Ailleurs si nous y sommes

J’ai toujours eu peur qu’il me trompe. Qu’il me trompe avec amour, qu’il passe sa main sur un ventre, qu’il caresse une joue, qu’il ait les yeux ouverts. Un rapport réfléchi, même pas d’alcool dans le sang ou bien à peine, un rendez-vous programmé, le sentiment de faire une connerie avant même de la faire. J’ai toujours eu peur qu’il fasse la mauvaise rencontre au mauvais moment, qu’un élément perturbateur s’infiltre dans notre histoire, dans ses nuits. L’envie de voir cette fille, de sentir ses cheveux, d’en savoir davantage sur elle, son enfance, d’où elle vient, où elle va.

Voilà, me tromper avec amour. Un écart au-delà d’une pulsion sexuelle, un écart qui n’en serait pas un, qui durerait et questionnerait. Pas un cinq à sept en année bissextile mais toute une bataille. Se retenir, se raisonner, et puis s’y rendre, les pas tremblants, la marche lente, se traiter de con, de mec qui gâche tout, on ne construit pas tout ce temps pour tout foutre en l’air comme ça, pour un fou rire partagé, un regard mystérieux, une intrigue à résoudre. S’y rendre quand même, sentir qu’il y a quelque chose à vivre là-bas, dans ces draps, sur cette moquette, quelque chose de grand, de vaste, c’est palpable. Pas une rencontre hasardeuse à minuit, dans un bar, les pieds qui collent, un besoin d’évasion. Non, de ça, d’un égarement ponctuel, d’une folie chronométrée, je n’ai jamais eu peur. Parce qu’il est plutôt droit, comme garçon. Parce qu’il rentre à l’heure, parce qu’il prend soin des choses, des gens, des projets, de ses promesses. Parce qu’il est fidèle. Si fidèle que le jour où il ira vers cette fille, il n’ira pas pour rien.

Cette peur qu’il s’en aille pour une autre. Même pas une mieux, une plus drôle ou une plus belle. Juste la bonne. La crainte de ne pas l’être. Cette question incessante. Comment savoir si on est à notre place, est-ce qu’on est ensemble par défaut, est-ce qu’on a manqué de choix. Lui ne se pose pas cette question, je ne crois pas. Il n’a jamais eu peur de vide, il se suffit à lui-même. Il n’a jamais eu besoin d’une présence, de combler un vide. Quand nous nous sommes rencontrés, j’ai su très vite qu’il était là parce qu’il en avait envie. Pas d’obligation, de pression, de plan. Juste du désir.

Je voudrais qu’un contrat de mariage scelle les deux cœurs concernés. Je voudrais que le risque zéro existe, qu’il ne puisse croiser personne, ou croiser mille personnes mais ne rien ressentir, rester froid dans les yeux des autres, que les yeux des autres lui soient froid, et puis rester chaud contre moi, dans notre appartement, notre lit.

Souvent, je l’imagine au travail, se présenter à la nouvelle. Je l’imagine déjeuner avec elle, remuer sur sa chaise, se taper le front, l’air de rien, très lentement, faire ce geste pour le faire, mais le faire discrètement, vouloir se remettre les idées en place. Pourquoi cette fille et son bout de salade m’interpellent, pourquoi je ne pense pas à Véro, là.

Accepter le verre, le soir, entre collègues, être cinq mais y aller pour être deux, faire connaissance, espérer que cette fille sortie de nulle part parle mal, soit finalement inintéressante, insignifiante, pas si charmante. Pouvoir en rire après. Dire que j’ai cru vriller.

Je l’ai aussi imaginé ramasser un livre dans la rue, un coup de foudre de main en main. Vous avez fait tomber ça, merci beaucoup, c’est gentil. Il fait beau ou bien il pleut, chaque ciel embellit la scène, on se dira toujours en plus il faisait beau ou en plus il pleuvait. Je l’imagine proposer un verre, ou bien elle, accepter en pensant que c’est mal, ça ne se fait pas, mais se laisser porter par une jupe, une jupe d’été, un teint frais parsemé de taches de rousseur. Se laisser porter par un vent léger, une chance à saisir.

J’ai toujours eu peur de ça, j’ai parfois été triste en dessinant cent rencontres et autant de raisons de partir. J’ai aussi été triste de l’imaginer malheureux, indécis. Je ne peux pas quitter Véro, mais pourtant j’en ai envie, je crois. Réaliser dans la nuit noire, les yeux contre le plafond blanc, que s’aimer ne signifie peut-être pas s’aimer une fois pour toute.

J’ai toujours eu peur qu’il fasse semblant de dormir, obsédé par une autre, silencieux quant à sa décision à prendre, ne rien me dire et me protéger jusqu’au bout.

Mais je n’ai jamais pensé que c’était à lui d’avoir peur.
Jamais pensé que tout ça, ça m’arriverait à moi.

Sébastien est roux

« Vous êtes mes vrais parents ? Tout le monde dit à l’école que c’est pas possible que vous soyez mes parents. »

Il m’a dit ça dans la voiture, en bouffant sa barre de céréales à l’arrière. J’ai pilé à l’orange. Sébastien est roux.

Bernard et moi, nous avons deux enfants. Suzie, notre première fille, est née de notre amour il y a sept ans de là. Sébastien, ma seconde césarienne, n’est pas le fils de Bernard. C’est vrai. Mais Bernard l’a élevé comme son fils. J’ai répondu qu’on en reparlerait à la maison. Elle avait bon toit la maison. Une fois rentrés, je l’ai envoyé voir Bernard avec son cahier de textes pour qu’il fasse ses devoirs.

J’ai gagné la balancelle et pensé à Jean-Louis, le papa géniteur de Sébastien. Le vrai père, comme on dit, celui qui a gonflé mon ovule, celui qui a transmis à mon fils un peu de sa couleur de cheveux.
J’ai pensé à ce que je pourrais bien te répondre, Sébastien, assise devant les géraniums et angoissée par mon secret.

Ton vrai papa, il s’appelle Jean-Louis. Il est quelque part dans mes vingt-neuf ans. C’est mon premier printemps dans le quartier Rougemont. Je suis là, je porte les cartons du camion à la maison, je suis à bout de bras et je l’aperçois. Nos regards se croisent et je me sens toute chose. Pendant ce temps, Bernard fait le tour du jardin avec Suzie dans les bras. Ils sont heureux de découvrir le pavillon. Ils foulent la pelouse, respirent la campagne.

