ». Nous nous écrirons « je suis dans le bus ».

*

Il vient plusieurs nuits par semaine. Il habite un peu là. Ce matin, il a étendu la serviette verte après sa douche, parfaitement. Il y a de ses gestes dans mes affaires.

*

Je demande à une copine : tu crois que je peux lui écrire tous les jours ? Elle répond : tu peux bien l’aimer tous les jours ?

*

Quand il dit bisou, avant de faire un bisou et partir. Comme pour prévenir. Ou réclamer.

*

Habitat République, UGC les Halles, RER A et des boîtes de Smarties.

*

La première fois que l’on se dit à ce soir.

*

Le laisser partir. Lui envoyer un message pour lui dire que c’était bien hier. Découvrir sa réponse : « ce sera bien demain ».

*

Se demander quand j’aurai une première photo de lui. Essayer de la prendre dans le bus. Il bouge. C’est flou.

*

Penser que tant que l’on se sourit au réveil, tout va bien.

IRM mon amour

J’attendais tranquillement dans la salle d’attente, enfin non, pas du tout tranquillement, les pieds qui s’agitaient, les mains tout autant, l’envie de partir en douce et de plus jamais donner de nouvelles à personne.
Elle est où la fille pour l’IRM ? Elle n’existe pas Gérard, y a pas de fille.

On m’a confié un petit questionnaire sur ma vie, j’adore raconter ma vie, l’histoire de mes cicatrices, mon allergie à un antibiotique alors que personne n’a de preuve, paraît juste que j’ai vomi quand j’étais petite. On me demandait aussi si j’étais claustrophobe et là, j’ai vachement hésité. Je supporte les ascenseurs quand ils fonctionnent et je dors très bien la porte de l’appartement fermée, mais je ne savais pas trop où me situer à dix minutes de l’enfermement dans une boîte plus petite qu’une machine à UV. La seule fois où j’ai fait des UV, j’ai paniqué au bout de trois minutes en croyant être là depuis quarante, complètement oubliée du monde, plus de dame, plus personne pour venir me chercher, alors je gardais un bras dehors, le corps à bout de souffle, en essayant de me calmer et en me jurant qu’une peau blanche comme un cul, ça ferait l’affaire pour le restant de ma vie.

Donc bref, j’ai hésité à répondre que j’étais claustrophobe, parce que l’idée d’être enfermée me mettait mal à l’aise et des fois qu’un traitement de faveur soit mis en place pour les grands angoissés, j’aurais trouvé ça bien arrangeant. La peur de mentir mêlée au besoin de me sauver la vie par anticipation ont fait que je n’ai rien répondu du tout. J’ai laissé un suspense des fois qu’on me dise : vous n’avez pas répondu à la question, du coup on est obligé d’annuler.

Quand j’ai vu qu’il fallait également inscrire la personne à appeler en cas d’urgence, j’ai été balancée entre la fierté de mettre mon mec et non plus mon père, et l’importance de la question. Que peut-il bien se passer de si dramatique pour qu’on appelle mon mec. Mille films ont couru mon cerveau et j’ai vraiment décidé de partir et je suis restée. Je ne savais plus si j’étais lâche ou courageuse.

Un jeune homme m’a appelée et m’a demandé de me déshabiller. Culotte, tee-shirt, sans soutien-gorge, et gardez votre écharpe en guise de plaid, il fait froid. J’ai presque trouvé ça érotique, sauf mon odeur de transpiration, j’avais eu le temps de perdre cent litres d’eau puante sous chaque bras et je me trouvais mal polie.

Ensuite, le jeune homme a saisi mon questionnaire, qu’il a parcouru vite fait. Il n’en avait rien à carrer que je n’aie pas précisé ma potentielle claustrophobie et il ne m’a rien demandé. Seulement de m’allonger. Il m’a foutu une petite pompe dans la main pour l’appeler en cas de besoin, je l’ai serrée tellement fort dès la première seconde, face à lui parmi les vivants, qu’il a hésité à déclencher l’examen. Je l’ai rassurée en lui disant que tout allait bien alors que tout allait mal et j’ai instantanément fermé les yeux afin de garder une part de mystère : ne pas savoir où on m’emmenait.

