Coup d'un soir

Il a une belle gueule mais une gueule de queutard.
Le mur de sa cuisine, celle d’un mur qui s’est bouffé cent nanas. Cent traces, cent traces de filles qui n’ont pas été rappelées, qui l’ont traité de connard le lendemain – le mec, pas le mur – en prenant l’apéro avec les copines. Cent filles qui ont quand même tenté de le relancer un peu plus tard et qui, s’il a répondu, se sont fait baiser une seconde fois.
Sauf que quand tu es en position de cent-unième, t’as beau te dire qu’il a une gueule de queutard, tu pars du principe que les filles qui sont passées avant avaient des gueules de filles qu’on ne rappellent pas.
Avec toi, il ne jouera pas.
Parce que toi tu vas le faire changer.
La première fille qui affirme ne pas avoir pensé une fois pouvoir transformer un queutard en prince charmant est une grosse menteuse.
Voilà.

Généralement, tu commences par te dire qu’il faut lui résister pour le faire courir. Le faire vraiment courir. Si tu tombes toute cuite dans son lit, cheveux ébouriffés et culotte aux genoux, tu es morte.
Alors forcément, tu la joues un peu « détachée ». Ce truc que te disent tes copines, très sûres d’elles : fais la fille « détachée », prends des airs « détachés », réponds-lui de façon « détachée ». Parce qu’avec les mecs comme ça, faut vraiment être nana « détachée », tu vois ?
Détachée, détachée, tu obéis et ça va durer plusieurs semaines. Tu t’en tires pas trop mal pour une rêveuse. Il t’écrit des messages très travaillés entre le : je te complimente mais je suis un peu froid mais je te complimente mais je suis inaccessible mais on se voit bientôt.
Il joue aussi. Il y a des smileys. Des LOL. C’est la merde.
T’as beau savoir que ça veut dire : on va juste baiser, tu te surprends quand même à répondre avec un certain niveau, à lui demander comment il va, à parler de ton boulot, bref à vouloir tisser des liens avec la tête avant qu’il n’en tisse seulement des éphémères avec ton clitoris. Tu idéalises la bête, tu imagines son cœur jusqu’ici invisible, pensant que le jour où tu le décrocheras, il y aura comme des pépites d’or partout dans ton appartement et que tu vivras heureuse jusqu’à la fin de tes jours. Parce que le truc, c’est qu’il est beau. Tu veux la plastique, tu as juste deux trois détails à régler concernant son état d’esprit et sa vision de la vie à deux.
Deux trois détails qui te poussent à aller chez lui. A craquer. Mais craquer après un mois, c’est correct. T’as été assez « détachée », peut-être assez pour l’intriguer autrement qu’avec ton cul. Tu te dis que peut-être, oui peut-être, vous allez rigoler, boire un peu, vous découvrir et penser que se toucher, c’est trop tôt.

Sur place, vous rigolez trop peu, vous buvez plutôt beaucoup, vous décrétez que se découvrir c’est beaucoup trop tôt mais que se toucher pas du tout. Enfin, il décrète plus que toi et comprenant au bout d’un certain temps que non, tu ne changeras pas un homme ou du moins pas celui-ci, tu fais une croix sur le « faire connaissance », sur le « faire l’amour » et tu optes avec lui pour le « baisons ».
Mur de la cuisine et tralala.
Le problème, c’est que même si tu comprends bien que t’es une fille comme les autres, plaquée contre le mur et incapable de faire basculer son coeur tandis qu’il fait basculer tes reins, tu espères encore.
Tu espères pendant le petit câlin qui sonne faux après l’amour que sa belle gueule, tu la reverras.
Tu espères quand le lendemain matin il te tend une serviette pour la douche que sa belle gueule, tu la reverras.
Et quand il te donne un café, tu imagines que c’est comme un premier matin d’amoureux parce que finalement, tu ne les connais pas trop les codes des one-shots.
Tu espères jusqu’au bout que tu es capable de troubler, de changer, de faire réagir.
Surtout si tu ne le recontactes pas, toi. Parce qu’être « détachée » tu sais faire maintenant.

Alors en partant de là, satisfaite de t’être amusée, tu entretiens un petit espoir en foulant les trottoirs de Paris, petit espoir qui lui se confronte à la réalité : après réflexion, on peut se faire baiser et recevoir tout de même un café chaud au réveil. Tu n’es que cent-unième, maigre statut et tu l’acceptes. Un peu de ta trace sur son mur, tes poches de jean à hauteur de deux-cents autres poches de jean. Tu es comme toutes ces filles, perdue dans une masse, un prénom presque oublié.
C’est quand tu te fais vraiment à l’idée et que tu répètes en boucle que toi aussi après tout « Tu as tiré ton coup et basta » que tu reçois un message.
Tu vois son nom et tu trouves ça inespéré.
Te recontacter, voilà, quelques heures plus tard.
Peut-être te demander si ça va, et sûrement te dire qu’il a passé une bonne soirée.

Finalement, tu as peut-être ce truc qui fait changer les hommes. Tu vois déjà tes copines fières d’elles, fières de leur leçon de « détachées », à te demander ce que tu as fait d’autres pour le rendre fou, comme ça. Et toi qui répondra que ça se discute pas trop, le feeling, tout ça, et que oui un jour on donne envie à un homme de se calmer et de parler d’amour.
Tu ouvres le SMS.
Et puis tu lis.
« Tu as oublié tes lunettes. »

11 commentaires Ajoutez les votres
  1. Bizarrement, avoir tenté de réagir comme le gars m’a dégouté de la méthode.
    Pas assez sociopathe sans doute, mais je ne suis pas un modèle d’empathie.
    Ou alors c’est mon côté G33K et 10 ans de MMORPF en mode Nolife (dont WoW m’a sauvé en me dégoutant du genre).
    Ou alors… Mars.. Venus… Tout ça.

  2. J’ai adoré ta description du plan cul en mode one-shot, tu espères que t’as un truc en plus et tout ça… Et finalement, ahem … ;(

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