Les jours passent, Jean-Louis vient me voir régulièrement. Des jeux de séductions intenses naissent entre nous. On se rapproche, on se cherche. Je m’ennuie avec Bernard. Depuis Suzie, il ne me touche plus pareil, il n’a plus cette façon de me malaxer, de donner à mon corps du volume. Jean-Louis m’apporte ce que Bernard ne sait plus donner. Je me sens revivre.

Jean-Louis a énormément de boulot, ses matinées sont chargées. Mais dès que Bernard s’absente, on en profite. Il sonne deux fois et je sais que c’est lui. On fait l’amour. Beaucoup. Parfois trois fois de suite.

On prend du bon temps, on ignore si cela durera. Il ne me met jamais de pression, ne me demande jamais de tout quitter pour lui. Il connaît ma situation, il semble l’accepter.

Un jour, on feuillette le programme télé qu’il me ramène. On se met à rêver devant un jeu concours qui promet un voyage à l’autre bout du monde. On s’imagine partir tous les deux, tous frais payés, et ne jamais revenir. On sait bien que ce n’est pas possible, pas maintenant. On verra demain, conclut-on souvent.

On n’a pas le temps de s’interroger sur notre avenir. Un matin, Bernard rentre plus tôt que prévu et nous surprend dans la chambre. Tu venais d’être conçu. Bernard devient fou, il demande à Jean-Louis de sortir tout de suite et de récupérer sa bicyclette en vrac dans le jardin.

Bernard garde le silence quelques jours. Notre couple bat de l’aile mais je réalise combien j’ai peur de perdre mon mari. Je fais des efforts, je demande pardon. Bernard a beaucoup de mal à passer l’éponge mais finit par le faire. Il m’interdit cependant de sortir. Il ne veut plus que je croise Jean-Louis.

Je me rebelle. En douce. Je désherbe devant la maison, je plante des fleurs, je trouve des prétextes bidons pour aller chercher le courrier ou balayer le trottoir. Bernard voit clair en mon petit jeu. Très vite, il me demande à ce qu’on déménage, me répétant que ça ne peut plus durer comme ça. Si tu m’aimes vraiment, partons, me dit-il très souvent.

La dernière fois que je vois Jean-Louis, ton vrai papa, ton papa de sang, c’est quand je lui parle de notre demande de réexpédition du courrier.
Voilà, tu sais tout chéri, t’es bien le fils du facteur.

Mes appels à témoins, vos confidences (merci)

Je cherche des naturistes, des parents épuisés, des couples libertins, à distance ou à trois, des femmes qui ont divorcé après un mois de mariage et d’autres qui se sont mariées après le septième divorce. Des femmes ayant eu recours à la PMA et d’autres ayant eu un cancer du sein. Je cherche des histoires d’amour, d’amitié, de famille, de sexe, de combat, de résilience. Je cherche un peu la vie, vous répondez à mon appel et vous me racontez.
Et je voudrais vous remercier pour ça. Pour toutes vos confidences. Parce que vous m’accordez du temps mais surtout parce que chaque coup de fil échangé me transforme un peu.

Il y a des rires. Des rires spontanés et cette impression, parfois, de déjà vous connaitre. Il y a ces moments un peu fous où le tutoiement s’impose naturellement. Vous abandonnez le « vous » pour me dire « enfin tu vois ». Peut-être parce que le sujet est bien trop intime ou au contraire ne l’est pas du tout. Vous voulez garder vos distances ou bien abolir la distance.
Il y a des silences. Tranquillement ne pas les déranger pour que vous trouviez vos mots. De temps en temps les combler, vous aider, vous aiguiller.

Il y a des confidences dans les confidences, des « je ne sais pas si je peux dire ça » ou des « mais ça, ne l’écrivez pas ». J’entends encore ces milliers de digressions, ces minutes entières à parler d’autre chose, de la météo ou de ce que vous faites en me racontant votre histoire. Parfois vous me dites « je suis en voiture, je viens de trouver une place » ou « je ne peux pas parler fort, je suis dans le train pour Bordeaux ». Je vous imagine, ne sachant même pas à quoi vous ressemblez.

Parfois je sais, j’ai un vague souvenir. Vous êtes une ancienne connaissance. Quelqu’un que j’ai perdu de vue depuis des années et qui un matin m’écrit pour me dire « moi je peux témoigner ». D’autres fois, vous êtes une personne de mon quotidien et je découvre un pan de votre vie que j’ignorais. Je vous promets toujours de garder le secret. Il y a beaucoup de secrets.

Il y a aussi la peur. La peur de ne pas être la bonne personne. Vous craignez de ne pas être intéressant, de ne pas « correspondre », de ne pas être assez doué. Mais on est toujours doué pour parler de soi.

Et puis il y a les larmes à l’autre bout du combiné. C’est toujours un peu dingue. Ces instants où vous reniflez, murmurant un « pardon ». Parce qu’on parle de FIV, de cancer, de ruptures douloureuses ou de la disparation d’un proche. Ne pas savoir si ces larmes surgissent parce que je vais trop loin ou vous mets trop à l’aise. Il y a l’envie de les éponger et celle de m’excuser. De vous dire les frissons, d’abandonner mon statut, de vous confier combien vos pleurs me collent des frissons et me piquent les yeux. Quelque fois, on parle un peu de moi.

A chaque fois que l’on raccroche, vos voix résonnent encore. Je suis agitée par vos confidences,  vos rires, vos doutes, votre courage. Ça me donne la pêche ou me file le vague à l’âme pour la journée. Vos vies entrent dans la mienne. Ce n’est même plus une histoire de papier à écrire, c’est bien plus que ça.

Souvent, vous me remerciez, c’était bien de parler, et puis c’est bien d’en parler. Ce que vous vivez mérite d’être dit, il y a des messages à faire passer, des lecteurs à rassurer. Mais vraiment, c’est moi qui vous remercie.

Voilà, je pense à ça aujourd’hui, parce que sort en kiosque le Biba du mois d’octobre et ce papier sur le cancer du sein. Parce que je n’oublierai jamais les trois femmes que j’ai interrogées et les quatre heures cumulées que nous avons passées au téléphone. Je me revois assise au café, celui où je travaille quasiment tous les jours. Je me revois composer les numéros, prendre des notes, multiplier les lignes, les questions. Je me revois bosser ces témoignages, la frustration de ne pas pouvoir tout dire mais le défi de retranscrire l’essentiel, le plus important, la juste émotion.

