Dans 89 jours

J’ai toujours eu un rapport étrange aux comptes à rebours. Ils me rassurent et m’effraient. La dernière fois que j’ai compté sur mes doigts, le nez contre le calendrier de mon téléphone, c’est lorsque mon mec est parti en Malaisie. Je l’ai accompagné jusqu’au RER (l’aéroport c’est loin), je suis rentrée, le vide était déjà là, j’ai pensé « 22 jours ». Et puis j’ai pensé « c’est court », j’ai aussi pensé « c’est long ». Le soir, je l’enviais, le décalage horaire le rapprochait davantage de moi, que moi de lui.

Le matin, je me levais, je me disais « bientôt ». Le temps ne passait pas vraiment, j’étais clouée au lit avec mon hernie discale. Je n’avais qu’une chose à faire, c’était compter. Les jours et les médicaments. Evidemment, plus tu comptes, moins le temps passe.

Le décompte suivant son chemin au même rythme que mes heures à moi. Parfois je le soupçonnais d’être un peu mou du genou mais on était quitte, j’étais un peu molle du dos.

Quand j’ai pu doucement remarcher, le temps passait plutôt vite. Certains jours je ne comptais pas, j’oubliais et voilà que j’étais heureuse de retirer deux jours d’un coup à mon attente.

Je n’aime pas l’idée d’attendre mais je n’aime pas non plus l’idée d’un temps qui file à grande vitesse. Tu te presses, tu veux retrouver ton mec, mais demain t’auras cinquante ans et tu te demanderas pourquoi avoir tant espérer que les aiguilles accélèrent.

Quand il est rentré, j’ai évidemment trouvé qu’il était rentré vite et surtout à temps. Parce que quand tu le revois, tu as le sentiment d’avoir atteint ta limite. Le cerveau est bien fait, il ne te fait pas craquer mais te fait croire que tu étais à deux doigts de le faire et que tu peux te féliciter.

Voilà, depuis août dernier je n’ai pas eu de nouveau décompte en tête (et pas de crise d’hernie discale) si ce n’est peut-être le cinq, quatre, trois, deux, un, bonne année, que j’ai crié bêtement, superstition obligée, la peur de ne pas être à l’heure, d’être en retard pour 2016, de louper le grand saut et le nouveau recommencement.

Et aujourd’hui, un nouveau décompte est là. Le roman est terminé. Le roman est titré « 89 mois ». Un soir, on s’est regardé avec mon éditrice, on s’est dit : il s’appelle 89 mois et un jour, il sortira dans 89 jours (quand on prend un verre de vin, on a l’esprit plutôt mathématique, un jour on a même trinqué au fait que un + un, ça fasse deux et que c’était cool d’avoir des souvenirs d’école).

C’est dit : le roman qui s’appelle 89 mois sort dans 89 jours. J’étais un peu obligée, avec un titre pareil, de penser au décompte.

89 jours, ça me paraît un monde alors je me dis qu’il ne faut pas y penser, de ne pas dérouler mes doigts et mon agenda, tout oublier pour que ça approche sans que je m’en rende bien compte. Tu vas me dire, heureusement que le roman ne sort pas dans 89 mois.

Je préfère penser 89 jours que 3 mois, j’ai l’impression que ça passe plus vite, même si le chiffre est plus gros. Faut dire que dans nos têtes, un jour passe plus vite qu’un mois.

Jeudi soir, en me brossant les dents, je me suis quand même dit « il sort dans trois mois, ça va aller super vite ». Jeudi, on était le 4 février (au cas où tu veuilles connaître la date de sortie du roman et celle où je me lave les dents).

Voilà, je n’ai rien d’autres à te dire si ce n’est que j’hésite à poster tous les jours J-89, J-88, J-87 sur Facebook, et ainsi de suite – je ne tape pas jusqu’à J-1 parce que j’ai la flemme, d’abord, et parce que la longueur de cette liste pourrait m’effrayer, ensuite.

Alors faisons comme ça, n’y pensons pas, ne pensons à rien et le jour de sa sortie, le 4 mai, on se dira : ça passe vite 89 jours. Ton billet, c’était hier.

