La fin du voyage

C’est la fin du voyage, ou presque. J’ai le sentiment, évidemment, que c’est passé très vite. Ceci-dit, j’ai perdu toute notion du temps. Hier, quand mon mec se demandait quand est-ce que nous avions fait ce truc ou ce machin, je lui ai répondu spontanément : c’était fin Rome début Séville. Par la force des choses, je ne me repère plus en mois mais en villes. Aujourd’hui, nous ne sommes donc pas mi-février mais fin Séville et si je ne voyais pas le soleil se coucher tous les soirs depuis la terrasse, je parierais que la Terre ne tourne plus. Le temps est suspendu depuis trois jours, peut-être quatre. C’est un peu comme quand tu pars en week-end et que tu décides de réserver ton billet retour le dimanche soir pour pouvoir profiter au maximum mais que finalement tu ne profites pas. Tu sais que ton train t’attend, t’es dans un entre-deux à la con, tu n’entreprends rien, tu n’es plus dedans. A plus grande échelle, c’est exactement ce qu’il nous arrive. Nous avons avion dimanche et depuis mercredi, on est un peu bloqué. Pour me détendre, j’observe les touristes français au restaurant et je me dis que eux, ils sont venus pour trois jours et qu’ils n’en sont qu’au début. Ça me détend sur mon impression de fin mais bon, la réalité me rattrape. Ça fait quand même plus de trois villes que j’ai quitté Paris et ça fait trois quartiers qu’on mange des tapas et qu’on porte des tee-shirts.

J’ai l’impression que lundi, c’est la rentrée, et j’ai la boule au ventre. Ma sœur m’a dit « Ah ouais je vois, t’as interrogation de flûte direct » et quand après elle a dit fa-fa-fa-fa-mi-fa, j’ai cru que j’allais pleurer. Je lui ai répondu que c’était exactement ça, que j’appréhendais de passer au tableau même si je savais que ça allait bien se passer et que j’allais avoir une bonne note. De toute évidence, c’est un peu la fin des grandes vacances. Tu es content de retrouver les copains mais t’as un peu peur quand même. Tu sais que tu vas être timide. Tu adores toucher tes cahiers neufs et sentir que la vie reprend, mais tu te demandes si ton prof principal sera sympa. Pour te rassurer, tu te dis que le plus difficile, c’est le moment où tu vas chercher ton nom sur la liste au milieu de toutes ces têtes inquiètes. Après voilà, tu déballes ton sac, t’as un premier devoir maison, t’es projeté dans le quotidien et tu ne sais plus bien si l’été et la boule au ventre ont existé.  

Je me sens comme à l’aube de la seconde. Fin août 2003, j’étais excitée à l’idée de devenir grande et peureuse à l’idée de passer pour un bébé. J’étais fière d’avoir eu mon brevet mais je demandais si le baccalauréat était un truc à ma portée. Je ne pensais pas revivre un jour cette sensation, entre excitation chez Carrefour à acheter des fournitures scolaires et trouille immense de quitter le confort d’un été interminable. Je revois l’enfance et les copains devant la maison, nos cabanes dans les bois et les chats perchés. J’adorais me sentir perdue entre juillet et août. L’année scolaire était loin derrière ou loin devant. C’est ce que j’ai ressenti à Rome, destination du milieu. Rome, c’est certainement la ville qui m’a le moins transportée des trois, et c’est pourtant celle où je me suis sentie le plus heureuse, peut-être même complètement heureuse.

Je reviendrai plus tard sur tout ça, sur ce que le voyage m’a appris ou désappris. Parce que même si nous ne sommes pas partis faire un tour du monde avec un sac à dos (enfin deux, ça aurait été plus pratique), même si nous ne sommes pas montés sur des éléphants et que nous avons vécu dans des appartements avec du Wifi et des canapés Ikéa, il n’empêche que ce genre d’aventure invite à remettre des milliers de choses en perspective. Au téléphone, les gens me disent que ma voix est très calme, que quelque chose a changé. J’ai envie d’y croire mais je me demande si lundi, la flûte dans le bec, je jouerai autrement. Voilà, on est mi-février fin Séville, il est onze heures du matin, je suis sur la terrasse et la météo annonce 21 degrés pour cet après-midi. Je vais bientôt aller faire ma valise. Je vais fermer les trois villes comme j’ai fermé les quatre ans du boulevard Arago, et dans quelques heures j’ouvrirai un autre chapitre, une quatrième étape du voyage et une énième de ma vie. Fa-fa-fa-fa-mi-fa.

Caroline Michel