Trois fois en deux heures

Elle se fait belle. Depuis qu’il est parti, début juin. Elle se maquille chaque matin pour de grands cils et marche la tête droite. Elle espère le croiser. Elle voudrait qu’il voie comme elle est jolie, comme ses jambes ont fondu, comme ses cernes ont disparu. Elle voudrait qu’il regrette, qu’il l’aperçoive et que son cœur en tombe, que le passé lui revienne et qu’un futur l’inspire.
Parfois, elle voudrait qu’il la croise aux bras d’un autre. Alors quand elle est avec un copain pas trop moche, elle marche tout près, un peu collée, un peu serrée, parce qu’ils vont peut-être tomber sur Pierre, rue Princesse. Il venait souvent avant. Il pourrait venir ce soir. Il pourrait la voir avec un autre, trembler de jalousie, revenir à elle.

Elle l’a recroisé, une fois, à une soirée chez des amis en commun. Elle était très jolie, elle avait une jupe noire et des collants mêmes pas filés. Elle lui a souri, pour qu’il remarque son détartrage, mais n’en a pas trop fait, pour rester mystérieuse. Elle dansait, elle faisait semblant d’être absorbée par la musique mais en réalité, elle essayait simplement de sentir le regard de Pierre sur ses hanches. Trois fois en deux heures.

En septembre, elle a mis des photos sur Facebook. Elle rentrait de Grèce, elle avait de beaux clichés. Une amie lui avait confirmé que son plus beau profil était le gauche. Elle a choisi les photos minutieusement, elle n’a pas voulu les retoucher. Pas de triche, Pierre la connait bien. Sur les cinq photos postées, il en a liké une. Elle était heureuse, elle en a parlé toute la journée. Elle était en bonne voie, ses petits plans marchaient. Après, elle a disparu de Facebook six jours en espérant qu’il s’inquiète.

Depuis un mois, elle continue de lisser ses cheveux. De faire du sport. Elle tient bon. Bientôt six mois. Il va revenir, c’est certain. Elle se retient parfois de l’appeler, elle invite leurs amis communs à parler d’elle « toujours en bien s’il-vous-plaît » mais « pas trop pour qu’il se demande ce que je deviens ».

Et puis ce soir, elle va boire, ce soir c’est la Saint Sylvestre, elle va danser, elle va y penser, elle va espérer qu’en 2016 Pierre revienne, elle va applaudir ses propres stratagèmes, elle va demander à ses amis de la prendre en photo, elle va espérer intimement que les clichés soient partagés sur tous les réseaux sociaux de la Terre, elle va espérer que Pierre tombe dessus, pense à elle et fasse son grand retour, elle va surveiller son maquillage à chaque fois qu’elle va aller aux toilettes, elle va se dire je continue, je continue, ça va marcher, fuir, disparaître, intriguer, lui manquer, et puis elle boira un verre de trop, et puis deux verres de trop. Et puis elle lui enverra un texto complètement bourrée.

Mon Plan cul

Ce matin-là, j’étais assise dans cette salle d’attente. J’avais le numéro 106 et lui le numéro 107. Ou bien c’était l’inverse. Après ma prise de sang et après avoir pissé dans un bocal, je l’ai recroisé au café d’à côté. Il avalait un croissant, sans doute parce qu’il s’était fait piquer a-jeun, je prenais un café solitaire, sans doute parce que je n’ai jamais mangé le matin.

On a commencé par se sourire, on a un peu discuté et c’est comme ça que la relation est née, avec dans l’ordre une partie de jambe en l’air le lendemain soir pour un premier baiser quelques jours plus tard.

On s’appelait rarement, on se fixait quelques rendez-vous par mail, on se programmait des soirées, des verres, des expositions, on s’aimait un peu quand on se voyait, jamais quand on ne se voyait pas.

Notre histoire avait le mal de l’époque, ou peut-être le bien, celui de ne pas former un couple mais d’être un peu plus que des amis, celui de ne pas parler de « nous » mais d’oser le conjuguer maladroitement une fois tous les dix jours.

Il était juste quelqu’un que je voyais, quelqu’un à qui je racontais mes week-ends sans forcément dire ce que j’en avais pensé, quelqu’un qui connaissait mon boulot sans en connaître les horaires, quelqu’un qui venait chez moi sans y laisser de brosse à dents.

Nous avons passé des mois comme ça, à rire le samedi soir sans savoir à quoi ressemblait le dimanche de l’autre, à marcher dans la rue presque séparément, lui qui prenait souvent un mètre d’avance comme pour mieux chercher la prochaine rue à emprunter, quand moi je me contentais d’avoir un guide plutôt qu’un mec.

Il n’y avait rien d’inquiétant, mais j’avais peut-être l’envie, un jour, de découvrir un peu plus ses journées, le prénom de son frère à qui il devait acheter un cadeau qu’il n’irait pas choisir avec moi ou son groupe sanguin, information inutile qui racontait quand même notre première rencontre.

Je rêvais le soir, parfois, d’être présentée comme « sa nana » devant qui nous croiserait, j’imaginais des cartes duo à souscrire chez Gaumont et des clés d’appartement à s’échanger un jour pour faire un pas, un petit pas.
Finalement, je crois que ce que je préférais dans ce « plan cul régulier qui valait un peu plus », c’était qu’il soit régulier.

Entre chaque rêve, je me faisais prendre dans tous les sens, je racontais cette énième soirée avec mes amis sans lui faire un récapitulatif du nombre de verres ingurgités, du volant que j’avais pris en angoissant un peu et du fou rire que j’avais adoré quand mon meilleur ami m’avait fait danser comme un fou jusqu’à m’en tordre la cheville.