Ça a été chouette de tomber sur vous. Et j’espère que ça continuera.

L'amoureuse de l'amour

Je n’ai jamais dit je t’aime qu’à d’autres je t’aime. Je suis tombée amoureuse d’un bouquet de roses il y a exactement trois Saint-Valentin. Il s’appelait Renaud, il avait laissé un mot, un projet pour Honfleur.
Je suis tombée amoureuse des terrasses sur le port et des plaids qu’on enroulait autour de nos genoux.

Il y a deux Saint-Valentin, je suis tombée amoureuse d’un dîner au restaurant, d’une addition salée et d’une promenade dans Paris. Les ponts de nuits, les par-dessus la Seine, les lumières et nos ombres qui se chevauchaient parfois. Je suis tombée amoureuse d’un baiser vers les trois heures du matin.

Je suis déjà tombée amoureuse d’un profil Meetic, du verre en face à face que nous avons programmé, de l’ambiance dans le bar, d’une paire d’yeux qui fixaient mon cou, d’envie et de curiosité. J’ai aimé rentrer chez lui, j’ai aimé ses draps froissés et le goût de son café au petit matin. Je suis tombée amoureuse de sa tasse Friends, j’ai imaginé qu’elle deviendrait la mienne, qu’elle aurait sa place dans le placard et qu’elle ponctuerait tous nos dimanches matin.

En février dernier, j’ai aimé un rendez-vous sur les Grands Boulevards, la confidence timide d’un homme pas très Saint-Valentin qui m’a avoué avoir peur de l’amour. Je suis tombée amoureuse de sa trouille de tomber contre moi, de ses mains qui tremblaient en parlant de notre rencontre. La cause de plusieurs insomnies. Je suis tombée amoureuse des miennes, elles ont suivi, elles ont rêvé d’un grand appartement, de moquette au sol et de projets d’enfants.

Toutes ces années, j’ai aimé l’amour, l’idée que j’en avais et le mariage que je voulais connaître. Une robe blanche, magnifique robe blanche, un discours rythmé des plus belles citations d’amour, deux degrés d’alcool, un tourbillon, de la danse et la sûreté de s’aimer pour toujours.

Parfois, je voudrais tomber amoureuse d’un visage, d’une histoire et d’une enfance. D’une voix sans ses mots, de fleurs sans leurs symboles, de voyages sans leurs invitations. Je voudrais tomber amoureuse d’un homme.
Mais je suis déjà amoureuse de l’amour.

Une vie sous antihistaminiques

Mardi 28 juillet, 19h40
Floriane se colle à la vitre. A l’intérieur du bar, ils trinquent et lui font signe de se dépêcher. Elle leur montre sa cigarette pour excuser son retard.
Ils viennent souvent ici, entre collègues. Ils sont des habitués comme on dit. Au début, ils s’y rendaient par flemme. Parce que c’était juste en bas du boulot. Puis petit à petit, ils se sont attachés à l’endroit.

19h44
Elle pousse la lourde porte. Elle entre, fatiguée. Elle sourit quand même. Elle n’est pas coiffée, elle n’a pas soif, pas grand-chose pour elle. Elle s’assied en face de lui.
Floriane n’est pas certaine de son prénom, on ne le voit jamais ici. Il fait partie de l’antenne de Lyon et vient en déplacement à Paris une ou deux fois par mois pour quelques jours. Elle s’apprête à lui demander s’il s’agit bien de Laurent. Il ouvre la bouche avant.
« Qu’est-ce que tu veux boire ? »
Elle lui répond « comme toi ». Il revient une minute plus tard avec deux verres. Elle observe son visage dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. A vingt heures, elle finit dans ses yeux.
C’est aussi con que ça.
Floriane sait à ce moment-là qu’ils feront partie des statistiques des personnes qui se rencontrent au boulot. Elle se persuade alors que c’est dans les rencontres les plus banales qu’on fait les plus jolies histoires.

21h16
Elle sent la jambe de Laurent chercher la sienne sous la table. Elle frissonne. Elle a la certitude d’être à l’aube de quelque chose. Ça chauffe dans son ventre. Elle sait qu’elle embarque. Quitte à monter à la place du mort. Sa mère lui dit souvent : avec ton père, je suis montée à la place du mort.
Quoiqu’il en soit, elle ne prend pas le temps de se poser la question. Elle est bien trop occupée à se demander si oui ou non, elle sera son premier baiser parisien.

22h37
Ils sont tous sur le trottoir. Laurent lui fait un petit signe au loin avant de s’éloigner. Chacun prend sa route. Il rentre à Lyon demain à l’aube et elle ne le reverra que dans une dizaine de jours.

23h02
En bas de son immeuble, elle s’assied sur le petit parking à vélo. Elle n’a pas envie de monter. Elle veut faire durer l’instant, se créer des souvenirs. Elle attend. Trente petites minutes, environ. Elle voudrait que sa rencontre avec Laurent ait quelque chose de différent. A chaque fois qu’elle pense ainsi, elle se plante. Des années qu’elle se plante, qu’elle observe des visages dans le sens inverse des aiguilles du montre.

23h34
Elle sort une carte de la France, une carte géante. La fout sur le parquet.
Un doigt sur Lyon, un doigt sur Paris.
Minable. Cette distance est minable.
C’est un non sujet. Floriane plie la carte comme si elle venait de gagner une guerre. Elle pense aux dix jours qui l’attendent avant de revoir Laurent. Dix jours, c’est trop. Ils s’oublieront d’ici-là. A moins qu’il ne soit tombé amoureux d’elle au moins dix minutes ce soir.
Elle prie en s’endormant pour que Laurent multiplie son coup de foudre par quatorze mille quatre cent quarante. Et que leurs retrouvailles à venir soient le prolongement de leurs derniers sourires.

Mardi 11 août, 7h45
Elle enfile une culotte noire à dentelles. Laurent doit monter dans son train. Elle se demande s’il pense à elle.
Les rayons du soleil sucrent son thé. Elle en boit des litres en réfléchissant. Comment faire pour qu’ils se retrouvent avant le verre du soir. Elle fait une liste. Café, photocopie, hasard, passer voir Martine à la compta.

