Ligne 6

Ligne 6, je pose ma tête sur son épaule.
Il y a ma gueule qui se reflète dans une publicité. Et ses deux mains posées sur ses deux cuisses. Il ne bouge pas, pas même un petit doigt, pas même mes cheveux qui lui piquent le visage.
Elle était bien cette journée, elles étaient bien ces dix heures à ses côtés. J’ai aimé qu’on traverse Paris, qu’on se marre sur les Boulevards, j’ai bien aimé le café dans lequel nous nous sommes arrêtés. Le serveur nous regardait un peu curieux, comme premier témoin d’une histoire naissante.
Il voyait bien que l’on n’osait pas tellement.
Un mois qu’on se dévore des yeux et par messages, un mois que nos soirées poussent jusqu’au bout, un mois que l’on finit par louper les derniers métros et prendre deux taxis bien différents.
Je pense à lui le matin, je pense à lui le soir et mille fois dans la journée. Il vit au même rythme, il me le prouve à chaque fois qu’il m’appelle, qu’il prend le temps, celui de me demander comment je vais, de veiller à ce que ma journée me convienne plus ou moins. Et pourtant, je ne connais pas le goût de sa bouche, à peine l’odeur de la lessive qui pourrait bien flotter dans son appartement, je ne connais pas son lit, la couleur de ses draps, le confort de ses oreillers et s’il sucre, et de combien, son café le matin.
Il est là, chaque jour et à deux centimètres, les mains dans les poches qui ne tentent même pas d’hésiter. Je ne sais pas s’il a peur du vide ou s’il lui fait encore du dos.
Alors j’aimerais. J’aimerais que ce soir il me propose de descendre à sa station. Qu’il me fasse voyager de la sortie numéro deux à sa cage d’escalier, qu’un baiser me surprenne marche quatorze, qu’il m’appréhende, me soulève, qu’il me dise à l’oreille qu’il n’y a que du bon qui nous attend et s’il a mis du temps à oser, aujourd’hui il est lancé.
J’ai envie de dormir les yeux sous son plafond, la tête contre son torse, le corps dans son tee-shirt. J’ai envie d’être paumée au réveil, de ces matins où l’on ouvre une fenêtre qui ne nous appartient pas, où l’on découvre, sur rue ou bien sur cour, un autre moment de vie, un décor inconnu qui nous deviendra peut-être familier. J’ai envie de chercher un verre dans son placard, d’en ouvrir dix, de sourire en découvrant ce qu’il y entasse.
Je relève ma tête à Quai de La Gare. C’est beau Paris. Je me supplie de dire quelque chose, je me supplie de lui attraper la main s’il n’attrape pas la mienne.
J’attends ce premier baiser qu’il n’attend peut-être pas. J’ai la sensation parfois de me planter en beauté, de voir comme des signaux qu’il n’envoie pas.
Il se lève, me souhaite un bon retour, me demande de lui écrire quand je suis bien arrivée.
Déconfite et à ma place, qui ne bouge pas et ne trouve plus d’épaule, j’acquiesce mais je fais semblant, je lui souhaite de bien rentrer également et je cherche mon casque pour m’engouffrer dans une éternelle chanson.
J’hésite entre une qui fait chialer ou une qui donne à vivre et soudainement, le doigt hésitant entre deux morceaux, il y a comme le doigt de celui qui n’hésite plus et écrit quelques mots, me demandant de descendre à la station suivante pour finalement le rejoindre, s’il n’est pas trop tard.
J’ai eu peur qu’il soit un jour trop tard mais ce soir il est encore temps.

2 commentaires Ajoutez les votres
  1. Tes mots sont comme la ligne 6, aériens, libres et cadencés.
    On se surprend à rêver de l’instant, à vouloir vivre par procuration ce bonheur naissant.
    Et le Coeur se met à danser…

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