Il manquait simplement à notre histoire des détails, de ceux qui définissent un couple, comme d’aller faire les courses ensemble, dormir ensemble, partager une angoisse et un sandwich à la va-vite, partager un réveil plutôt qu’une douche en plein après-midi.

Dans ma vie, il n’y avait que lui. Dans sa vie, je suppose qu’il n’y avait que moi. On se respectait, lui et moi, un et un, debouts ou allongés. Mais pas suffisemment pour être deux.

Un soir, alors qu’on réglait l’addition séparément avant d’aller faire l’amour chez moi sans s’y endormir après, il m’a demandé si venir à son anniversaire la semaine suivante était un plan qui me convenait. J’ai dit oui, me voyant déjà n’offrir aucun cadeau et être présentée comme une amie d’enfance, une collègue ou une voisine.

Je n’ai rien acheté ni rien projeté, je suis venue avec une bouteille de vin, notre préférée pour le clin d’œil. Lorsque son meilleur ami dont j’ai vu le visage pour la première fois, m’a demandé mon prénom, mon job et d’où je connaissais Stéphane, j’ai répondu le plus simplement du monde en séchant sur la troisième question.

C’est à cet instant que Stéphane est arrivé derrière moi, a répondu que l’on s’était rencontré de façon plutôt originale, un matin non loin d’ici. J’ai souri, demandé du vin, son pote a tendu son verre. On a râlé parce qu’une nana sur la tablette mettait de la musique chiante.

C’est au moment où je faisais avec moi-même quelques paris quant au groupe sanguin de Stéphane que j’ai senti ses doigts courir le long de mon dos. Celui qui depuis un an me prenait contre un mur ou par surprise, par devant ou par derrière et sans se lasser, innovait. Ce soir-là, devant le public de ses trente ans, il m’a prise par la main. J’ai alors pensé qu’on était du même groupe, fait pour donner de soi, recevoir de l’autre et se mélanger, sans doute, pour les années à venir.

Est-ce qu'il va revenir ?

En décembre, il est parti. Il a claqué la porte sur cinq ans de relation. Tous les deux n’avaient même pas fait le sapin. Elle a pensé « heureusement ».
Elle n’a pas fêté Noël, pas la bonne année. Elle a dormi des jours durant, surveillé son téléphone, elle a pleuré, beaucoup, elle a arrêté de se maquiller, de manger et de se laver.

Il l’a appelée, mi-janvier. Elle n’a pas osé décrocher, de peur qu’il la voie à travers le téléphone. Dans un message vocal, il a dit : j’espère que tu vas bien, ça serait sympa de prendre un verre un de ces quatre. Elle a replacé ses cheveux, quand même.

Dans la foulée, elle a appelé toutes ses copines. Elle en a onze, des amies très proches. Elle leur a demandé ce qu’elles pensaient de ce message vocal. Elle a mis le ton, elle a reproduit chaque note de la voix de Fabian. Elle a ajouté « il faut que l’on se voie, je te le ferai écouter ». Elle a fixé des rendez-vous. Des face à face et trois par trois. Elle a collé son téléphone à des oreilles, elle a veillé à ce que personne ne le touche et efface par mégarde les quelques mots déposés là.

Elle a demandé : tu en penses quoi ? Pourquoi me voir ? Je réponds ? Elle a posé les mêmes questions aux onze amies. Elle a trié les réponses. Des plus positives aux plus négatives. Fabian veut revenir. Fabian se donne bonne conscience. Fabian n’est qu’un connard.

Elle a aussi demandé à chacune quel était le pourcentage de chance qu’il revienne. Elle a eu des 5% et des 90%, elle a établi une moyenne et elle a bien dormi. Elle s’est quand même dit dans la nuit qu’il lui faudrait un avis de mec. Elle a demandé à un ami. Réponds-lui. 50%.

Alors elle a fini par envoyer un message à Fabian en disant qu’elle était d’accord pour un verre. Il a répondu tout de suite, dans la seconde, il a répondu que ça lui faisait plaisir. Il a aussi écrit « tu me manques ».

Elle a appelé neuf copines et pas onze. Marjorie et Julie étaient en thalasso à ce moment-là, fallait pas trop déranger. Elles ont toutes analysé, du mieux qu’elles ont pu, le temps de réponse de Fabian et le « tu me manques ». A l’unanimité, elles ont pensé que c’était positif même si certaines ont conseillé à Sandra de rester méfiante ou de garder un minimum d’égo.

Sandra a passé des dizaines de coup de fil. Elle a donné à l’une l’avis de l’autre, elle a confronté neuf pensées, neuf discours, elle a créé un débat géant qui a duré trois jours, elle a cherché à comprendre les mots de Fabian, elle a voulu tout savoir, elle a voulu connaître la suite de l’histoire, les retrouvailles et même leur date.

Elle a écouté tous les avis, tout ce que « tu me manques » pouvait bien vouloir dire d’après les autres. Elle a même pensé à écrire au 6 12 12.

Elle a juste oublié de lire elle-même les mots de Fabian et de répondre le plus simplement du monde : toi aussi.

Nos paradis blancs

Nous étions tous les deux assis avec nos malheurs sur ce trottoir de fin de soirée. J’avais encore une chanson dans la tête. Je me disais que nos douleurs n’étaient pas les mêmes mais qu’on pensait la même chose de tous ces gens bruyants, vivants, qui dansaient encore devant le bar, dont on ne voyait que les genoux, les jeans salis, depuis notre hauteur, et qui parlaient du concert.

