On se voit ?

Je m’approche de mon écran. Je parcours son visage, un peu ses cheveux. Certains soirs, je m’attends à voir surgir un épi ou un grain de beauté que je ne connaîtrais pas.
J’ai une image de lui qui s’est forgée sur trois photos de profil. Et je préfère la deuxième.
Depuis une semaine, on s’envoie des messages. Ils sont assez rares et plutôt maigres, mais ils sont. On a partagé trois anecdotes, le contenu de nos samedis, nos métiers et nos quartiers, notre date d’inscription et seulement trois de nos hobbies.
C’est comme ça qu’on dit en ligne, « des hobbies ».
J’adore cuisiner, il est de ceux qui aiment manger.
S’en tenir à ce genre d’informations suffit à me dire qu’on se complète.
Alors j’imagine qu’il préfère les places contre la fenêtre parce que je suis une fille côté couloir. Qu’il est rassurant parce que je ne suis jamais rassurée. Qu’il est feuilles d’artichauts, moi qui suis plutôt cœur.
Et je m’endors en pensant à ses bras. C’est plus facile d’imaginer des bras que d’inventer un son de voix, de sentir comme un souffle chaud dans mon cou que de respirer un parfum dans le sien.
J’ai sommeil et nous avons rendez-vous demain.
J’ai peur. De qui il sera mais surtout de qui je serai. De ce que nous sommes vraiment, dans la vraie vie, dans ce bar, dans ce mardi soir, dans cette rue que nous ne partagerons que de moitié avant de se séparer.
Je préfère ne pas y penser. Je préfère m’en tenir à aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui, lui et moi ne sommes que possibles.
On verra bien demain. Je l’ai attendu ce demain et soudainement, il survient un peu trop vite.
Je tremble. Il n’y a plus de rêve, il n’y a qu’une réalité. Je suis dans le métro, plus tellement sur ma chaise. Je me sens à la fin de quelque chose. Et pourtant, ce n’est qu’un début.
J’ai la sensation d’aller rejoindre un inconnu, sans épi et sans grain de beauté, un parfait inconnu dont j’ai dressé mille portraits, avec qui j’ai imaginé un futur et dont je ne connais rien du présent.
Et s’il était con.
Je voudrais. Je voudrais qu’on m’appelle pour aller boire un verre ailleurs, je voudrais un dégât des eaux, une obligation de rebrousser chemin, je voudrais une excuse, un numéro de téléphone mal donné, une faute de frappe et de trop, un avion à prendre ou un métro loupé, je voudrais un ex qui rappelle, un accouchement imminent ou une amie à secourir.
Je voudrais être partout, mais surtout pas là. Plantée à l’angle, l’angle où il m’a donné rendez-vous. Je me demande ce que je fous là, pour voir qui et surtout quels bras. Je les ai imaginés grands et forts, je ne veux pas vérifier, je n’ai plus rien à vérifier. J’ai plané huit jours, c’était bien de discuter huit jours, c’était comme une berceuse ou un anxiolytique, c’était pour bien dormir et se sentir un peu jolie le lendemain.
Finalement, c’était bien avant.
J’ai voulu, attendu, idéalisé surtout. Et maintenant je suis paralysée par la peur d’être déçue ou la peur de décevoir.
Mais j’ai aimé, tu sais. Trembler quand tu étais « en train d’écrire un message ». J’ai aimé les notifications, les mots bien écrits, les fautes d’orthographe que tu ne faisais pas, j’ai aimé ce que j’ai imaginé de toi, j’ai peur de ce que je vais découvrir.
Je voudrais sauter de là. Je ne me suis jamais inscrite. Ce n’est pas moi, pas vraiment. C’est une autre, une mieux faite ou mieux faite pour ça. Alors je regarde ailleurs, je tremble encore et de plus en plus, je tremble parce que tu me fais sortir de ma zone de confort, de mon fauteuil et de cette relation parfaite que j’ai déjà tissée alors que tout reste à faire.
J’entends.
J’entends « Marion ? ».
Je suis Marion.
Il ressemble à sa deuxième photo de profil et sous ses yeux j’aperçois je crois, comme un léger grain de beauté.

3 commentaires Ajoutez les votres
  1. Comment fais tu pour que j’aime autant tes textes ?? 😉 Il est feuille d’arrichauts, je suis plutot coeur… J’adore cette formule !!!!!

  2. Quelle belle tranche de vie, le bourgeon qu’on voit éclore, et… LA SUITE 😀
    Non en fait je préfère imaginer, et tu nous offres une très belle entrée en matière !

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