8h30
Dans le métro, elle dévisage tous ces gens autour d’elle qui attaquent sans doute une journée normale. Elle sourit, elle n’a jamais été aussi pressée d’aller bosser. Laurent était à dix jours, puis à cinq jours. Laurent est à trois minutes.
Elle pose ses yeux sur le gratuit du jour qui trainent sur le siège à côté. Elle lit les titres. Encore des morts. Putain ce qu’elle s’en fout. Il est neuf heures, son jean lui fait un super cul et elle a des statistiques à renflouer.

9h10
Elle salue la bande et allume mon ordinateur. Elle tremble. Laurent et elle sont séparés par deux étages et ça la perturbe davantage que quatre cent kilomètres.
Elle reçoit un mail. Laurent. Une invitation pour un café. Elle monte les escaliers, elle prépare mille sujets de conversations qu’elle n’abordera pas.

10h28
Elle arrive avant lui à la machine et fait couler un premier café. Quand elle actionne le second, il lui lance un grand bonjour. C’est la première fois qu’ils se disent bonjour. C’est la première fois qu’elle lui demande s’il prend du sucre ou pas. C’est un peu leur premier matin.
Leurs yeux à peine réveillés se croisent. Ils sont bourrés de satisfaction. Laurent lui demande sur quoi elle bosse en ce moment. Elle lui parle de la rédaction d’un dossier. Ils découvrent qu’ils sont sur un projet commun. Elle se dit qu’un jour, ils auront les leurs.

23h58
Il l’embrasse. Il est presque minuit.
Laurent et Flo, 11 août 2015.
Attentats au Nigéria : 41 morts.

00h02
Elle n’ose pas lui proposer d’aller chez elle. Elle le lui dit. Il répond qu’il n’ose pas lui proposer d’aller à l’hôtel. Ils rient et choisissent sa direction. Dans le métro, il parle de son chat. Elle se voit passer une vie sous antihistaminiques.

00h46
Laurent l’embrasse dans le cou. Elle se demande qui ils seront après cette première étreinte.
Elle se demande combien il y en a eu avant elle, des filles. Si son corps le surprend, s’il innove. Elle se pose mille questions en se sentant partir. Il la veut, mais pour combien de temps.
Ils attendaient ce moment. Elle a peur qu’il n’ait toujours attendu que ce moment.
Elle voudrait encore quelques minutes avant le grand saut. L’euphorie des premières fois lui fait peur. Combien de fois s’étouffe-t-elle entre le moment où l’on se découvre et celui où l’on s’endort ?
Elle voudrait qu’ils discutent encore un peu. Elle voudrait lui demander qui il était quand il était gosse, comment était sa maison, s’il allait à l’école en bus. Elle ne dit rien. Quand il dit quelque chose, c’est pour lui demander si elle a des préservatifs.
Elle ouvre le tiroir de sa table de nuit.
Elle ouvre sa porte.

01h13
Son corps est lourd sur elle. Il se dégage, s’allonge à côté. Elle ne dit rien. Sentiments domiciliés.
Il murmure en filant vers le sommeil qu’il n’est pas câlin après l’amour. Elle prend parti de le croire : s’il ment, elle le saura bien assez vite puisqu’elle n’aura pas l’occasion de le vérifier.
Elle voulait que cette nuit ne soit que la première d’une longue série, elle craint qu’elle soit aussi la dernière.
Peut-être qu’elle s’est faite avoir. Elle n’en sait rien. Elle voudrait faire un bond dans le futur. Savoir si oui ou non, on peut fuir les câlins après l’amour et aimer quand même.

01h48
Elle ne dort pas. Elle se demande qui elle est pour qu’après avoir écarté les jambes, il n’écarte pas ses bras.

07h05
Au réveil, elle ne le découvre pas. Elle l’a guetté toute la nuit. Il pose sa main sur son ventre. C’est peut-être poli de toucher encore un peu le lendemain, pour faire croire que tout est bel est bien là, quand on sait pertinemment qu’une fois la porte claquée, tout n’existera plus.
Ceci-dit, elle n’en sait rien, elle n’a jamais le temps d’être polie, elle est toujours amoureuse avant.
– T’as bien dormi ? lui demande-t-il.
– Correct.
– Je dois rentrer ce soir à Lyon. Je vais essayer de changer mes billets pour ne partir que demain. On ira à la gare ensemble pour le faire, si tu veux. Enfin, si t’es libre ce soir.
Elle voudrait dire non, être une fille dure, vexée, elle voudrait qu’il devienne fou d’elle parce qu’elle lui échapperait. Mais elle répond que oui, elle est libre ce soir.

18h38
Ils se retrouvent en bas du boulot pour aller à la gare changer les billets. Mais il décide d’aller à la gare tout seul. Il ne va rien changer du tout. Il rentre à Lyon.
– Je peux te demander pourquoi ?
– Parce qu’elle va se douter de quelque chose.
 

Il m'avait pourtant dit que j'étais mignonne

Il faisait encore jour il y a quelques minutes. Assise en tailleur sur mon lit, j’ai vu le soleil tirer sa révérence. J’ai des fourmis dans le pied droit. Un début. Et mon téléphone endormi sur la table ne sonne toujours pas. Il ne bouge pas. Moi non plus. Il est mort, moi aussi. J’imagine qu’au moindre son, il m’arrachera un sourire. J’imagine qu’à sa prochaine manifestation, je lèverai de là mon gros cul.

Je n’ai pas faim, je refuse de dîner.
J’ignore depuis combien de temps je suis ici à guetter. Tout le week-end, peut-être. Le pire n’est pas d’attendre. C’est d’apprendre à attendre.
Je progresse. On s’occupe vite dans son lit à attendre qu’un garçon rappelle.

Barbu. Plutôt barbu. De ce que j’en voyais dans la pénombre du bar. On a échangé quelques mots autour de nos bières. Il avait de la mousse au bord des lèvres et un scooter pour me ramener. Derrière lui, j’étais un peu remuée. Trop d’alcool. On s’est alors arrêté un peu avant chez moi. Il m’a rassurée et il m’a embrassée, avant de me trâiner un peu plus loin. Bien planqués, nous avons fait l’amour sur un coin d’herbe. C’était humide et mes cheveux sentent encore la terre.