L’histoire a commencé comme ça, deux solitudes qui se rencontrent. Des conversations ponctuées de silences mais aucun besoin d’en rajouter, de combler les trous, de rire un peu trop fort. Je me retrouvais seule après deux ans d’histoire. Tu perdais ton père à trente-six ans de vie.

Pendant deux mois, tu as erré dans des lits. Je le savais, on en avait déjà parlé. Tu ne voulais plus réfléchir, tu évitais la réalité, le temps qui passe un peu trop vite et les soirées en famille qui convoquent les souvenirs. Alors c’était presque bien, que de faire son affaire et de se barrer vers minuit. Mais tu n’y trouvais pas vraiment ton compte finalement. Tu rentrais toujours tout seul et tu te rappelais quand même. Voilà ce que tu m’as dit.
– Donc non, il n’y a plus personne, je ne vois plus ces filles.
– Alors je peux te rouler une pelle ? je t’ai demandé.
– Oui, justement, je voulais le faire, mais faudrait que Bertrand dégage, là.
Bertrand venait de nous rejoindre, accroupi en face de nous, toujours assis sur le trottoir. Il a ri, il a dit que d’accord, il allait se barrer, mais qu’au passage il voulait bien le numéro de toutes ces nanas que tu n’allais pas rappeler. Il a déplié ses jambes pour se relever, les deux mains à plat sur ses cuisses, prêt à nous laisser. Pour finalement rester et s’assoir à côté de toi. Il pensait qu’on plaisantait alors tu l’as viré.

Tu as pris mon verre. Tu l’as déposé à ta gauche, tu t’es levé et tu m’as attrapé les deux mains pour que je te rejoigne sur mes deux pieds. Tu avais une tête et demi de plus que moi, je me suis fait la remarque une fois que nous étions debout, à deux secondes de.

Tu m’as serrée contre toi, rue des Quatre Vents. Tes lèvres se sont posées sur les miennes, j’ai frissonné, fermé les yeux, entendu Bertrand s’exclamer que « ça alors » mais je n’en avais rien à foutre, toi non plus, et pendant trois minutes, nous nous sommes embrassés, regardés, embrassés. Et puis on a ri, un peu nerveusement, parce qu’on aimait ça, on aimait ce qu’il se passait, sans bien savoir si c’était une question d’envie ou de vide à remplir. Mais on savait bien que le vide à remplir n’empêchait pas l’envie.
Alors on s’est dit qu’on avait qu’une vie, je me disais que t’étais bien placé pour le savoir, que ça devait te trotter en tête depuis deux mois, cette histoire de temps qui file et d’occasions qu’on rate. Et puis, moi, pourquoi je pensais ça ? D’avoir perdu mon temps avec un garçon qui m’offrait si peu ?
On a demandé à Bertrand s’il n’avait pas une capote, il a demandé à Sophie, qui a demandé à Solène, qui a demandé à Nico, qui a demandé à Simon, qui a demandé à Romain et Matthieu. Alors on a décidé d’aller demander au pharmacien de garde en bas de chez moi. Tu as hélé un taxi, j’ai donné mon adresse, et à la pharmacie, j’ai demandé une crème pour les mains, on riait, on riait et on pensait que ça se voyait sur nos visages que c’était une blague, mais le pharmacien a disparu à la recherche de ma crème et toi, t’as choisi des préservatifs qui font durer le plaisir en rayon. Tu n’as pas fait exprès, j’aimais bien l’idée d’avoir une vie et de la rendre un peu plus éternelle.

Mon corps sous le tien avait des moments d’absence, cette impression, un peu, qu’il était encore là, mon ex. Je lui en voulais de ressurgir alors que je te voulais toi, que j’étais bien contre toi, et qu’avec le préservatif enfilé, on n’était pas près d’en finir.

Tes mains ont su me consoler, lentement mais sûrement, jusqu’à ce que son image se dissipe et que mes sens se ravivent. On s’est endormi en cuillère et je n’étais pas cette fille que tu ne rappellerais pas. J’ignore pourquoi mais je le savais.

On a repris un café il y a quelques jours en sachant tous les deux qu’on allait y aller. On ne sait pas bien où, avec nos tracas, nos chats noirs et nos peurs. Mais on n’a pas envie de se poser plus de questions. D’ailleurs j’ai trouvé la réponse à la dernière que je me suis posée : comment peut-on retomber dans des bras aussi vite avec l’envie d’une nouvelle histoire ? Simplement parce qu’il m’a quittée au bon moment, je crois. Il m’a quittée pour toi. Faudra que je pense à lui dire.

Marie & Yoann & Rémi & les autres

S’ils avaient eu vingt ans de plus, ils auraient certainement fait boîte mail commune : marieyoann@maildecouple.com. Ils auraient peut-être ajouté : « et leurs enfants ». Et puis un gif animé sous la signature. Un sapin avec des boules rouges qui clignotent en temps de fêtes.

Ils n’ont pas de boîte mail commune mais ils signent très souvent de leurs deux prénoms. D’ailleurs, leurs prénoms se marient très bien. Elle aime bien les signes, ils ont tous les deux un « a ». Ils répondent ensemble aux invitations, ils disent « on a bien noté pour le 27, on a hâte. Marie & Yoann ». Elle aime bien les esperluettes, elle en met partout dans ses messages, parce qu’elle n’a jamais réussi à en tracer à la main. Alors ça donne quelque chose comme ça : « & on ramène le dessert ! ». Ils vont acheter le dessert ensemble, ils disent aux pâtissiers « on adore ce que vous faites, on n’est jamais déçu ».