15h, heure de merde

Je déteste « 15h ». Je déteste cette heure creuse où il ne se passe strictement rien : les gens digèrent, le déjeuner est terminé, l’apéro encore loin. Je déteste même l’après-midi à partir de 14h35. Parce que quand on donne l’heure, on dit « quinze heures moins vingt-cinq ». Ça tape déjà dans les 15, je n’aime pas. Et jusqu’à 15h59, je n’aime pas.

En entreprise, on te colle des réunions à 15h, tout le monde se touche le ventre et boit son café, tout le monde est content de voir le temps défiler et se réjouit de voir bientôt « 16h » s’inscrire sur son mobile. A partir de 16h, ça passe plus vite, c’est bien connu.

Et puis t’as remarqué, on te dit toujours de ne pas poster sur Facebook à 15h, car tu vas tomber dans un vide. 15h, c’est le triangle des Bermudes, ça me fait flipper. Envoie un SMS à 15h, on ne te répondra pas. Le monde s’arrête. Moi aussi.

A 15h, je n’ai jamais d’énergie. Si tu me demandes un truc à 15h, je ne suis pas là ou je réponds « lol ». Le matin, je suis vive. Après 17h je suis vive. Après 21h, je reste vive mais ça dépend pourquoi. Il y a un fossé entre travailler et boire, même pour une fille qui « écrit ». (T’as vu, je suis pudique, je mets mon métier entre guillemets).

D’ailleurs, j’en veux à 15h d’exister, mais pendant le roman, j’ai été victime d’un miracle. Certains jours, à 15h, j’étais avec mes personnages. Ils aimaient bien me voir à 15h, ils ne devaient rien branler non plus.

J’ai toujours pensé qu’il fallait mieux bosser tôt et terminer sa journée à 15h. C’est tellement vide, 15h, autant remplir cette tranche horaire de choses qu’on aime. Mais je vais te dire, je ne trouve pas toujours comment la remplir. Ou si, faire un deuxième roman avec des personnages qui ne branlent rien à 15h. En attendant que mes idées se réunissent, je regarde 15h, l’appartement me paraît froid, triste, il n’aime pas 15h non plus.
J’ai essayé plein de trucs. Ces derniers temps, je me suis mise au bain. Oui, je prends un petit bain à 15h. Ma vie de free-lance est absurde. Surtout que pour en arriver là, je me dis que détester 15h, c’est vraiment avoir un problème de riche.

Je fais aussi des mots fléchés et j’appelle des copines. J’ai des copines free-lance qui se font bien chier à 15h et qui n’ont pas de baignoire.
Parfois, je me lave les cheveux et je décide de les lisser, ça m’occupe presqu’une heure jusqu’au goûter. Même si je ne goûte pas. D’ailleurs, je goûtais avant. C’est peut-être ça, le souci. On nous a trop appris à attendre le goûter. Et quand tu attends quelque chose, tu n’es pas dans le présent.

J’ai pensé à la sieste, le meilleur moyen de s’éloigner de cette heure de merde, mais je n’arrive pas à dormir. Quand je réussis, je me lève la tête dans le fion, et je me dis qu’il vaut mieux en chier à 15h que tout le reste de la journée.

Non vraiment, je n’ai quasiment que des souvenirs creux et ennuyeux de 15h. Pire 15h30. T’attends la récré, t’attends de quitter le boulot, t’attends qu’il y ait un truc à la télé. Parce qu’à 14h30, tu te tapes toujours Sophie Davant, les enfants disparus et les combats contre la maladie, et ça me donne envie de me suicider, en même temps ça tombe bien, que se suicider à 15h. Comme le dimanche ou le lundi matin ou durant le mois de novembre.

Bon, voilà, tu t’en fous, ou bien tu comprends.

Cet après-midi, vers 15h, j’ai réfléchi. Il faut vraiment que je sorte de cette angoisse. Il faut que 15h change de ton.

Je me suis dit qu’en mai, quand le roman sortirait, je ferai un truc cool. J’irai le voir en librairie une après-midi bien pourrie à 15h. Pour avoir à jamais le souvenir d’un 15h qui procure une petite chaleur dans le ventre.

