Mère poule

Elle a demandé une photo de la chambre de Théo. Pierre a dit que c’était normal, elle est très mère poule. Je n’ai pas bronché et j’ai pris des photos du lit douillet, des peluches et de la veilleuse musicale payée quarante euros chez Auchan. J’ai tout de même pris soin de déposer un cendrier sur la table de nuit et une bouteille de whisky afin de la faire enrager. J’avais envie de m’amuser. Je ne supporte pas qu’elle nous flique à ce point.

Quand j’ai montré les photos à Pierre, il n’a même pas tiqué mais j’avais bien espoir que la mère de Théo bondisse. Elle n’a pas confiance en moi, elle pense que je fais n’importe quoi avec le petit quand il est sous notre toit, un week-end sur deux. Il paraît qu’elle fait des nuits blanches quand nous avons Théo parce qu’elle s’attend au pire. En tout cas, Pierre a validé le mail. Et moi, j’avais hâte qu’elle réponde et pique sa crise. Elle veut jouer, on va jouer.

Pierre trouve que je suis dure. Souvent, avant que l’on s’endorme, il me prend fort contre lui et me conjure de la comprendre. Ce n’est pas simple pour elle, dit-il. Elle a toujours couvé Théo et elle craint qu’il lui arrive quelque chose en permanence. J’écoute Pierre défendre son ex tandis que ça ne m’atteint pas. Je ne vais pas bouffer Théo. Je ne vais pas lui faire siffler des litres d’alcool, je ne vais pas l’empoisonner, le torturer, lui montrer un porno. C’est elle que j’aimerais martyriser. Elle est devenue invivable. Je n’en peux plus de ses appels non-stop et de son inquiétude irréaliste.

Parfois, elle passe un coup de téléphone avant le dîner pour savoir ce que l’on prépare. J’ai envie de foutre le combiné dans le gratin et de lui demander si ça lui convient. Mais je ne réponds pas, je laisse Pierre lui parler et prendre sa voix de mec un peu faible, hésitant, qui détaille sa recette en espérant qu’elle conviendra. Il arrive même à se remettre en question face à des trucs complètement cons : est-ce qu’un enfant de trois ans peut manger du persil ? C’est atrocement bête, ça me fatigue.

La mère poule est devenue vegan depuis peu. Elle tient à ce que Théo n’avale aucune viande, aucun yaourt au lait de vache. Il n’y a pas longtemps, Pierre m’a vue préparer une omelette. Il s’est mis derrière moi et m’a dit « merci ma chérie, ce sera pour nous deux », en me caressant la nuque pour mieux faire passer sa remarque.

Il n’y a pas que l’alimentation que la mère poule surveille. Elle a aussi demandé à Pierre quand est-ce que j’avais effectué ma dernière révision de bagnole, parce qu’elle ne voudrait pas que l’on prenne le risque d’avoir un accident avec le petit. Je n’en reviens pas.

Cette situation traîne depuis un an, depuis que je suis avec Pierre. Nous n’avons aucune liberté. Pierre a peur de Sybille et n’ose rien entreprendre. Je l’ai déjà surpris à l’appeler avant d’emmener Théo au parc. Il a demandé l’autorisation.

J’aimerais qu’il puisse vivre sa vie avec son gamin comme il l’entend. Il sait y faire, je n’en doute pas une seconde. Mais Sybille est un monstre qui pense que j’entraîne Pierre sur le mauvais chemin. A cause de moi, il serait devenu inconscient. Il a quitté son boulot parce que je l’ai encouragé à le faire. Suis-je irresponsable ? Non. Il était malheureux Pierre. Et même s’il est au chômage pour l’instant, il s’en sortira. On regarde souvent les offres d’emploi ensemble et on prépare ses entretiens. Je l’aide.

La semaine dernière, nous avons été chez ses parents. Sybille était en haut-parleur dans la voiture et sa voix m’irritait. « Tu m’entends Théo ? Tu es content d’aller chez tes grands-parents ? ». Oui, il t’entend, il est assis derrière, il regarde le paysage et toi, tu nous déranges. Elle ne peut pas nous lâcher les pompes cinq minutes. Je m’agrippais avec force à la portière, la rage montait en moi. J’ai fini par couper la conversation en raccrochant et j’ai interdit Pierre de décrocher quand elle a tenté cinq fois de nous joindre. Après, je chantais « Sybille, débile », je fais ça dès que je suis en colère et Pierre m’oblige à m’arrêter. Parce que le petit est là. Il n’a pas tort. Peut-être que c’est la seule chose que je fais de travers. Je ne dois pas lui donner une mauvaise image de sa mère. Mais franchement, je suis bien placée pour en avoir une.

En rentrant du dîner, j’ai bien ri. Pierre et moi avons reçu un message de Sybille qui demandait : c’est quoi, ce cendrier qui traîne dans la chambre de Théo ? C’était si drôle. Mon plan a fonctionné, c’était jouissif. Pierre m’a quand même passé un savon, il trouve que jouer avec les nerfs de la mère poule, c’est excessif et ça ne fera qu’empirer la situation. Franchement, la situation est déjà critique. Elle nous pourrit la vie et continuera de le faire. Ma sœur n’a jamais supporté que je parte avec son mari.

Caroline Michel

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