Ils disent souvent qu’ils ont le moral. Ils ont un moral pour deux. Ils partent tous les ans en vacances en Bretagne. Ils louent toujours le même appartement à deux retraités qui préfèrent la côte d’Azur pour le mois d’août. Ils disent alors à leurs amis : on part en Bretagne. Sur les cartes postales, ils écrivent qu’ils ont beau temps, qu’ils ne sont pas pressés de rentrer. Et quand ils rentrent, ils disent qu’ils n’étaient vraiment pas pressés de rentrer. Ils disent en même temps : on reprend le boulot demain.

Et pui on s’est couché tard, on a été au cinéma, on a joué au Loto, on a perdu. Parfois Marie dit « je ». Elle dit « j’ai mes règles » à ses copines. Si Yoann avait ses règles, elle dirait « on » parce qu’ils les auraient en même temps, c’est sûr.

Il y a une semaine, Yoann est parti. Il a dit « je te quitte ». Elle aurait préféré qu’il dise « on », peut-être qu’elle serait partie avec lui.

Quand on demande à Marie comment ça va, elle dit que ça fait aller. Une fois, on l’a surprise à dire « on va mal ». Elle dit encore « on », sans doute parce que Yoann est partout, sans doute parce qu’elle ne sait plus vraiment qui elle est depuis qu’il n’est plus là.

Elle dit « on doit rendre l’appartement, on doit prévenir les proches ». C’est vrai que se séparer, ça se fait à deux, même s’il y en a qui part et un qui reste.

Marie, elle l’attend. Tout ce qu’elle continue de faire, c’est ce qu’ils faisaient à deux. Alors on continue de dormir, enfin on dort mal, on continue de manger, enfin on fait ce qu’on peut, on dit oui pour l’invitation, même si on signe Marie. On dort seule, ça fait toujours un peu plus de présence que si elle dormait vraiment seule.

Hier, Marie a dit : « J’ai beaucoup pleuré ». Ses oreilles ont un peu bougé, ça lui a fait bizarre de s’entendre parler d’elle à la première personne. Le « Je » était plutôt réservé à son cycle menstruel et à sa taille de soutien-gorge, parce que Yoann n’en mettait pas.

Elle dit que ça fait bizarre, soudainement, d’être quelqu’un. Une seule personne. Elle sursaute à chaque fois, elle ne fait pas exprès, mais le « je » revient, parce que maintenant, force est de constater qu’elle mange seule, qu’elle boit son café seule, qu’elle fait les courses seule. Parfois, elle dit « on » quand elle parle de ses collègues et de ses amis. « On organise un pot de départ ». Elle se surprend à rêver. Peut-être que Yoann sera à ce pot de départ. Après tout, derrière le « on », il y avait eux deux.

Yoann a pris de ses nouvelles ce matin. Il lui a demandé comment elle allait. Il est chez un pote en ce moment, en attendant de trouver un appartement. Elle a lui a répondu qu’elle allait bien mais elle a menti. Elle ne tient pas vraiment le coup, elle espère qu’il va revenir, elle a envie de recomposer sa vie avec lui, de retrouver leurs habitudes. Parce que ce n’est pas possible d’être seule quand on a toujours tout fait à deux. Dix ans d’histoire, ça vous désapprend un tas de choses. La seule chose qu’elle savait faire seule, c’était peut-être bien pisser.

Elle n’a pas de goût, elle s’ennuie, elle ne sait pas quoi faire, où se promener. Sa couleur préférée était celle de Yoann, elle aimait les mêmes films que lui, les mêmes parcs.

Elle a envie d’être deux. Avec le temps qui passe, elle se dit même qu’elle est prête à prendre le premier venu. Un homme gentil et sympa qui voudra bien aller au restaurant, l’accompagner à des soirées et puis aussi à des mariages. Parce qu’ils se marient tous, en ce moment. « On est heureux de vous accueillir au Domaine de Richemont pour célébrer notre union ». Ça lui fait mal, à Marie. Elle ne conçoit pas la vie autrement qu’à quatre bras, quatre mains, quatre jambes, elle aime les choses en double, marcher à côté de quelqu’un, avoir un voisin dans le bus.

Alors il y a Rémi, ce garçon qu’elle aime bien, même si elle fait un peu semblant d’apprécier quand il la déshabille. Elle est contente, il a bien deux bras et deux jambes et deux mains. Elle l’a rencontré sur internet. Elle a fouillé les sites de rencontre. Parce que la psy lui a dit : vous n’avez jamais appris à être seule, il faut, maintenant, c’est essentiel. Mais Marie a rétorqué qu’elle n’avait pas envie. Alors elle s’est bougée.
Aujourd’hui, on peut rencontrer des garçons partout, tout le temps, aujourd’hui, on n’a plus besoin d’apprendre à être seule, puisqu’on a l’opportunité de ne jamais l’être.

Rémi accepte d’aller à une soirée. Elle écrit qu’ils viendront, elle signe « Marie & Rémi ». Il dit qu’il n’aime pas trop le pâtissier que Marie aime tant. Ce n’est pas bien grave, répond-elle, on trouvera le nôtre.

Devant la vitrine du nouveau pâtissier, elle décide de leur dessert préféré. Rémi n’est pas d’accord, il est plutôt fraise que chocolat. Alors elle devient fraise. Elle se fait tatouer, elle aime maintenant le bleu et les vacances à Biarritz, elle préfère l’automne et le jus de pamplemousse au jus d’orange.
Une amie comprend. Elle réalise que Marie n’est jamais vraiment elle-même, seulement l’autre. S’il saute d’un pont, tu sautes d’un pont ? Marie rigole : « On ne fera jamais ça ».