Je suis rentrée à pied en me répétant son numéro de téléphone pour ne pas l’oublier. Le lendemain matin, je lui ai envoyé un truc. Il m’a proposé d’aller manger un morceau le soir-même. J’ai une haine plutôt prononcée pour les gens qui mangent des morceaux. Peu importe, j’ai accepté. Nous avons passé un bon moment.
J’ai appris son prénom. Julien. J’ai donc mangé un morceau avec Julien.
Nous avons ensuite pris quelques verres, pris le scooter, pris son escalier, pris une capote, pris notre pied dans sa piaule.
Depuis, c’est le vide.

Il fait le mort là. Plus personne. Plus de nouvelles. J’ai bien essayé d’appeler.
Je veux bien aller manger des morceaux moi. Mais son silence me coupe l’appétit. En attendant, je bois des litres de café, je me fais palpiter le cœur. Il faut bien que quelqu’un s’en charge.

Depuis quand largue-t-on par silence. En même temps, comment larguer quelqu’un avec qui on n’a rien vécu. J’ai été quoi, un dernier verre, une distraction, une fin de soirée champêtre.

Elle est belle la distraction. Elle s’emmerde depuis des jours chez elle. Elle se regarde, elle se trouve moche. Elle a fait quoi ? Pour qu’on l’oublie ? Elle avait l’air bête ? Peut-être sale ?

Un mec qui ne rappelle pas n’est pas intéressé, c’est Mona qui dit toujours ça. Alors tant pis.

Je n’ai plus de force. Point de non-retour. Alors doucement je prends mon téléphone, alors doucement je me lève. Et tranquillement en approchant la fenêtre, je le jette sur la terrasse, je le vois se décomposer, s’éventrer. Au moins, maintenant, je saurai pourquoi on ne me rappelle pas. Il faudra juste expliquer à papa pourquoi j’ai pété son téléphone en mille morceaux, mais depuis le temps que je lui répète qu’à seize ans je pourrais bien en avoir un quoi.

La tendresse

Il ne fait pas chaud. Sur le trottoir, j’allume une cigarette que j’agite en souriant à Clément. Assis à l’intérieur, il me regarde fumer. Je crois qu’il me trouve jolie.

Un taxi passe. Je pourrais bien monter dedans et pourtant. Ce soir, je n’ai pas envie de dormir seule. Ce soir, j’ai envie de rentrer avec lui, peut-être parce qu’il part vivre aux Etats-Unis demain. Peut-être parce qu’on se connait depuis hier.

Je colle mon front contre la vitre, je le cherche des yeux, j’aime beaucoup ses yeux. Je ne le vois plus à l’intérieur. Sa chaise est vide, la table encore pleine. Mon sac au sol. Je jette ma cigarette, mon cœur sursaute et mes pieds s’engagent.

Une main saisit mon avant-bras, une bouche se colle à la mienne. Ma tête se cogne à la vitre, mon chignon s’étale, ma respiration se bloque. Clément se serre contre moi ou me serre contre lui. Il me glisse à l’oreille que nous rentrons.

En direction de chez moi, nous ne discutons pas. Je monte les escaliers devant lui, j’ouvre la porte, il ouvre mes jambes.
Pas de dernier verre, pas de tour du propriétaire, il s’allonge sur moi et m’embrasse dans le cou. Mes mains hésitent, passent dans son dos ou cherchent sa nuque.

Il me soulève, s’agrafe à moi, dégrafe mon soutien-gorge et ma ceinture. Il retire mes chaussures et les balancent dans la pièce. Ma bouteille de parfum tombe au sol. Le bruit m’arrête, Clément continue.

Ses ongles se plantent en moi, ses dents prennent le relais. C’est quand il crache le nœud de ma petite culotte que je commence à perdre mon souffle.
Ma fenêtre donne plein sud, mon cul plein ciel, mon visage se prend la moquette à moins que ce soit la moquette qui se prenne mon visage.

C’est drôle, gamine je rêvais d’un prince charmant qui me fasse l’amour droit dans le regard. J’ai toujours voulu qu’on caresse mes cheveux. Qu’on me les tire pour me faire des enfants, pas la haine.

Je n’arrive pas à bouger. Mon corps couleur pêche vire couleur bleue. Je suis un hématome. J’ai mal à moi-même. Ses mains claquent, mes hanches se retournent. J’aimerais faire quelque chose. L’essentiel ne serait-il pas de participer.

Le temps ne passe plus. Clément m’attrape, je l’appréhende. Mon bureau, la gazinière, l’évier. Il me saisit contre la porte d’entrée, je la renomme porte de sortie dans le peu d’air que je trouve.
Il prend son pied, je prends des coups.

Est-ce que quelqu’un pourrait sonner, est-ce qu’on pourrait me sortir de là, est-ce que quelqu’un pourrait calmer son ardeur, sa violence, ses doigts crispés, est-ce qu’on pourrait apaiser mes blessures, les anciennes et les nouvelles.

Je n’avais jamais vu la folie dans les yeux de quelqu’un. Il lâche quelques mots. C’est beau de faire l’amour avec moi, c’est bon surtout, c’est agréable. C’est tout ce qu’il aime.

Je veux qu’il débande, je veux qu’il se casse, je veux dormir, enfiler trois pulls et m’enfermer pour un semblant d’éternité.
Ma tête s’endort tandis qu’elle est promenée. Je crois que ça fait deux heures qu’il me malmène.
Est-on en train de me violer et si oui, dois-je crier.

Il me frappe, le cul, le crâne. Il me demande d’aimer ça.
J’aimerais avoir le choix.

Je ne sais à quel moment il fatigue. Son rythme se freine, il mord un peu moins fort. Je glisse un oreiller sous son crâne dans le peu de survie qu’il me reste. Je lui gratte le dos pour endormir la bête qui sombre quelques minutes plus tard dans un sommeil à l’allure profonde.

Je l’observe, sans bouger, la peur de faire du bruit, la peur d’exister.
J’enfile sa chemise, pour un peu de réconfort. Je me demande pourquoi, pourquoi me blottir contre celui qui vient de me détruire. Je me passe les mains sur le visage. Elles sont noires de mon maquillage qui a coulé.
Maman, j’ai mal à ma tendresse.