Les grandes vacances

Hier, je discutais de sperme avec Nathalie Giraud, sexothérapeute, au téléphone. C’était chouette. Au milieu de notre conversation, on a parlé de mon premier roman que je viens de terminer. Et je lui ai dit combien je ressentais un vide, un manque. Alors elle m’a suggéré de m’adresser à mes personnages, de leur souhaiter de « bonnes vacances » et de les retrouver en mai, pour la sortie. Allez, dis-leur.
Cinq mois de vacances, ils vont se mettre bien.

Quand nous avons raccroché, j’ai imaginé Nathalie me prendre par la main et me planter devant mes petits copains : allez, dis-leur, vraiment. Alors je leur ai souhaité de magnifiques vacances, du soleil, des mojitos, du sexe, et de régler leurs petits problèmes, parce que je n’ai pas pu tout faire.
Dans mon bureau, en plein silence, j’ai attendu qu’ils me répondent, mais en même temps, je fixais le grand mur blanc devant moi, il aurait peut-être mieux fallu fixer mon manuscrit.

Puis après tout, mes personnages ne m’aiment peut-être pas. C’est sûrement chiant une vie où tu changes trois fois de prénoms en six mois.

J’ai ensuite quitté la pièce, je les imaginais dans l’avion et je les ai trouvés un peu égoïstes de ne pas m’inviter. Après tout, sans moi, ils n’existeraient pas.

Ce matin, je pensais tellement à eux que ça m’a démangé de leur envoyer un message pour savoir comment ça se passait. Au moins pour savoir où ils étaient, voir si l’éditeur rince bien. Je me suis retenue, pour ne pas être trop envahissante. Et c’est peut-être mon silence qui les fera revenir, ça a marché avec quelques ex.

Depuis, j’imagine cette petite bande s’éclater dans une piscine tandis que moi, je suis prise d’un vide terrible et je compte les jours jusqu’à notre prochain rendez-vous. La bonne nouvelle, c’est qu’on va sûrement se croiser – eux très bronzés et moi blanche comme un cul – après l’impression des épreuves non corrigées parce que ce serait bien de publier un roman corrigé. Et puis on se recroisera à des réunions, des trucs du genre, avant de se voir en librairie et de se sauter dessus.
Avec l’espoir fou, déjà, que vous vous sautiez aussi dessus.

Nous étions là – Partie #2

Ce n’est pas un besoin de me décharger, je n’ai pas envie d’écrire un journal intime en déclarant combien cette date m’a changée, combien mon insouciance a valdingué. Elle était sous les balles, c’est vrai. Mais ce n’est pas la vocation de cet écrit, même si ma lampe torche éclairera davantage mes journées, mon quartier, mes amis.

J’ai envie de parler au nom de M., aussi. Ecrire en son nom sans même lui demander la permission. Parce que son silence, sa pudeur, dégagent parfois de la peur, parce qu’on ne fait plus l’amour de la même façon, parce que nous sommes devenus plus précieux l’un à l’autre. C’est une étonnante façon que de faire triompher notre couple, que d’être passés à « ça ».
Cependant, nous ne sommes pas passés à « ça », pas vraiment. Par quelques moyens que ce soit, nous n’avions aucune chance de nous retrouver ce soir-là dans le 10ème et le 11ème arrondissement de Paris, nous n’avions aucune chance d’être au Bataclan. M. n’écoute pas vraiment de musique. J’écoute Vincent Delerm. Nous habitons dans le 13ème arrondissement et prenons nos verres entre ici et la rue Mouffetard.