Avec Rémi, elle ne s’ennuie pas, elle ne s’ennuie jamais. Il a beaucoup de centres d’intérêt, elle a même découvert le tir à l’arc. Elle s’est mise à la musculation. Ses bras gonflent, elle met les chemises de Rémi, parce que ses chemises sont plus belles que ses pulls à elle. Un jour Rémi lui dit : c’est bizarre que tu fasses tout comme moi, j’ai l’impression que je suis en train de tomber amoureux de moi.
S’il savait comme elle rêve un jour de tomber amoureuse d’elle.

Les graviers

Leurs pas étaient en rythme. Le cortège silencieux. Je me tenais droite, je me tenais grave. On célébrait la mort. Paul était un chic type. Je l’avais connu lors d’un périple fou en Europe de l’Est. On voyageait en InterRails et on se prêtait des feuilles à rouler. On était jeunes et en sacs à dos. On se foutait de tout. On pissait dans la mer Egée en chantant des chansons paillardes. Rien n’avait de sens loin de notre France, c’est pour ça qu’on était bien.

Dans les yeux des uns, je lis bordel de vie. Dans les yeux des autres, rien. Je suis mauvaise en sentiments et autres douleurs. Je n’éprouve rien quand je me brûle et je prends les avalanches comme on accueille un vent léger dans ses cheveux. J’ai perdu ma mère quand j’avais six ans, depuis j’ai très peu pleuré, et j’ai tout vécu les vingt doigts dans le nez. Je suis souple quand il s’agit de morfler.

Un homme tout en noir, de son expression à ses chaussures, de sa voix à son souffle, s’est présenté comme le frère de Paul. J’ai refait le film, quand Paul me répétait qu’il n’arrivait pas à la cheville de son frère, un mec génial.

J’ai regardé les chevilles dudit frère. Plus de Paul pour prendre la mesure. Puis j’ai regardé ses jambes, ses mains, ses épaules, ses traits en deuil.
En sortant de l’église, j’ai calé mon pas au sien, puis j’ai fini par aller lui parler.

Cédrine, une vieille amie de ton frère, il m’appelait Cédring mais je n’ai jamais su pourquoi.
Il a rien dit, on a marché encore, descendu une petite rue dans le hameau. Ses parents étaient justes devant, assommés. Ils allaient dans la maison familiale, j’étais prête à changer de voie pour rejoindre ma voiture quand le grand frère et ses chevilles m’ont interpellée : Cédring, ça vous dirait un morceau à la maison ?

J’ai suivi. C’est comme ça qu’on s’est connu avec Etienne. Il m’a dit qu’il entendait souvent parler de moi. Que Paul adorait ma légèreté.
J’ai passé une heure à lui raconter l’Europe, ce que qu’on avait vu et fait. Les bouteilles dans le sac, les génuflexions devant le Vatican en se marrant, et la fois où on a grimpé l’Acropole à Athènes. Il aimait bien que je lui raconte Paul, puis petit à petit je lui ai raconté moi.

Ensuite, il m’a dit leur enfance, je l’ai trouvée trop rose pour être vraie et ça me faisait mal qu’une famille ayant toujours baignée dans un jus de poupée vive un événement aussi terrible que de perdre leur Paul dans un accident de bagnole à la con avec trois grammes d’alcool dans le sang.

Etienne vivait dans le Sud. Après ça, je descendais parfois, pour le plaisir de conduire, pour passer voir Paul, ses graviers blancs et ses roses en porcelaine, et apporter un peu de soutien à Etienne.

Un soir, après qu’on est passé par le cimetière, Etienne m’a embrassée. C’était six mois plus tard, c’était tendre. Mais c’était gênant.
On n’a jamais assumé de pouvoir être attirés l’un par l’autre après une épreuve aussi dure. On aurait dit deux personnes qui se retrouvaient dans un chagrin, pour faire vivre la mémoire de leur disparu. Moi parce que je connaissais Paul et ses bêtises, sa folie, son ambition, et lui parce qu’il le connaissait de sang. Tout simplement.

On se voyait une fois par mois. Je descendais de Paris. Je ne sais pas quelle force me traînait dans le Sud. Un peu d’amour, oui, mais pas que. Je voulais être présente, je voulais être désolée pour tout ça. Mais j’étais maladroite. Quand on faisait l’amour avec Etienne, ça manquait de nous. Je trouvais ça noir. C’était comme faire l’amour avec la mort assise en tailleur dans le coin du lit.

Etienne voulait que je l’emmène en voyage. Il rêvait de refaire l’Europe, de passer sur les pas de son frère, voir ce qu’il avait découvert. On a commencé par un week-end à Paris, qu’il n’avait jamais visité. Avec Paul non plus, on n’avait pas fait Paris.

On a joué les touristes, on est monté en haut de la Tour Eiffel et de la Tour Montparnasse, on a partagé une gaufre aux Tuileries et observé la ville depuis le Sacré Cœur. A ce moment-là, il a sorti ses clés de sa poche. Il en a décroché une, celle de son appartement. Il me l’a tendue, il m’a dit de descendre plus souvent, de faire comme chez moi. Je ne pouvais rien lui refuser.
Accroche-la à ton trousseau.
Mon trousseau.
Cédring, putain, prends tes clés là, et dégage ta voiture ! Cédring, ta bagnole m’empêche de sortir de la cour, allez, sors-la ta putain de caisse ! Non, Paul, t’es bourré, tu prends pas le volant, on remonte avec les autres regarder les diapos souvenir, m’emmerde pas ! Cédring, tu fais chier, je dois y aller, cette fille veut me voir putain. Paul, tu bougeras pas d’ici, viens, y a des photos de nous devant le Vatican, fais pas ton con là.
Tu fais chier Cédring, dégage ta caisse, t’es lourde.
J’ai dégagé ma caisse.