J’ai ri avec moi-même dès les premiers instants, quand j’ai senti que mon lit partait vers l’arrière, parce que je me sentais très détendue et ridicule d’avoir eu si peur. C’était en fait hyper facile. Il suffit de ne pas regarder. Du coup, je m’imaginais dans un grand pré, courant à poils ou plutôt en culotte, sous un grand soleil, avec malgré tout des bruits de marteaux piqueurs et autres travaux en tout genre. La promenade avait son charme et je respirais si bien qu’il me semblait impossible d’être enfermée.

Quand le bruit a cessé, moi qui dormais presque en pensant à mon roman, complètement stone, j’ai alors ouvert les yeux pensant que c’était terminé. Erreur de ma vie, je me suis retrouvée nez à nez avec un plafond plus-près-tu-meurs, dans une boîte aussi étroite qu’un stick de mozzarella et j’ai commencé à paniquer. Le mec est parti déjeuner ou quoi. Dans les films, ça commence toujours comme ça. La fille se réveille enfermée dans une boîte, elle ne sait pas pourquoi elle est là, elle tape partout, elle hurle, putain est-ce que c’est ça la mort, je veux sortir moi, prendre l’air, j’ai des trucs à faire, au secours.

J’ai crié au secours dans ma tête, je n’ai pas osé emmerder mon monde, pourtant je me disais la situation est peut-être dangereuse et toi tu n’as aucun instinct de survie. J’ai tenu la pompe très fort en fermant de nouveau les yeux, la poitrine serrée et l’envie de crier, j’ai tenté de me calmer, de ramener à moi mille exercices de sophrologie et je me suis mise à chanter Pour que tu m’aimes encore de Céline Dion, dans ma tête, pour m’apaiser. Visiblement, c’est la seule chanson que je connais par cœur. Le bruit fou a repris en plein dans mon concert et j’étais sûre de tenir un Remix.

Quelques secondes plus tard, j’ai senti que c’était vraiment la fin, la table sur laquelle j’étais couchée bougeait et la sonnette d’alarme m’a été retirée des mains. Mademoiselle, c’est bon. Mademoiselle. Mademoiselle. Je craignais d’ouvrir les yeux. Je voulais être sûre de voir le type de tout à l’heure, avec ses gros cheveux bouclés, et non plus une cage. Il m’a demandé si tout s’était bien passé. J’ai assuré que oui sauf quand j’ai ouvert les yeux. Il a rigolé. J’ai rigolé. On a rigolé et j’ai quand même vu que j’avais du poil aux pattes quand il a fixé mes mollets.

Je suis sortie de là très fière de moi, comme une gamine de quatorze ans qui venait de rouler sa première pelle et réalisait que ce n’était pas si compliqué que ça.

Enervée

Se lever, essayer, chercher le bon angle, s’appuyer sur son bras, changer de bras, se demander combien j’ai de bras, lâcher l’affaire, me remettre sur le dos, me dire c’est fou, on dirait un insecte qui s’excite et ne parvient plus à se retourner. Ou une femme enceinte, c’est selon.

Prendre de l’élan, respirer un coup, t’es grande, un mauvais moment à passer, s’applaudir, les deux pieds sur le tapis, c’est bien je suis debout, c’est génial pour un début de journée, être debout, mettre ses pantoufles, se dire c’est fou je ne mets jamais mes pantoufles, je vieillis, c’est absurde.

Faire du café, gueuler de douleur, boire un coup, retourner au lit, chercher une position, n’en trouver aucune, tenter de se relever, décider de s’habiller, se mettre en vie, ne pas pouvoir se baisser, ne pas pouvoir enfiler une chaussette, appeler Camille, me faire habiller par Camille, lui rappeler sa fille, rêver d’être si petite, ne pas vieillir, ne jamais vieillir.
Tenter de prendre l’air, souffrir, s’asseoir aux places prioritaires dans le bus, attraper des sourires de compassion au vol, répondre de mon âge à la question, regarder dehors, les gens galopent, attendre encore, un peu de patience.