Je m’endors dans un lit qui n’est plus tout à fait mien. Le réveil qui sonne me surprend. C’est dommage, j’allais oublier, bien sûr que j’allais oublier tout ça. Encore une cinquantaine d’heures à dormir et peut-être que Clément aurait été loin, dans un avion ou de l’autre côté de l’Atlantique.
Il ouvre les yeux. Il me fixe, fixe sa chemise et me l’arrache. Il fait péter les boutons. Rien à foutre, son pouce attrape ma hanche. Il me retourne, écarte mes cuisses et reprend le boulot. Il est sept heures du matin.
Je ne dis rien, j’ai peur. Il rigole. Il comprend bien que mon corps est indisposé.

Alors il se lève, alors il enfile sa chemise qu’il ne peut manifestement pas boutonner, alors il me souhaite une bonne journée, alors il descend, alors je me penche à la fenêtre, brisée.

Et je le vois siffler le taxi que j’aurais dû alpaguer hier soir.

Trois fois en deux heures

Elle se fait belle. Depuis qu’il est parti, début juin. Elle se maquille chaque matin pour de grands cils et marche la tête droite. Elle espère le croiser. Elle voudrait qu’il voie comme elle est jolie, comme ses jambes ont fondu, comme ses cernes ont disparu. Elle voudrait qu’il regrette, qu’il l’aperçoive et que son cœur en tombe, que le passé lui revienne et qu’un futur l’inspire.
Parfois, elle voudrait qu’il la croise aux bras d’un autre. Alors quand elle est avec un copain pas trop moche, elle marche tout près, un peu collée, un peu serrée, parce qu’ils vont peut-être tomber sur Pierre, rue Princesse. Il venait souvent avant. Il pourrait venir ce soir. Il pourrait la voir avec un autre, trembler de jalousie, revenir à elle.

Elle l’a recroisé, une fois, à une soirée chez des amis en commun. Elle était très jolie, elle avait une jupe noire et des collants mêmes pas filés. Elle lui a souri, pour qu’il remarque son détartrage, mais n’en a pas trop fait, pour rester mystérieuse. Elle dansait, elle faisait semblant d’être absorbée par la musique mais en réalité, elle essayait simplement de sentir le regard de Pierre sur ses hanches. Trois fois en deux heures.

En septembre, elle a mis des photos sur Facebook. Elle rentrait de Grèce, elle avait de beaux clichés. Une amie lui avait confirmé que son plus beau profil était le gauche. Elle a choisi les photos minutieusement, elle n’a pas voulu les retoucher. Pas de triche, Pierre la connait bien. Sur les cinq photos postées, il en a liké une. Elle était heureuse, elle en a parlé toute la journée. Elle était en bonne voie, ses petits plans marchaient. Après, elle a disparu de Facebook six jours en espérant qu’il s’inquiète.

Depuis un mois, elle continue de lisser ses cheveux. De faire du sport. Elle tient bon. Bientôt six mois. Il va revenir, c’est certain. Elle se retient parfois de l’appeler, elle invite leurs amis communs à parler d’elle « toujours en bien s’il-vous-plaît » mais « pas trop pour qu’il se demande ce que je deviens ».

Et puis ce soir, elle va boire, ce soir c’est la Saint Sylvestre, elle va danser, elle va y penser, elle va espérer qu’en 2016 Pierre revienne, elle va applaudir ses propres stratagèmes, elle va demander à ses amis de la prendre en photo, elle va espérer intimement que les clichés soient partagés sur tous les réseaux sociaux de la Terre, elle va espérer que Pierre tombe dessus, pense à elle et fasse son grand retour, elle va surveiller son maquillage à chaque fois qu’elle va aller aux toilettes, elle va se dire je continue, je continue, ça va marcher, fuir, disparaître, intriguer, lui manquer, et puis elle boira un verre de trop, et puis deux verres de trop. Et puis elle lui enverra un texto complètement bourrée.

36 degrés et la pose de mon stérilet

Quand mon gynéco m’a prescrit un stérilet il y a quelques mois en me conseillant de réfléchir, j’ai bizarrement perdu l’ordonnance dans l’heure. Tomber dans les pommes, souffrir des jours durant, saigner comme une vache, faire une grossesse extra-utérine, tout ça à la fois, c’était non. Et puis surtout, je craignais de le sentir du simple fait de penser à lui (comme avec un ex).

Finalement, l’idée a fait son chemin puisque j’ai décidé intelligemment de n’écouter que les femmes qui en tiraient une belle expérience : « La pose n’est même pas un sujet », « Tu as mal quinze secondes et après tu es libre », « Mon mec ne sent même pas les fils au bout, son gland va bien ». Alors j’ai pris mon téléphone et rendez-vous, j’étais aussi fière que peureuse et j’aurais voulu le poser tout de suite, dans l’élan, pour ne plus avoir le temps de réfléchir.

Petit préliminaire dix jours avant, fort agréable, avec un prélèvement endocol en laboratoire. L’infirmière était gentille mais la façon dont elle a exploré les tréfonds de mon corps m’a légèrement fait douter. Si c’était un avant-goût – moi qui adore par ailleurs les frottis, par habitude et par comparaison au détartrage –  tout ce qui touchait à mon col m’a semblé être l’enfer. Mais positive comme je suis (LOL), j’ai décidé d’oublier cette épisode.

La veille de la pose du stérilet, j’ai commencé à flipper sévère, je suis allée le chercher à la pharmacie et telle une petite vieille au besoin de parler, je ne lâchais pas ma pharmacienne. J’attendais qu’elle me caresse les cheveux et propose de m’accompagner.

A deux heures de m’y rendre, ma mère m’a envoyé un petit message : « Pensées pour ton utérus ». J’ai trouvé ça hyper sympa de sa part, moi il y a 29 ans, je n’ai pas pensé une seconde à son utérus. C’est là que j’ai dit à ma sœur – qui m’accompagnait puisque la pharmacienne ne s’était pas dévouée – que j’étais ridicule d’avoir peur, parce qu’un jour il faudrait peut-être accoucher et qu’à côté, la pose d’un stérilet ça faisait un peu pitié.
Ma sœur oscillait entre le besoin de me rassurer (mais c’est rien, calme-toi), et des remarques incontrôlables (jamais je ne pourrais faire ça) (en plus avec un homme).

Au fil des minutes qui me rapprochaient du cabinet médical, j’ai été lire le pire sur Internet. Il fallait bien trouver des raisons d’annuler puisque manifestement, mon corps était si tendu que personne ne pourrait y entrer.
J’ai alors lu que dans des cas très rares le stérilet pouvait s’échapper DANS LE CORPS. Se retrouver dans l’abdomen. Genre une envie d’explorer les coulisses, comme si être aux premières loges d’un vagin n’était pas suffisant.