Peut-être que oui, M. aurait pu se retrouver au Stade de France, parce qu’il fréquente beaucoup les stades, parce qu’il regarde le football, souvent. Il s’agit là de notre seul « Et si ». Et si M. avait été au stade ce vendredi soir pour aller voir France – Allemagne. Ils en avaient parlé avec ses amis, trois mois avant le match, quand les places ont été mises en vente. Ils ont finalement décidé de ne pas s’y rendre, parce qu’il s’agissait d’un match amical et qu’ils risquaient de se les cailler en plein mois de novembre. Ce n’est que des semaines plus tard que nous avons pensé à ça. Mais ce « Et si » ne nous a jamais fait frissonnés, et quelque part, ne nous a jamais paru important. Des centaines de milliers de personnes avaient dû envisager d’aller au stade de France. Des centaines de milliers de personnes sont passées « à côté ». Cette course au millimètre, à qui se trouvait au plus près, m’indiffère. Parfois même m’exaspère. Que veulent-ils gagner, ces joggeurs, qu’ils auraient perdu ?

Aucun de nous deux n’a essayé de joindre l’autre en vain, ce soir-là. Aucun de nous deux n’a enfilé ses chaussures à la recherche de son amour dans les rues de Paris, dans les hôpitaux, espérant que la réalité ne soit qu’un cauchemar, que le réveil sonne, que le jeudi revienne. Aucun de nous deux n’a serré son téléphone, le corps tendu, les doigts crispés, le cœur battant, à guetter un appel, un retour. Aucun de nous deux n’aura eu à se confronter aux affaires de l’autre, aux affaires qu’il ne touchera plus, au verre laissé sur la table, aux empreintes dans la salle-de-bain, aux odeurs sous les draps, à un « à tout à l’heure » qui résonne encore dans certains appartements et qui résonnera toujours comme un coup de poignard en plein dans une promesse. Celle de se revoir juste après un apéro, un concert.

Je pense sans cesse à tous ceux qui ont dû dire « Je te tiens au courant, je ne rentrerai pas tard ». A ceux qui sont sortis à reculons, pas très motivés, dans la hâte de rejoindre leur lit, leur amant, leur mari, pour se serrer fort en ce mois de novembre. A ceux qui étaient à deux doigts d’annuler et n’ont pas osé le faire, parce que ça ne se fait pas, de planter les copains. Encore moins un vendredi soir.

Le vendredi 13 novembre au soir, nous étions simplement chez nous, au chaud, avec des amis de M. Le lendemain, on fêtait ses trente ans avec quinze jours de retard. Ses copains niçois avaient débarqué le vendredi matin pour profiter d’un long week-end parisien. Nous les avons retrouvés Place de la Contrescarpe pour prendre un café et nous avons bu des bières. Il était midi. Il était vendredi 13 novembre. J’avais bouclé mon boulot et rendu un sujet sur le quotidien d’une Cam Girl.

Je me souviens parfaitement du moment avec ses amis, nous étions six agglutinés autour d’une minuscule table dehors et je ne me sentais pas à l’aise. C’est la première fois que je voyais ces trois garçons venus du sud de la France. Ils parlaient entre eux, avec M. Ils ne me posaient pas de questions, je restais en retrait, j’essayais bien de réagir à leurs propos, leurs blagues, mais ces dernières n’appartenaient qu’à eux.

Je suis partie en plein milieu du verre, je n’en avais pas marre d’être dans le décor, non, ce n’était pas ça. Je ne sais pas vraiment ce qui m’a fait décoller, j’avais une boule dans le ventre, mais je n’ai pas le droit de parler de mauvais pressentiment. D’abord parce que cela m’arrive souvent d’avoir « un mauvais pressentiment » et que je me plante, ensuite parce que ça m’a fatiguée, après les attentats, d’entendre que chacun ce jour-là a senti quelque chose, quelque chose qui l’a poussé à annuler sa sortie au Petit Cambodge, à la Bonne Bière, au Carillon, à la Belle Equipe, au Comptoir Voltaire. Que doit-on conclure ? Que les morts n’avaient pas de pif, eux ?
Je ne suis personne pour pouvoir dire que quelque chose me tracassait le ventre, que j’y sentais une chaleur étrange en descendant la rue Mouffetard pour rentrer, que j’ai voulu avancer mon roman mais que rien ne sortait, comme si mon corps savait et se figeait déjà, comme s’il devenait spectateur et démuni. Paris ressemblait à hier, j’essaie de me le répéter, c’est simplement moi qui ne me sentais pas comme hier.