Ton silence

Tu ne me réponds plus. Je veux dire, plus du tout. Je ne comprends rien, je regarde mon téléphone, lui qui s’agitait tant sous tes nouvelles et se crève désormais.

Je ne comprends rien, je te le redis, parce que je ne comprends rien. Au début, on s’écrivait tout le temps. Je savais tout. La sauce de tes pâtes, l’heure de ta douche, tes trajets en voiture, les places de parking trouvées miraculeusement. Je savais tout, minute après minute, nos échanges étaient sans fin, même avant nos rendez-vous, surtout après. L’un en face de l’autre, nous étions aussi bavards que dans le virtuel. On se parlait de nos vies et surtout, de celle qu’on comptait mener ensemble. On avait toujours des choses à dire, des films à commenter, des projets à mettre sur pieds. On avait des mots par-dessus tout, des temps de paroles illimités. Tu me faisais des promesses, je les trouvais parfois prématurées, on ne décroche aucune Lune en deux semaines mais je m’en fichais. Tes promesses sonnaient juste, si juste que la Lune se rapprochait.

Et depuis vingt-quatre heures, plus rien. Tu ne réponds plus. Silence. Trois semaines qu’on se connaît, comment peux-tu te taire à l’aube d’une histoire dont on a tant parlé ? Je ne comprends pas, je ne comprends rien.
Alors j’essaie, pourtant, de te chercher des circonstances atténuantes. Tu ne captes pas chez tes parents. Tu as fait la fête, tu as trop bu, tu erres sur ton parquet, tu ignores l’heure qu’il est. Peut-être que tu bosses trop, prend de l’avance sur ton lundi. Peut-être que tu as perdu ton chargeur de portable, peut-être qu’un pote te l’a pris par mégarde. Peut-être qu’on t’a coupé les doigts. Attends, on t’a peut-être coupé les doigts. Tu vois, je fais des efforts, je ne t’en veux pas.

Peut-être que ton silence ne veut rien dire, j’essaie de ne pas m’inquiéter. Peut-être qu’il existe de silences positifs, après tout. Des silences doux comme l’oreiller qu’on partage au début d’une histoire, des silences si fluides qu’ils font partie d’un tout, d’un bavardage. Des silences acceptables, qui ne sont pas des trous, des doutes, des remises en questions. Voilà, peut-être qu’il existe des silences qui n’ont rien à cacher, alors qu’est-ce que je cherche à la fin ?

Je continue de me rassurer. Ton silence est peut-être normal. Tu m’écrivais beaucoup et maintenant tu fermes ta gueule. Cela arrive peut-être à des gens très bien. La bouche sèche, une envie de souffler pour mieux l’ouvrir à nouveau. Tu vois, je te défends, je ne te dispute pas. Tu trouves que cette lettre est méchante ? Que je t’accuse, te questionne à tort ? Mais non, regarde.

Regarde comme je suis calme, comme tout est tranquille autour de moi. Ce silence est apaisant, putain ce que ce silence est apaisant. J’adore le silence, tu vois. J’adore quand tu te tais et ne me donne pas de nouvelles. C’est génial de ne pas me répondre quand je te propose de se voir. Tu t’en fous, en fait, de me voir ce soir ? C’est ça, en fait, ton silence ? Tu t’en fous ?
C’est un silence de fuite, un silence de lâche. Un silence qui veut dire « je ne sais pas comment te dire ». Un silence un peu trop loquace, un silence qui cache le pire, car oui alors, les silences cachent forcément quelque chose ? Je ne suis pas tombée de la dernière pluie, je vois bien que ton silence n’a rien de commun, pas après tout ça, notre rencontre et l’élan qu’on prenait.

Je dois faire quoi, alors ? Attendre, encore ? Oui, voilà, je vais attendre. A force de tant de silences masculins qui le sont restés, j’entretiens l’espoir et me répète que depuis vingt-quatre heures, tu parles juste un peu moins fort. J’essaie de tomber de la dernière pluie pour croire encore un peu. Et je me remue debout dans mon appart, comme qui sort d’un nuage et débarque dans un monde un peu rose où chacun est candide.

Je me protège et ne veux plus regarder les silences en face. Tu sais, ils ont beau ne faire aucun bruit, les silences poignardent à chaque fois. Ils sont pernicieux. Des saloperies de silence qui rythment mes histoires d’amour et m’obligent à chaque fois à mettre un point final là où l’autre n’ose pas le prononcer. Alors ne m’en veux pas, ce soir, je suis encore un peu contre toi. Ton silence me câline, c’est mieux que le coup de couteau que je vais finir par me prendre.

Coup d'un soir

Il a une belle gueule mais une gueule de queutard.
Le mur de sa cuisine, celle d’un mur qui s’est bouffé cent nanas. Cent traces, cent traces de filles qui n’ont pas été rappelées, qui l’ont traité de connard le lendemain – le mec, pas le mur – en prenant l’apéro avec les copines. Cent filles qui ont quand même tenté de le relancer un peu plus tard et qui, s’il a répondu, se sont fait baiser une seconde fois.
Sauf que quand tu es en position de cent-unième, t’as beau te dire qu’il a une gueule de queutard, tu pars du principe que les filles qui sont passées avant avaient des gueules de filles qu’on ne rappellent pas.
Avec toi, il ne jouera pas.
Parce que toi tu vas le faire changer.
La première fille qui affirme ne pas avoir pensé une fois pouvoir transformer un queutard en prince charmant est une grosse menteuse.
Voilà.