Voir un jour passer, puis deux, puis avaler ses cachets, les compter comme une retraitée, et de un, de deux, de trois, de quatre, de cinq, de six, tout avaler, se recoucher, guetter son téléphone, refaire un café, passer un coup de fil, avoir de la visite, ne plus avoir de visite.

Ecrire dix minutes, être mal en point, chercher une position, recommencer, me dire c’est drôle, je bosse en pointillés, je bosse plus souvent moins longtemps, je bosse différemment, prendre une douche chaude, pleine d’espoir, reprendre des médicaments, espérer, attendre, prier ma propre patience, je ne suis pas patiente, puis-je le devenir, chercher à le devenir en même temps qu’une position, refaire du café, répondre à un message, espérer un message, espérer la patience, tourner en rond, attendre, encore.

Mettre la télé, s’y attarder, chercher un film, deux films, trois films, autant de films que de médicaments par prise, revoir ceux que j’ai déjà vus, des valeurs sûres, m’endormir quinze minutes, me remettre au boulot, couper le son de la télé, oublier de le remettre, être tellement au bout du rouleau, inventer un nouveau jeu, lire sur les lèvres, mater des émissions en lisant sur les lèvres, voilà, reconnaître le magnifique de Cristina, être vraiment au bout du rouleau, me dire je suis vraiment au bout du rouleau.

Ecouter de la musique, me dire c’est l’occasion de découvrir, essayer de chanter, vouloir danser, lâcher l’affaire, encore, alors écrire, encore, ne savoir faire que ça, et puis manger, boire du coca, regarder son téléphone, descendre au courrier, râler, douleur. S’énerver devant le grand miroir du hall d’entrée. Voir les jours défiler, encore.

Penser à demain, au demain de demain et à tous les demains, penser à ce jour prochain où aller chez Monoprix ne sera qu’un fou bonheur, le plaisir d’arpenter les rayons, de voir le ciel, prendre un verre dehors, traverser la rue, toutes les rues, rejoindre du monde, aller acheter un agenda et un nouveau gel douche, préparer septembre et être bien, être bien et ne plus errer, ne plus chercher sa place dans un rond trop anguleux, qui fait mal, mal, mal, mal.

Bref, j’ai une hernie discale.

Histoire drôle

Il y a une histoire que je ne vous ai jamais racontée et c’est bien dommage, parce qu’elle est vachement sympa. Alors voici.
J’ai toujours donné beaucoup d’importance aux petits objets. J’aime les petits objets. Les petites bougies qui me rappellent certaines soirées (ça sentait le chèvrefeuille et on parlait de ton ex, souviens-toi), les petits carnets qui contiennent des tas de souvenirs, les tasses qui résument tant de matin, les stylos, les tubes d’homéopathie, les photos polaroïd. Si bien que chez moi, sur ma table basse, traîne une décoration approximative : toutes ces petites choses se côtoient et je prends plaisir à les regarder. Elles représentent le quotidien.