Il m’arrive parfois de vouloir me sentir seule, moi qui suis plutôt à l’aise avec les gens, ravie autour d’une table, un verre à la main, au milieu de conversations qui fusent, rebondissent, s’éteignent avant la prochaine. J’aime être là et silencieuse, j’aime que l’on soit nombreux pour observer et écouter, sans me sentir obligée d’intervenir. La présence des autres me rassure, elle me rappelle ces soirées, gamine, où je m’endormais sur le canapé tandis que mes parents dînaient avec des amis. Le brouhaha me berçait, leurs voix s’éloignaient, les anecdotes partagées devenaient flous et me tenaient chaud.

Je n’étais donc pas dans mon assiette, il devait être seize heures. J’ai été erré dans les magasins du côté d’Opéra sans rien acheter, je n’avais pas le cœur à la dépense, je n’avais pas envie de cette pré-soirée entre copains. J’ai pris un bus au hasard pour rentrer, je me rappelle parfaitement de ma place contre la vitre, je regardais Paris, je me demandais pourquoi je me promenais comme ça, sans idée fixe, sans but. J’aimerais me rappeler de la musique que j’écoutais mais je n’en ai aucune idée.

Je ne me souviens pas de la météo, je sais qu’il ne pleuvait pas, je dirais qu’il y avait de la lumière, quelques rayons de soleil. Je n’ai aucun souvenir de grand froid non plus. Peut-être que l’air ressemblait à un début de printemps.

J’ai fini par rentrer, parce que M. m’a appelée, tout le monde allait débarquer à l’appartement. Nous allions être dix. D’autres de ses amis parisiens allaient nous rejoindre pour passer la soirée chez nous. C’était la décision qu’ils venaient de prendre : regarder le match à la maison plutôt que de sortir le visionner dans un bar. Certains ont dit après « on a failli sortir » mais nous serions sortis à cinquante mètres dans le quartier des Gobelins. Nous n’avons donc failli rien du tout.

Ce qui m’a consolée durant ce début de soirée, c’était d’être la seule fille et de ne pas avoir l’obligation d’être entièrement présente. Je pouvais rester dans la chambre, lire ou écouter ma musique, appeler ma sœur ou changer les draps. Regarder le match de foot était une option, alors je me baladais chez nous, sans m’arrêter sur une activité précise.

J’étais dans ma chambre, mon téléphone portable à la main, quand j’ai lu précisément cette alerte info :
Une fusillade a éclaté aux alentours de 21 heures dans le 10ème arrondissement de Paris, rue Bichat, ce vendredi 13 novembre, ont rapporté plusieurs témoins sur les réseaux sociaux. Un homme aurait fait irruption armé d’une kalashnikov et aurait tiré sur la terrasse d’un restaurant appelé le “Petit Cambodge”.
Il y avait une faute d’orthographe à kalachnikov.

J’ai pensé à un règlement de compte en lisant le message à voix haute, de retour dans le salon. Les garçons ont hoché la tête et après il y a eu cette fille, A., qui nous rejoignait, une amie d’un des niçois. Ma taille, brune, qui venait d’arriver en région parisienne, prof, qui ne se faisait pas au coin, qui se sentait un peu seule. Elle était ravie de voir du monde ce soir et a commencé à me faire la conversation.

On s’est isolé dans la cuisine pour qu’elle fume une cigarette. J’ai envoyé un message à G., parce qu’elle habitait à cent mètres du Petit Cambodge à cette époque, parce qu’elle avait ses habitudes dans le quartier. Mon message était une capture d’écran de l’alerte, et j’ai ajouté « Tout va bien ? Tu as vu ? ». G. ne m’a pas répondu tout de suite.

On a parlé longtemps avec A. que je découvrais, je ne sais plus vraiment de quoi, sans doute de mon métier et puis du sien, de la vie ici, moi qui devais lui répéter combien j’aime Paris, pour la convaincre qu’elle s’y ferait. Je l’enveloppais avant même de savoir.