Généralement, tu commences par te dire qu’il faut lui résister pour le faire courir. Le faire vraiment courir. Si tu tombes toute cuite dans son lit, cheveux ébouriffés et culotte aux genoux, tu es morte.
Alors forcément, tu la joues un peu « détachée ». Ce truc que te disent tes copines, très sûres d’elles : fais la fille « détachée », prends des airs « détachés », réponds-lui de façon « détachée ». Parce qu’avec les mecs comme ça, faut vraiment être nana « détachée », tu vois ?
Détachée, détachée, tu obéis et ça va durer plusieurs semaines. Tu t’en tires pas trop mal pour une rêveuse. Il t’écrit des messages très travaillés entre le : je te complimente mais je suis un peu froid mais je te complimente mais je suis inaccessible mais on se voit bientôt.
Il joue aussi. Il y a des smileys. Des LOL. C’est la merde.
T’as beau savoir que ça veut dire : on va juste baiser, tu te surprends quand même à répondre avec un certain niveau, à lui demander comment il va, à parler de ton boulot, bref à vouloir tisser des liens avec la tête avant qu’il n’en tisse seulement des éphémères avec ton clitoris. Tu idéalises la bête, tu imagines son cœur jusqu’ici invisible, pensant que le jour où tu le décrocheras, il y aura comme des pépites d’or partout dans ton appartement et que tu vivras heureuse jusqu’à la fin de tes jours. Parce que le truc, c’est qu’il est beau. Tu veux la plastique, tu as juste deux trois détails à régler concernant son état d’esprit et sa vision de la vie à deux.
Deux trois détails qui te poussent à aller chez lui. A craquer. Mais craquer après un mois, c’est correct. T’as été assez « détachée », peut-être assez pour l’intriguer autrement qu’avec ton cul. Tu te dis que peut-être, oui peut-être, vous allez rigoler, boire un peu, vous découvrir et penser que se toucher, c’est trop tôt.

Sur place, vous rigolez trop peu, vous buvez plutôt beaucoup, vous décrétez que se découvrir c’est beaucoup trop tôt mais que se toucher pas du tout. Enfin, il décrète plus que toi et comprenant au bout d’un certain temps que non, tu ne changeras pas un homme ou du moins pas celui-ci, tu fais une croix sur le « faire connaissance », sur le « faire l’amour » et tu optes avec lui pour le « baisons ».
Mur de la cuisine et tralala.
Le problème, c’est que même si tu comprends bien que t’es une fille comme les autres, plaquée contre le mur et incapable de faire basculer son coeur tandis qu’il fait basculer tes reins, tu espères encore.
Tu espères pendant le petit câlin qui sonne faux après l’amour que sa belle gueule, tu la reverras.
Tu espères quand le lendemain matin il te tend une serviette pour la douche que sa belle gueule, tu la reverras.
Et quand il te donne un café, tu imagines que c’est comme un premier matin d’amoureux parce que finalement, tu ne les connais pas trop les codes des one-shots.
Tu espères jusqu’au bout que tu es capable de troubler, de changer, de faire réagir.
Surtout si tu ne le recontactes pas, toi. Parce qu’être « détachée » tu sais faire maintenant.

Alors en partant de là, satisfaite de t’être amusée, tu entretiens un petit espoir en foulant les trottoirs de Paris, petit espoir qui lui se confronte à la réalité : après réflexion, on peut se faire baiser et recevoir tout de même un café chaud au réveil. Tu n’es que cent-unième, maigre statut et tu l’acceptes. Un peu de ta trace sur son mur, tes poches de jean à hauteur de deux-cents autres poches de jean. Tu es comme toutes ces filles, perdue dans une masse, un prénom presque oublié.
C’est quand tu te fais vraiment à l’idée et que tu répètes en boucle que toi aussi après tout « Tu as tiré ton coup et basta » que tu reçois un message.
Tu vois son nom et tu trouves ça inespéré.
Te recontacter, voilà, quelques heures plus tard.
Peut-être te demander si ça va, et sûrement te dire qu’il a passé une bonne soirée.

Finalement, tu as peut-être ce truc qui fait changer les hommes. Tu vois déjà tes copines fières d’elles, fières de leur leçon de « détachées », à te demander ce que tu as fait d’autres pour le rendre fou, comme ça. Et toi qui répondra que ça se discute pas trop, le feeling, tout ça, et que oui un jour on donne envie à un homme de se calmer et de parler d’amour.
Tu ouvres le SMS.
Et puis tu lis.
« Tu as oublié tes lunettes. »

Vers les sept heures moins dix

Vous avez sa carte vitale Mademoiselle ? Oui, oui, j’ai sa carte vitale, j’ai aussi de ses empreintes sur mes bras et de sa danse dans mes pieds, j’ai encore de son goût dans ma bouche, j’ai tout plein de choses, tiens, tenez.

J’aurais tout donné à l’infirmière, des papiers, de l’argent, un peu de tabac. C’est tout ce que j’ai, Madame.

J’ai des sous-vêtements sales et de la peur au fond du bide. J’ai les mains vides et le cri facile. Alors dites-moi où vous l’emmenez.

Et à quelle heure s’est-il piqué pour la dernière fois, Mademoiselle ? Je ne sais plus. Il y a une heure ou deux peut-être. C’était avant le troisième bar, ou le quatrième. Il était en hyperglycémie, il s’est piqué tout de suite.