Et au début de l’année, voilà que je me prends de passion pour les œufs à la coque (ça te semble sans transition, je te l’accorde). Une envie soudaine, un dimanche matin, de tailler des mouillettes. Je suis assise aux côtés de l’homme dans mon petit studio. Nous sommes en pleine négociation de qui descend à la boulangerie chercher le petit déjeuner (vas-y toi, non toi, si toi, non toi, la dernière fois c’était moi). Quelques minutes plus tard, l’homme remonte de la boulangerie et du supermarché (je gagne souvent) avec une baguette et des œufs. Sauf que mini drame : je n’ai pas de coquetiers. L’homme est futé, il saisit des tasses qu’il fourre au sopalin histoire de faire tenir les petites bêtes à déguster. La solution de recours se tient mais qu’est-ce que c’est moche de manger un œuf à la coque dans de l’essuie-tout aux motifs fermiers.
L’après-midi, alors que nous traînons dans les magasins, je n’ai qu’une idée en tête : acheter des coquetiers, des petits coquetiers, des mignons coquetiers, qui feront jolis sur ma table basse. Mieux : qui feront jolis sur notre table basse. Parce qu’à cette époque-là, en plus de bouffer des œufs, on cherche un appartement pour s’installer ensemble.
L’homme me suit donc dans tous les magasins de déco et de cuisine. Et c’est chez Zara Home que je trouve mon affaire. Je décide d’acheter six coquetiers (pour faire beau dans la cuisine, le salon, la salle-de-bain, la chambre, l’entrée, la bibliothèque). L’homme me freine. J’en prends finalement deux, que la vendeuse m’emballe délicatement.
Je les dépose dans un coin de mon appartement en me promettant une chose : je les déballerai dans le nouveau. Il est hors de question d’y toucher maintenant. Ce petit sac Zara Home représente notre premier achat de couple. La décision est prise : je le déposerai avant tout autre chose dans notre futur cocon.
Quelques mois plus tard, on signe et obtient nos clés. Je cours acheter un petit porte-clés, évidemment, plein de sens et prêt à encaisser mille souvenirs ici.
Le lendemain soir après le travail, l’homme et moi-même nous donnons rendez-vous dans l’appartement. Nous voici enfin locataires. J’ai dans mon sac à main le paquet Zara Home et mon CD préféré de Vincent Delerm. Je cherche le plus joli coin où déposer ces premières affaires. Emotion totale dans ma tête. Vie à deux, futurs brunchs, aller chez Ikea, déco à choisir, amour à la folie.
Je regarde l’homme, complètement retournée :
– Je les pose où, nos petits coquetiers ?
– T’as des mouchoirs ?
L’homme aussi avait quelque chose à déposer.
Et pendant qu’il était aux toilettes, je me disais : nous ne sommes définitivement pas de la même planète.