Il y a eu un message de ML. vers 21h50 qui m’a demandé : « Tout va bien Caro ? ». Je n’ai pas compris tout de suite. J’ai ensuite fait le lien, en repensant au message que moi-même je venais d’envoyer à G. J’ai pensé que ML. avait alors oublié que j’avais déménagé, parce que six mois plus tôt je vivais à quelques pas de chez G. Elle a peur que je traine en bas de chez moi, voilà ce que je me suis dit. Avec recul, ça n’a aucun sens. ML. était venue depuis aux Gobelins, dans notre appartement. Elle savait très bien où je logeais. Mais j’ai pensé à un oubli, parce je ne savais pas du tout ce qu’il se passait, je ne savais pas que minute après minute, peu importe ton quartier, tes habitudes, Paris devenait un tout, on était vendredi soir, tout le monde était susceptible de sortir dans n’importe quel quartier, tout le monde était susceptible de tomber. Ça pétait de partout. Seconde après seconde, nous étions tous en danger.

Mais on a continué de discuter avec A. et ça m’a semblé être une éternité. Son téléphone était posé à côté du mien, je m’étais mise en mode silencieux. C’était encore une soirée ordinaire, c’était avant de savoir, et parfois j’aimerais replonger dans les détails de ces quelques dernières secondes, j’aimerais me rappeler exactement où je me trouvais dans la cuisine, si la fenêtre était ouverte de beaucoup, si la vaisselle était faite, j’aimerais me rappeler de ma tenue, de mon jean, de mes chaussures ou de mes pantoufles. Est-ce que j’étais maquillée, comment étais-je coiffée ? Qui étais-je vraiment ? Quel était mon visage avant de se glacer d’effroi ?

Nous étions là – Partie #1

« Ils étaient comme toi, ils étaient comme moi,
Ils n’étaient pas guerriers, mais sont morts au combat,
Ils étaient cœur d’amour, ils étaient cœur qui bat,
Puis qui battra toujours, même en dessous la croix,
Ils étaient ces amis que je connaissais pas,
Ils étaient mon pays, et puis le tien je crois,
Ils resteront Paris, Paris se souviendra,
Toujours de ses amis, la lumière brillera »
Saez, Les enfants paradis, 2016,
en hommage aux victimes des attentats de Paris

Je ne sais pas pourquoi je me lance dans ce récit. L’envie d’écrire est soudaine. J’y pensais en remuant mon café dans la cuisine, j’y pensais et j’avais froid, je me disais que j’avais envie de raconter ce que nous ressentons depuis un an, de photographier Paris, de laisser une trace aux enfants que nous n’avons pas encore.

C’est ironique, quelque part. Après ça, faire des enfants est un projet qui se met entre parenthèses chez certains, un projet à l’allure égoïste et dangereuse. On ne peut pas faire d’enfant dans ce monde. C’est ce que disaient les couples en soirée après le 13 novembre. C’est ce que disaient les femmes enceintes, en d’autres mots, en se touchant le ventre.

Certains repoussaient leur envie de bébé presque par respect pour l’auditoire. Peut-être qu’il était indélicat de dire on est en vie, on veut fonder une famille, on ne va pas annuler notre FIV, d’ailleurs on ne peut pas annuler notre FIV. D’autres disaient au contraire vouloir se blottir encore, confondre leurs corps, ne pas se laisser dépasser. Beaucoup se cachaient derrière les disparus : ils attendent de nous que l’on poursuive. Ça rassurait les gens de penser à la place des morts, ça encourageait une décision ou mitraillait la culpabilité.

Pendant de longs mois, faire un bébé ou ne pas faire un bébé avait rapport avec le 13 novembre.

Avec M., nous ne parlions pas vraiment d’enfant avant le 13 novembre 2015. Après, le sujet n’a pas été ombragé, non plus éclairci. Et aujourd’hui, un an plus tard, le sujet s’invite parfois sur la table, il s’invite indépendamment des attentats de Paris, il ne se réfléchit plus selon ce monde de fou. On ouvre la possibilité, pour plus tard, sans pression.

Si un jour nous faisons des enfants, j’aimerais qu’ils lisent ce texte, j’aimerais qu’ils respirent la jeunesse que nous avons connue, qu’ils respirent Paris, les rues, les gens, qu’ils aient un témoignage. Bien sûr, il en existe des témoignages, des témoignages durs, qui brouillent les yeux, font mal au bide. Les hommages et les souvenirs sont là, en librairie ou sur Internet.