Je me sentais comme derrière un miroir sans tain. La pose parfaite, les mains jointes. Oui, on a beaucoup bu. Je ne sais pas. Dix verres. Douze verres. Un peu de tout. Vers vingt heures. Dans le premier arrondissement. Environ deux paquets de cigarettes. Non pas de drogue, ce n’est pas notre genre. Il est infidèle. Oui, il a quelqu’un. Moi ? Une distraction ou un futur, qu’en sais-je. Ah, vous vous en fichez. Il est diabétique insulinodépendant. Les pompiers ? Vers une heure du matin. Oui, avec son téléphone. Si, j’ai un téléphone. Mais il voulait les appeler lui-même.

Mon songe s’en est allé. J’étais prostrée là. Comme une flaque, un déchet. Une veuve qui pleure son homme. J’observais cette grande horloge accrochée. Elle était pire que blanche, elle puait la mort, le désinfectant. Comme tout ici, elle était triste à mourir et bien propre sur elle.

Je voulais allumer une cigarette, errer sur le parking, errer jusqu’à la prochaine adresse. Frapper, bonjour c’est moi, mon amant est à l’hôpital. Si vous saviez. Il est brun, il est fou. Il est l’excès, mon portrait, ma drogue et mes clopes consumées par deux.

On vit dans le flou, on n’a pas de plan. On ne croise jamais de comètes, juste nos doigts dans le dos quand on ose parler de notre présent en flippe d’un lendemain.

Qu’avais-je à faire ? Demander du feu, demander des nouvelles, demander l’impossible ? Je n’avais qu’à bouffer mes ongles ou bien aller cracher mes derniers verres. J’ai choisi la porte de sortie.

J’ai balayé le parking de mes talons. Je ne ressemblais à rien. Je portais des cigarettes à ma bouche dans un geste presque vulgaire, tellement fait et refait, juste pour occuper une partie de mon temps et chercher deux trois réponses dans une fumée plus très fière de moi. Les camions de pompiers venaient et sortaient. Cette sensation folle de faire du fesses à fesses avec la mort. Bonjour, je me promène dans tes lieux, je suis de passage. D’ailleurs, t’as couché avec l’horloge de la salle d’attente toi, c’est pas possible. Tu sens le gravier des cimetières, le tabac froid, la fin de journée.

Je trébuchais sur mon angoisse la plus intime. Qu’étaient-ils en train de lui faire, à mon presque homme ? On devait lui presser la chair, l’oppresser de questions. Peut-être qu’il dormait. Pensait à moi ou ne pensait pas.

Je suis rentrée. J’ai harcelé la secrétaire médicale à coup de questions avec pour seule arme un mégot. Elle n’avait rien à m’apprendre. Juste une proposition à me faire. Attendre. Là-bas. S’il-vous-plaît.

Froid, le banc. Mes cuisses frissonnaient, mes lèvres se gerçaient. Je les mordais d’angoisse et pour ce goût de rhum qui me tenait encore. Cette grève d’alcool que je n’opère jamais.

Et pourtant Dieu sait que je suis une fille bien. Je suis ponctuelle, je suis droite, je compte mes sous et sur personne. Je vais à l’église, j’allume des cierges et je murmure ce que mes larmes veulent bien avouer. Je suis plus faible que forte, je m’écroule souvent sur mon parquet et je rêve d’un monde avec des horloges en couleurs.

Il ne faut pas m’en vouloir, je n’ai pas su le freiner. Je vous promets que je suis capable de le chérir, de stopper ses levers de coude et de l’emmener voir la neige. Alors injectez-lui tout ce que vous voulez. Faites-lui avaler le monde, des promesses et des médicaments. Rendez-le moi.

J’ai trop besoin de lui, moi. Qui va m’enlever mes chaussures ce soir et me dire à l’oreille que notre histoire est si déconcertante. Qu’il ose penser à la fuite, quand j’essaie de penser à la suite. Avec qui vais-je vivre tous ces hauts, ces bas, et faire de l’indécision une habitude.

Allongée, je serrais mon sac comme une vieille peluche, osant lui réclamer une petite lune et un maigre réconfort. Je me suis endormie.

Sur les coups de sept heures moins dix, j’ai senti une main sur mon épaule. Une petite secousse. J’ai levé les yeux, il était là. J’ai répondu à son sourire et c’est là que tout a commencé.

Son visage était fou. Il m’a dit on peut y aller. Tout va mieux. Alors je l’ai suivi. La porte, le parking. La Seine qui se levait. Je l’écoutais me raconter ses heures d’absence. Me dire t’étais si mignonne à dormir sur le banc de la salle d’attente. Il devait être si froid.

Oui, il l’était. Mais tu sais je m’en fous. Et puis je m’en fous aussi de ta mauvaise santé, de ta mauvaise haleine, de ton trop plein de tabac. Je m’en fous que ton corps soit mal en point et que tes organes soient rongés. Je la rongerai ta maladie moi. Je sucrerai dix fois trop mes cafés et je resterai près de toi des heures durant. J’accepterai les peurs, les malaises, les pompiers, les piqûres, la vieillesse. On va cavaler, mon homme. On aura de la gueule.

On a marché, avec ou sans comète dans le ciel, avec ou sans sucre dans le sang. Le silence se faisait, l’amour aussi. Il y a des verres d’alcool qui vous portent bonheur et des nuits insensées qui vous changent toute une vie. Alors on a pensé à ne plus jamais se quitter.