Rentrer

Je vois vos mines déconfites sur vos derniers clichés Instagram. Vous commentez d’un hashtag qui signe la fin des vacances, du soleil, d’un hashtag qui signe la rentrée, le retour à Paris, le quotidien et la grisaille. Je vous retrouve en terrasse, vous dites « combien c’était super », une paille à la bouche qui vous rappelle la Grèce, le sud ou la Bretagne. Vos yeux observent les alentours, comme pour s’habituer à nouveau, avant de conclure que rien n’a changé. C’est parti pour une année de boulot. Peut-être une escapade à l’automne, la Normandie suffira. Peut-être la belle-famille à Noël et un projet de ski pour février.
J’aimerais prendre vos visages, dessiner vos sourires, vous dire combien c’est joli de rentrer. J’aime rentrer. J’aime fermer ma valise, elle qui sent un peu la crème la solaire, le sable et les souvenirs. J’aime que Paris soit inscrit sur les panneaux, à l’aéroport, dans les gares, je décortique ces cinq lettres qui me rappellent à quel point j’aime ma ville et j’en suis fière. Assise sur mes bagages, je rêve de cette destination comme d’une nouvelle. Paris est un mot qui me plaît.
Les matins de septembre ont une odeur particulière. Les matins de septembre réconcilient avec la vie, quand le soleil est bas, parfois plus timide. La rentrée sent le cahier neuf. La rentrée sent les bonnes résolutions, de celles qu’on n’a pas tenues en janvier. Septembre est un peu une seconde chance. Un agenda vide qui ne demande qu’à nous combler.
Rentrer chez soi, c’est retrouver l’odeur de sa lessive, ses petits rituels, le goût de son café, sa boulangerie et son internet qui déconne. Se promettre de tout faire un peu plus lentement, de garder avec soi ce qu’on ramène de nos vacances. On retrouve nos habitudes dans le noir, aller aux toilettes en pleine nuit sans être obligé d’allumer la lumière. Pourtant, on se surprendra à taper dans le mur derrière soi au réveil, réflexe de la chambre d’hôtel qui a été un peu de chez nous pendant trois semaines.
Rentrer, c’est fixer de nouveaux rendez-vous, entendre que les uns et les autres sont sur le retour. Alors on note nos prochains verres et très vite, on regagne notre rythme, on se raconte quelques anecdotes, on soupire en parlant du boulot mais au fond, on aime ça. Les visages qui nous rassurent, le matin à la machine à la café, les courses chez Monoprix, arriver toujours avant la fermeture, se demander quoi bouffer, trouver que le temps passe vite, lui qui s’était arrêté début août.
C’est vrai, pourquoi les choses ont-elles une fin ? Je n’aime pas les fins de livre, les fins de journée, les fins de vie, les fins d’histoire. Je n’aime pas les points, le temps qui passe. Je n’aime pas non plus les débuts, je n’aime pas monter les escaliers, je préfère les chaussures faites aux pieds, le confort du quotidien, l’oreiller bien formé, les chansons quand on les connaît presque par cœur. Rentrer, ce n’est pas une fin, non plus un début. C’est juste un début en mieux, c’est repartir, c’est retrouver, recommencer. C’est apprécier chaque morceau du puzzle, même ceux dont on ignore encore la place. Peut-être fallait-il partir pour comprendre que nous sommes bien là où nous sommes. Si partir fait tant de bien, c’est sûrement de revenir.
Et moi qui n’aime pas partir, je le fais juste pour ça : pour que septembre ait le goût intact que je lui connais et que je vous souhaite de connaître.
Bonnes rentrées.

