Et tout ce qu'elle a pris le temps d'imaginer

On a rendez-vous dans un café. Elle arrive essoufflée, elle commande sa bière, elle me dit : il s’appelle Jerem et il ira très bien dans mon appart.
Jerem, c’est pas un chat, pas un fauteuil, Jerem c’est pas un store pour mieux dormir les dimanches matins.
Jerem, c’est un mec qu’elle a rencontré la semaine dernière ou à peu près.

Le courant est passé. Ils ont ri.
Et depuis ?
Et depuis, il la regarde quand ils se croisent. Mais ils ne se croisent pas souvent.
Peu importe, elle a déjà imaginé le premier rendez-vous, le premier baiser quand il fera un peu nuit et un peu froid. Cette voix qu’il prendra pour lui demander je te ramène ? Sa façon à elle de dire oui et de monter dans sa bagnole.
Elle voit déjà l’autoradio, la station choisie qui tourne et clignote d’un orange vif.
Une chanson qui lui rappellera éternellement ce premier trajet entre la porte d’Italie et la porte de Bagnolet.
Finalement, elle connaît le souvenir de ce qu’elle n’a pas encore vécu.
Elle sait déjà que les premières nuits seront courtes, les petits déjeuners un peu gênants.
Le café soluble.
Elle connaît le début, elle connaît toujours tous les débuts. Elle les aime tant.
Elle sait qu’un beau jour, ils seront un peu plus à l’aise. Le soir, il rentrera chez elle jusqu’à ce qu’il s’y sente chez lui.
Il parlera à son rosier pour le ranimer. Elle explosera de rire. Tu parles aux plantes ? Le week-end suivant, il partira chez ses parents et elle se surprendra à parler à son pot de fleurs pour combler un peu le manque.
Elle ne parle pas au conditionnel, elle parle au futur.
Je lui demande pourquoi elle ne le contacte pas. Maintenant.
Parce qu’il ne le fait pas.
Parce que j’ai la trouille.
La trouille de constater que je m’illusionne.
C’est vrai que rêver, ça fait moins peur.
Elle a trouvé des indices où il n’y en avait pas et elle a construit dix ans d’histoire sans même avoir attrapé un premier fil.
Mais elle déroule, elle déroule.
Elle me dit qu’elle le sent.
Mais on le sent toutes. On a toutes connu dix Jerem, dix rencontres, dix formules de politesse desquelles il n’y avait rien à tirer. Ils s’appelaient Julien, Olivier, ils s’appelaient Antoine ou Alex.
On a toutes senti comme jamais, on a toutes été sûres parce que c’est plus facile que d’être réaliste.
Alors qu’on ne connaissait même pas son âge et son quartier.
On a toutes imaginé sa gueule au réveil, la tronche de ses potes, les soirées où bourré, on le tiendrait par le bras, on le ramènerait à la maison, sans vraiment pester. Parce qu’il s’appuierait sur nous et qu’on aurait toujours voulu un peu ça.
Elle commande une deuxième bière. Mais tu crois que je m’emballe ?
Je n’en sais rien. Il est peut-être timide Jerem, il a peut-être peur aussi. Et puis il a peut-être pas de voiture. Je lui dis d’essayer. Pourquoi tu n’irais pas lui parler ? Pourquoi tu n’essaierais pas de creuser un peu ? Et puis fais-lui tes grands yeux, voilà. T’en connais beaucoup des Jerem qui résistent à tes grands yeux ?
Elle sourit. Elle me dit qu’elle me promettrait bien de tenter. Mais cette satanée vérité, ce sale instant où elle comprendra que ça ne prend pas, qu’est-ce qu’elle va devenir ? Elle les aime bien, ces frissons, elle les fait durer en racontant à tout le monde qu’il s’est passé quelque chose.
Elle hésite. Parce qu’elle dort mieux tant qu’elle ne sait pas. Elle préfère avoir une suite à imaginer qu’une triste réalité à repasser.
Parce que ça lui permet de rêver de ce soir où il lui demandera de lui faire un bébé.

6 commentaires Ajoutez les votres
  1. Si on ne s’emballait pas dès le premier regard croisé, la première main touchée, ou quelques messages échangés, on passerait à côté de tellement d’histoires !

  2. Ce billet je le lis et le relis et décidément je l’adore… je me retrouve tellement.
    Ca me fait réfléchir… je vais me lancer 🙂

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