Fratrie

Je vous attachais dans la voiture et me plaçais entre vous deux. Quelques minutes plus tard, vous vous endormiez sur mon épaule ou contre la vitre.
Vos bouilles d’enfants qui se réveillaient au prochain péage n’ont pas changé.
Je vous regarde, vous avez dix ans de plus et des mots d’adultes qui répondent aux miens. Vous râlez, parce que la vie ce n’est pas ce qu’on vous en avait dit.
C’est vrai, j’aurais pu. Vous prévenir mais vous prévenir de quoi exactement.
Je n’ai rien dit. Pas quand on se promenait le dimanche après-midi, pas quand le printemps battait son plein et que vos jambes courraient pour mille. Je n’ai rien dit, de ces soirées dans vos chambres, à se marrer pour des conneries, réplique de film sur réplique de film. Les murs étaient roses, jaunes, grands. On était à l’abri, il faisait toujours bon et le jardin qu’on regardait par la fenêtre n’en finissait jamais.
Je n’ai jamais rien dit et même quand je vous ai entendus pleurer vos premiers chagrins d’amour derrière les portes de vos chambres.
J’aurais pu, peut-être. Vous raconter que le soleil un jour n’existe plus, que la nuit tombe souvent trop tôt et que les amis ne répondent pas toujours. Que l’amour est fait de mille batailles, qu’on ne les gagne pas toutes et qu’on s’écroule parfois sur des bancs, comme ça, le regard au ciel et le poing qui tape dans le vide.
Vous dire qu’on se sent vieillir, que la liberté est sans garantie et qu’un jour ou l’autre on finit par se sentir seul, que Paris devient trop grand et les trottoirs un peu trop larges.
On ne mange pas du sucre toute sa vie, le dimanche n’arrive jamais rapidement, d’ailleurs on finit par moins l’aimer.
Les premiers verres d’alcool font décoller, les suivants regretter.
On ne s’endort plus parce qu’on se pose trop de questions, on ne trouve jamais les réponses mais on continue de tourner en rond. Tous les soirs se ressemblent, on se prend les mêmes murs et c’est le même front qui saigne.
J’ai préféré, et longtemps, vous dire que la vie c’est drôle, que l’amour se rencontre tous les matins, que les vacances sont toujours demain. J’ai encadré tous vos dessins et promis que vos soleils, en haut à droite aux longs bâtons, resteraient.
Je vous ai protégés, comme j’ai pu ou bien voulu, j’ai fermé ma gueule les soirs de colère en vous disant que je n’avais rien, que personne n’a jamais rien. La mort n’existe pas, on ne prend pas d’âge, jamais de claques et jamais l’eau.
Je n’ai rien dit, jamais, parce vous étiez beaux. Parce que vous êtes beaux et que personne n’a le droit de vous tâcher, même pas cette putain de vie.

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