Quand La Redoute te prend par derrière

J’ai toujours pensé que la meilleure façon de me prémunir du pire, c’était d’y penser. A partir du moment où tu as déroulé les pires scenarii, il ne peut rien t’arriver. Avec le temps, je suis devenue très forte à ce jeu : lister les catastrophes et n’en oublier aucune. Jusqu’ici – et je touche du bois – ça marche plutôt pas mal. Même ma sœur est admirative, elle m’a dit l’autre jour : si seulement j’avais eu peur que ma valise n’apparaisse pas sur le tapis roulant à l’aéroport.
J’ai également une autre théorie : si ma sœur a perdu sa valise à l’aéroport – ou en plein océan – il y a peu de chance pour que ça m’arrive aussi. C’est statistique, toi et ton entourage ne pouvez pas être victimes des mêmes merdes au même moment. Il est rare que dans un même groupe d’amis, plusieurs personnes se fassent piquer par une guêpe, opérer des dents sagesse ou cambrioler le même mois. Pour preuve, quand ça arrive on trouve ça tellement dingue qu’on répète cent fois : non mais c’est fou.
Ça marche aussi pour les choses positives : si tu viens de gagner au Loto, il y a peu de chances que tes potes gagnent aussi dans les semaines à venir. La vie, c’est un peu chacun son tour.
Maintenant que t’as tout compris – et que t’es soulagé que ta belle-mère vienne de se faire voler son téléphone, d’abord parce que tu ne l’aimes pas, ensuite parce que ça rejette le mauvais sort – je vais te raconter une histoire.
Nous étions dimanche. Notre pote M. nous racontait alors avoir commandé un canapé à La Redoute. Un convertible. Mais CATASTROPHE (bras qui s’écartent de mon corps pour partager avec toi un sentiment de surprise), il a reçu un canapé fixe. Après avoir retourné la bête dans tous les sens pensant qu’il était con, il a fini par conclure : ils se sont trompés, ce canapé ne se déplie pas. Un coup de fil plus loin, on lui a gentiment demandé d’attendre huit semaines avant un supposé échange.
Compatissants, l’homme et moi-même râlions avec lui. Puis, nous qui voulions également commander un canapé à La Redoute, on a pensé à voix haute, presque en guise de soutien : on ira chez Ikea.
Je sais que tu vois venir la chute à cent bornes mais arrête de croire que tu sais tout et laisse-moi te raconter la suite (parce que non en fait).
Les soldes étant avantageux sur La Redoute, nous avons finalement changé d’avis : ce sera La Redoute. Tu comprends bien que je me sentais en sécurité : je connaissais le pire et le pire était arrivé à M, nous avions toutes les bonnes raisons de valider notre commande.
Le grand jour est arrivé, avec deux livreurs à bout de souffle à qui j’ai proposé un verre d’eau. Enfin deux. A peine ont-ils fait demi-tour, j’ai déballé la bête, heureuse comme tout, certaine d’avoir le bon produit, gardant le pire dans un coin de ma tête jusqu’au dernier moment. Sauf que trois minutes plus tard, après m’être battue avec le scotch, j’ai cru que j’étais con, vraiment con. Puisque moi je ne pouvais pas être victime d’une erreur, où se trouvait le mécanisme de conversion ? J’ai compris rapidement que j’étais encore une fille vive mais une fille entubée.
J’ai donc tenté de rappeler le livreur dans la seconde. J’ai même envoyé un SMS. Silence. Donc, j’ai appelé La Redoute, et après dix minutes d’attente à écouter La maison des Poupées, j’ai fini par avoir quelqu’un de « navré » qui faisait partir rapidement le bon canapé. Trois jours plus tard, n’ayant toujours aucune nouvelle, je rappelle le SAV.
– Il arrivera début septembre, votre nouveau canapé, a dit la dame.
– Donc je vais passer plus d’un mois avec un colis ENORME dans mon salon en attendant l’échange ?
– Désolée. La taille du produit était mentionnée dans le descriptif du produit.
Oui, toi aussi lecteur, tu cherches LE RAPPORT.
Du coup, je lui réponds, me sentant vraiment prise pour une-imbécile-qui-n’avait-pas-eu-l’intelligence-de-regarder-la-taille-du-colis-au-cas-où-il-faille-vivre-avec-en-plein-milieu-de-son-appartement-je-suis-énervée-putain :
– Mais il n’était pas précisé que vous alliez vous TROMPER.
– Désolée.
J’ai presque cru entendre dans son « Désolée » un « Ah, faudrait peut-être songer à le préciser ». Puis, dans ma lancée :
– Comment puis-je être sûre de me faire livrer le bon produit cette fois ?
– On ne veut pas perdre de temps avec nos livreurs.
– Vous ne pensez pas l’avoir déjà perdu, le temps ?
– Désolée.
Elle a commencé à me faire de la peine avec ses « désolée ». Sachant bien que cette petite dame n’y était pour rien, j’ai hésité à lui raconter ma théorie du pire, l’histoire de M. et notre grande décision de passer l’éponge à la place de notre pote en tentant l’aventure. Comme pour lui dire : ma torture est pire que votre organisation, si vous voulez on dit que c’est ma faute.
Mais entubée comme je l’étais, et aussi droite que j’essayais de me tenir, je n’ai rien dit, rien excusé puis j’ai raccroché. Et je tiens à te dire, cher lecteur : avec La Redoute, tu peux toujours imaginer le pire pour t’en prémunir, sache qu’il arrivera.