Alors que j’ai imaginé le recracher par la bouche le lendemain et que j’ai proposé à ma sœur de proposer au chauffeur de bus de faire demi-tour, elle a dit que maintenant que j’avais lu ça, elle était certaine que j’allais l’appeler 48h plus tard en disant que « je sens un truc dans mon estomac, Fanny, est-ce que c’est normal ? ».

J’ai répété j’annule, elle a répété trop tard, et je suis entrée mécaniquement dans le cabinet médical, avec dans une main mon sac, dans l’autre mon « tote bag de secours » comme je l’ai baptisé, avec Antadys, Spasfon, Doliprane, serviettes hygiéniques et numéro d’un ami.
Quand le gynéco a dit « Mademoiselle Michel », j’ai regardé dans la salle d’attente s’il y en avait d’autres, ce qui aurait pu être le cas, je veux dire on est tellement de Michel sur cette Terre qu’il y avait bien une chance sur deux que ma voisine s’appelle comme moi. Ma voisine de chaise c’était ma sœur et visiblement elle ne s’est pas sentie concernée.

J’ai suivi le gynéco, il a demandé si ça allait, j’ai trouvé sa question bizarre, forcément il savait que ça n’allait pas, j’ai alors pensé qu’il n’avait bien noté ce pourquoi j’étais là et qu’il allait me sortir que « bah non, pour un stérilet, il faut s’organiser un peu mieux, pas de rapports sexuels dans les six précédents mois, quinze massages du périnée et une toupie porte-bonheur, on doit repousser, navré ». Mais non, il a regardé mon dossier en me demandant de « lui donner », alors j’ai sorti mon MONA LISA® de mon tote bag et je lui ai tendue, hésitante. Il me l’a un peu arraché.

Il m’a invitée à me déshabiller, j’ai exécuté en espérant qu’il change d’avis puisque moi je rêvais de le faire, tout en me disant que je m’en voudrais à vie.

Quand je me suis allongée, j’ai pensé à mon IRM, souvenir jouissif, et je me suis dit que puisque pendant l’IRM j’imaginais faire une tendre sieste, je n’avais à imaginer à ce moment-là que je subissais un simple frottis.
Quand il a installé le spéculum il m’a dit qu’on avait fait le plus dur, j’aurais bien aimé le croire vu que c’était hyper bien, le spéculum, mais je savais forcément qu’il mentait. Je me suis demandé comment on allait procéder maintenant, à quelle heure précise j’allais mourir et si oui ou non il allait me demander de tousser comme j’avais lu sur la toile et qu’un pet allait s’échapper de moi.

C’était franchement chaud.

Sans oublier qu’il faisait 36 degrés et que je ne dirai jamais « je me suis fait poser un stérilet » mais que je dirai toujours « je me suis fait poser un stérilet sous 36 degrés ». Ça rend l’épreuve plus admirable.
Première étape : « le test », qui a déchargé dans tout mon bas du ventre une tension électrique, j’ai bondi, j’ai dit merde la vache carrément, il m’a rassurée, il a dit que le stérilet ne serait pas pire.

Et le grand moment est venu, mon corps était plus que tendu et mon vagin pourtant complètement ouvert, et la décharge électrique est revenue, elle m’a attaquée le ventre, le dos, et mes yeux allaient pleurer, je crois que oui, ils ont pleuré, trois larmes, de douleur et de joie, du genre « c’est presque fini et si je pars du principe que c’est presque fini alors oui, le mal que je ressens est largement supportable et je peux me dire alors que je suis une adulte ». Mais la douleur n’est pas passée en trois secondes, c’est ça qui m’a effrayée, je me suis demandé si j’allais vivre toute ma vie avec cette douleur. Ça ou les trois canards qui te suivent tout le temps partout, je préfère les trois canards.

J’ai alors pensé qu’un truc pas normal était en train de se passer, je ne voulais pas qu’on ait à recommencer, fallait que la douleur se casse et puis c’est ce qu’elle a fait. Voilà, ça vous parait très long à lire mais tout ça c’est l’objet de trente secondes dans une vie.

Le gynéco a ensuite dit : vous vous sentez de vous asseoir ? J’ai répondu si vous êtes là, bien sûr, il a enchaîné : je reste là, on peut même aller prendre un café, j’ai rigolé bêtement et je me souviendrai à vie de mon premier fou rire avec un stérilet en moi.

Une fois assise il m’a posée quelques questions du genre : voyez-vous des étoiles ? Non. Votre tête tourne ? Non. Coup de chaud ? Oui, mais avec la température qu’il fait, je ne situe pas bien d’où viennent les perles sur mon front.

J’ai regagné la salle d’attente en sa compagnie, la secrétaire m’a récupérée tout de suite, ils s’étaient passé le mot, on ne la laisse pas seule, j’ai cru qu’ils allaient m’escorter la semaine.

Elle m’a donné un petit sucre pour me faire du bien, et puis de l’eau, et puis j’ai demandé 5000 balles parce que sa générosité semblait sans fin. Ma sœur me regardait l’air apaisé, du genre « ma sœur n’est pas morte », ou peut-être « ma sœur n’est pas rouge, elle n’a pas dû péter au moment fatidique ».
Je suis restée posée là avec elle, je lui racontais les détails, je lui disais que bon, accoucher serait cent fois pire, mais que la bonne nouvelle c’est que ça n’était pas près de m’arriver. Ma sœur, elle, me reniflait, elle a dit tu sens la transpiration.

On a ensuite décidé d’aller se promener, c’était la première sortie de mon stérilet sur les Champs Elysées, et puis il s’est passé tout un tas de trucs bizarres. D’abord j’ai dépensé cent euros, comme ça, de plaisir, ensuite je n’avais pas envie de faire pipi, je me suis faite la réflexion après quelques heures, moi qui aie toujours envie de faire pipi, peut-être que le stérilet détendait ma vessie ou alors j’avais une peur inconsciente de me retrouver face à ma culotte et d’observer une petite tête de cuivre déposée là.