Salaud

Ce qu’on disait de lui à la machine à café quand j’ai intégré la boîte, c’est qu’il avait essayé de coucher avec la fille du quatrième. Celle tout au fond. On disait aussi qu’il avait réussi mais qu’elle prenait désormais ses distances. Et que de toute façon, elle allait se casser d’ici.
Elles étaient trois, là, avec leurs gobelets, à le plaindre. Un dénommé Etienne. Je n’ai pas bien compris comment on pouvait à ce point avoir de la peine pour un type qui avait trempé son biscuit avec l’obligation de le retirer aussitôt.
Bref, sur l’instant, je m’en foutais pas mal. J’avais juste pour objectif de faire bonne impression. Et j’ai fait bonne impression très vite, auprès dudit Etienne assis en face de moi.
Un matin, il m’a proposé un café. On a bu notre jus, de la pisse dans cette boîte, et il m’a raconté l’histoire avec la fille du quatrième. Une vraie pétasse. Qui l’a malmené. Retourné. Pas rappelé. Elle était venue le chercher, pourtant mariée et maman, elle lui avait promis la lune et l’avait ravalée pour elle toute seule. Je l’observais, lancé dans son récit. Une jolie gueule. Pas une belle gueule mais une jolie gueule. Qui fait plaisir à regarder. C’est vrai qu’il avait l’air malheureux. Mais je ne savais pas quoi répondre. A ce moment-là, j’étais en couple depuis sept ans et les plans de drague foireux, ça me dépassait un peu. L’amour, ça sent l’évidence. Sinon ça sent la merde.
Mais petit à petit, je suis devenue sa confidente. Sa meilleure amie même. Sa plus belle blonde. On était tout le temps ensemble. Les gens m’appelaient même Etienne. Il me faisait du bien, avec ses compliments, sa tendresse. Il me donnait confiance en moi, faut dire. Toutes les filles voulaient manger avec lui le midi à la cantine, moi ça m’était égal. Mais il tenait à ce que je sois là. Pour le protéger de toutes ces mamelles, comme il disait. Trop de filles avaient chaud depuis qu’elles le savaient sentimental.
Le problème, c’est qu’un jour moi aussi j’ai eu chaud. Moi, Marie, droite dans mes pompes et bientôt fiancée. Moi, Marie, que personne n’a jamais su déranger.
Mais peu importe, j’ai essayé d’oublier. J’ai essayé d’oublier le frisson et le drôle de regard dans le couloir. J’ai essayé d’oublier ce truc dans mon ventre. J’ai pensé à mon mec, je me suis dit qu’on était un couple génial même si je le pensais un peu moins depuis quelques temps.
Mais j’ai essayé d’oublier, vraiment. Puis j’ai oublié.
J’ai oublié une semaine et j’ai chialé comme une merde en réalisant.
En réalisant quoi, je ne sais pas en fait. En réalisant que mon couple n’était pas si joli ou en réalisant qu’Etienne me remuait l’estomac. J’ai longtemps hésité et l’un dans l’autre, avant de faire le point sur ma relation existante, j’ai décidé de faire le point sur celle qui n’existait pas.
J’ai convoqué Etienne. Un café, à l’extérieur. Pas le premier. Il m’a regardé, longtemps. J’ai cru qu’il allait me prendre par les hanches. Dans l’ascenseur, j’ai senti son souffle pas très loin de mon cou. Et une tension sexuelle. Voilà, une tension sexuelle.
Peut-être parce que je m’apprêtais à lui parler de ça. Comme j’ai toujours l’impression que ça sent la pizza quand j’ai envie d’une pizza. Bref.
On a pris deux cafés. C’était après le déjeuner. On a allumé une cigarette pour deux et je lui ai demandé ce qu’il se passait entre nous. Silence. Tu ne nous trouves pas qu’il se passe quelque chose entre nous ? Tu me dragues, Etienne, non ?
Non. Il m’a dit que non. Que j’étais très belle, qu’il m’adorait, mais qu’il n’y avait pas de drague, que je ne l’attirais pas et qu’il était comme ça avec toutes les filles. Il a ajouté qu’en plus j’avais un mec, que c’était absurde de penser ça. J’ai parlé de mon ressenti, de ses regards, de la tension sexuelle qui régnait parfois. Il a continué à me balancer des non. En essayant de comprendre et en me rassurant. Il ne voulait pas me vexer. Il a ensuite souligné que je ne devais pas être bien dans ma relation pour en arriver là.
Je suis partie de ce café totalement abasourdie. Je n’étais peut-être qu’une cochonne en manque de sexe qui ressentait des tensions dans l’ascenseur. Dans l’ascenseur parce qu’elle n’avait pas assez d’imagination pour aller vers d’autres fantasmes.
Je me suis sentie un peu humiliée, honteuse d’avoir cru que quelque chose se passait avec Etienne. Honteuse aussi de découvrir que mon besoin premier était peut-être de fuir mon mec.
Alors j’ai quitté mon mec quelques jours plus tard. Moi, Marie, droite dans mes pompes et bientôt fiancée. Moi, Marie, que personne n’a jamais su déranger.
On n’accuse pas sept ans de relations en s’installant chez sa sœur progressivement. Mais ça allait. Plutôt bien. Avec Etienne, on riait toujours autant et on s’envoyait plein de messages. Parfois, je ressentais une tension sexuelle, encore. De la drague, des jeux de séduction, une envie de faire péter la cafétéria sous nos deux corps. Mais il ne se passait rien, il avait raison.
Un beau jour, il s’est mis à me faire la gueule. Oui, la gueule. Ses cafés sans moi, ses pauses cigarettes sans moi. Je me sentais con, plantée à mon bureau, sans partenaire de vie. Oui, de vie. Etienne était devenu mon quotidien, plus que mon quotidien. Il m’aidait à avancer sans trop le savoir. J’avais besoin de lui. Et souvent envie.
Je n’ai pas tenu longtemps. Un matin je l’ai attendu devant le boulot et je lui ai dit que j’avais la sensation qu’il s’éloignait. Que je ne comprenais pas. Il m’a regardée avec des grands yeux, l’air de dire n’importe quoi. Il m’a dit que non, encore ses non, il était toujours aussi présent mais que moi, j’étais un peu détachée. Que ça l’inquiétait d’ailleurs.
Je me suis excusée. Il m’a embrassée.
Je suis rentrée chez moi le soir mille papillons dans le ventre parce qu’il faut dire qu’il avait passé la journée à me pincer les fesses. Ma sœur était ravie pour moi, enfin à moitié. Elle ne comprenait pas que je passe si vite d’une histoire à l’autre. Quand j’ai essayé de comprendre, j’ai chialé, alors je lui ai demandé de fermer sa gueule.
Avec Etienne, on a continué de se chercher, de jouer, de mêler nos langues. Pas d’histoire sérieuse en vue. Il disait que c’était trop tôt. Mes fiançailles ratées et la fille du quatrième. Pas possible. On prenait notre temps, je finissais de transvaser mes meubles chez ma frangine et il continuait d’en baiser une autre, mais ça je l’ai su que trois semaines plus tard.
Je lui ai pardonné. Il a pleuré devant moi en s’excusant. Un égarement. Un besoin de sexe qu’il refusait d’assouvir avec moi parce qu’il me respectait trop. C’était tellement bien dit que je n’ai pas pensé à lui demander à quoi lui servait sa main droite le matin sous la douche. Je l’ai pris dans mes bras. Il a pris un anxiolytique.
Etienne est droitier.
Bref, c’était une soirée confessions. Encore plus forte que toutes celles qu’on avait connues. Il voyait un psy, il était un peu paumé avec les filles. Mais il était fou de moi et il pouvait le dire maintenant que j’étais seule.
On a fait l’amour dans sa voiture, c’était un vendredi soir. Il ne m’a pas répondu du week-end, j’ai cru qu’il était mort.
Sauf que les pervers narcissiques ne meurent jamais.
C’est ce week-end là que j’ai posé des mots sur qui il était. Deux mois plus tard, je n’en ai pas encore posé sur ma douleur. Etienne m’a fait courir pendant six mois, faite arrêtée pour maladie 3 semaines, il m’a fait culpabiliser, angoisser, attendre, espérer, revenir, regretter. Il m’a malmenée, retournée, pas rappelée.
Comme la fille du quatrième et comme des dizaines d’autres.
Moi, Marie, droite dans mes pompes et pas fiancée. Moi, Marie, que personne n’a jamais su déranger.
Je suis aujourd’hui dérangée. Un matelas chez ma sœur. Je viens de poser ma démission. Et j’attends que mon petit cœur se reconstruise. Je pense encore à lui, parce que pour l’instant, il a gagné.
Je n’ai aucune envie de revanche mais j’ai une envie de prévenir. De la prévenir. Cette fille avec qui il partagerait sa vie depuis deux ans. J’ai appris ça lors de nos derniers échanges. Il y a une fille. Qui s’endort tous les soirs sans se douter de quoique ce soit.
J’aimerais qu’elle sache, j’aimerais la sauver.
J’ai envie de m’excuser par avance, parce que j’oublie souvent que j’y suis pour rien.
Je vais me lancer. Je vais gâcher ses jours, ses nuits, je vais tuer son parquet comme le mien crève sous mes larmes, je vais tuer son histoire d’amour là où je pensais aussi en vivre une, je vais la faire hurler comme j’hurle encore.
Mais si elle veut, je la prendrai dans mes bras.