Parce que c’était bizarre quand même de ne pas avoir mal, je m’attendais à souffrir comme jamais, et non, à part un léger mal de dos similaire à un début d’hernie discale lombaire qui se réveille, rien n’était alarmant. Pas de grosses contractions, de je me plie en deux, rien. C’était tellement beau que j’ai dit à ma sœur : je pense qu’il est tombé et moi je crie victoire comme une imbécile.

Mais bon, j’étais fière et j’avais envie de crier à tout le monde que j’avais fait poser un stérilet. Alors oui c’est banal, et même écrire un billet là-dessus c’est peut-être aussi con que de vous raconter qu’hier j’ai acheté des oranges à jus et que je me suis coupé les ongles. Mais peut-être parce que j’avais peur, parce que j’avais lu le pire, alors oui, je me suis sentie grande gagnante. Ou alors je m’étais fait croire à l’impossible pour m’applaudir, peu importe.

Depuis, je ne l’ai toujours pas vu dans mon slip, il a l’air bien où il est, et samedi matin, je me suis faite jolie, alors que je m’en fous de me faire jolie pour aller chez Carrefour, mais il se passe ce truc bizarre que je me sens super femme. Je pense que de demain matin, je vais me réveiller, je ferai un 36, je serai bonne et positive, zen et immortelle.

Finalement, tout ça est passé très vite et j’y pense presque déjà plus. Je ne sens pas grand-chose dans mon corps, même si parfois je me dis qu’on est deux, ce qui est légèrement pathologique.

Est-ce normal cette impression de vivre avec un animal de compagnie et d’être soulagée que la relation s’annonce bien. J’ai beau savoir qu’il n’est pas vivant, je l’affectionne tout comme. Je le remercie d’être qui il est, de s’être laissé faire et d’avoir bien voulu de moi comme hôte.

Bientôt, je lui présenterai mon mec, j’espère que ça se passera bien.

Mon Plan cul

Ce matin-là, j’étais assise dans cette salle d’attente. J’avais le numéro 106 et lui le numéro 107. Ou bien c’était l’inverse. Après ma prise de sang et après avoir pissé dans un bocal, je l’ai recroisé au café d’à côté. Il avalait un croissant, sans doute parce qu’il s’était fait piquer a-jeun, je prenais un café solitaire, sans doute parce que je n’ai jamais mangé le matin.

On a commencé par se sourire, on a un peu discuté et c’est comme ça que la relation est née, avec dans l’ordre une partie de jambe en l’air le lendemain soir pour un premier baiser quelques jours plus tard.

On s’appelait rarement, on se fixait quelques rendez-vous par mail, on se programmait des soirées, des verres, des expositions, on s’aimait un peu quand on se voyait, jamais quand on ne se voyait pas.

Notre histoire avait le mal de l’époque, ou peut-être le bien, celui de ne pas former un couple mais d’être un peu plus que des amis, celui de ne pas parler de « nous » mais d’oser le conjuguer maladroitement une fois tous les dix jours.

Il était juste quelqu’un que je voyais, quelqu’un à qui je racontais mes week-ends sans forcément dire ce que j’en avais pensé, quelqu’un qui connaissait mon boulot sans en connaître les horaires, quelqu’un qui venait chez moi sans y laisser de brosse à dents.

Nous avons passé des mois comme ça, à rire le samedi soir sans savoir à quoi ressemblait le dimanche de l’autre, à marcher dans la rue presque séparément, lui qui prenait souvent un mètre d’avance comme pour mieux chercher la prochaine rue à emprunter, quand moi je me contentais d’avoir un guide plutôt qu’un mec.

Il n’y avait rien d’inquiétant, mais j’avais peut-être l’envie, un jour, de découvrir un peu plus ses journées, le prénom de son frère à qui il devait acheter un cadeau qu’il n’irait pas choisir avec moi ou son groupe sanguin, information inutile qui racontait quand même notre première rencontre.

Je rêvais le soir, parfois, d’être présentée comme « sa nana » devant qui nous croiserait, j’imaginais des cartes duo à souscrire chez Gaumont et des clés d’appartement à s’échanger un jour pour faire un pas, un petit pas.
Finalement, je crois que ce que je préférais dans ce « plan cul régulier qui valait un peu plus », c’était qu’il soit régulier.

Entre chaque rêve, je me faisais prendre dans tous les sens, je racontais cette énième soirée avec mes amis sans lui faire un récapitulatif du nombre de verres ingurgités, du volant que j’avais pris en angoissant un peu et du fou rire que j’avais adoré quand mon meilleur ami m’avait fait danser comme un fou jusqu’à m’en tordre la cheville.

Il manquait simplement à notre histoire des détails, de ceux qui définissent un couple, comme d’aller faire les courses ensemble, dormir ensemble, partager une angoisse et un sandwich à la va-vite, partager un réveil plutôt qu’une douche en plein après-midi.

Dans ma vie, il n’y avait que lui. Dans sa vie, je suppose qu’il n’y avait que moi. On se respectait, lui et moi, un et un, debouts ou allongés. Mais pas suffisemment pour être deux.

Un soir, alors qu’on réglait l’addition séparément avant d’aller faire l’amour chez moi sans s’y endormir après, il m’a demandé si venir à son anniversaire la semaine suivante était un plan qui me convenait. J’ai dit oui, me voyant déjà n’offrir aucun cadeau et être présentée comme une amie d’enfance, une collègue ou une voisine.

Je n’ai rien acheté ni rien projeté, je suis venue avec une bouteille de vin, notre préférée pour le clin d’œil. Lorsque son meilleur ami dont j’ai vu le visage pour la première fois, m’a demandé mon prénom, mon job et d’où je connaissais Stéphane, j’ai répondu le plus simplement du monde en séchant sur la troisième question.

C’est à cet instant que Stéphane est arrivé derrière moi, a répondu que l’on s’était rencontré de façon plutôt originale, un matin non loin d’ici. J’ai souri, demandé du vin, son pote a tendu son verre. On a râlé parce qu’une nana sur la tablette mettait de la musique chiante.

C’est au moment où je faisais avec moi-même quelques paris quant au groupe sanguin de Stéphane que j’ai senti ses doigts courir le long de mon dos. Celui qui depuis un an me prenait contre un mur ou par surprise, par devant ou par derrière et sans se lasser, innovait. Ce soir-là, devant le public de ses trente ans, il m’a prise par la main. J’ai alors pensé qu’on était du même groupe, fait pour donner de soi, recevoir de l’autre et se mélanger, sans doute, pour les années à venir.