Je ne suis pas grand-monde pour témoigner. Je ne dis pas non plus qu’il aurait fallu être quelqu’un. Personne ne se mousse d’avoir été aux premières loges.

Je ne vais pas prétendre à une place que je n’ai pas. Nous avons tous vécu les attentats de Paris mais nous n’avons pas tous vécu la même chose. Il y a eu des vies brisées, des familles déchirées, des larmes que je n’ai pas entendues. Et même, même si j’avais tendu l’oreille, même si je l’avais collée au plus près de l’enfer, contre les murs de l’horreur, je ne saurais comprendre, dire, retranscrire, les déchirements ou le silence, la colère et le deuil. Je ne suis que moi et je n’ai pas la capacité de raconter le drame qui a traversé et traverse encore des centaines de personnes.

D. m’a souvent confié qu’elle n’assumait pas sa douleur, qu’elle n’osait pas en parler. Elle était chez elle le 13 novembre et ses proches étaient en sécurité. Avoir peur, être triste, anéantie, ça frôlait l’exagération, me disait-elle. Elle ravalait ses larmes, elle gardait un semblant, une distance, par politesse. Comme si la douleur avait son échelle, sa légitimité, comme si nous devions chacun, selon notre degré de proximité avec les attentats, s’autoriser et s’interdire certains sentiments. Ne pas déborder, rester dans le cadre, ne pas pleurer devant qui a connu pire, ne pas exprimer sa peur devant qui était allongé sur le sol du Bataclan. Je voudrais que D. lise ces mots en se disant qu’elle a le droit d’y penser chaque jour, d’en trembler. Avoir mal, ce n’est pas se mettre en avant. L’émotion est collective, nous sommes tous potentiellement touchés. J’ai mis du temps à assumer ma peine, et aujourd’hui, je voudrais assumer mon récit, assumer d’écrire sur le sujet. Le bruit de mon clavier me donne le sentiment de marcher sur des œufs que je casse pas à pas.

Je suis une parisienne lambda, je fais partie de celles et ceux qui étaient dans leur salon quand les nouvelles sont tombées, qui ont regardé BFM TV toute la nuit et qui se sont signalées être en sécurité sur Facebook. Je fais partie de celles et ceux qui ont échangé des messages et des coups de téléphone en essayant de n’oublier personne, en se remémorant les soirées, parfois les adresses, des uns des autres. Je fais partie de celles et ceux qui ont tremblé, pleuré, qui ont cherché leurs mots pour demander « Et tes proches vont bien ? » s’étonnant même d’employer le mot « proches », pour ne pas dire ton frère, ton mec, ta sœur, parce qu’ils sortaient ce soir-là. Il y avait de la distance dans nos voix, des pincettes dans nos propos, la crainte d’employer un prénom, de désigner quelqu’un de précis, comme pour ne pas l’associer aux évènements.

Je suis devenue une collectionneuse du 13 novembre, j’avais un besoin de me lier à l’évènement, de le traverser, de le conserver. J’ai gardé les journaux, les couvertures de magazines, j’en ai encadré quelques-unes. Je les regarde souvent, elles me font froid. J’ai acheté « Vous n’aurez pas ma haine » d’Antoine Leiris dès sa sortie, je l’ai lu plusieurs fois, j’ai lu tous les portraits du Monde, mais je crois les avoir lus en diagonale, parce que ça me tordait en dix, parce que chaque détail dessinait un corps, des habitudes, chaque détail mouvait ceux qui n’étaient plus là. Ils me paraissaient si précis parfois que j’avais cette sensation de les connaître, les mots sortaient en réalité de leur bouche à eux, comme si on prenait un café au printemps, ensemble, tranquillement, comme s’ils me racontaient leur existence, leur goût pour la musique, leurs rituels en matière d’apéro.

J’ai regardé toutes les émissions, je me suis procurée « Nos 14 novembre » d’Aurélie Silvestre, je l’ai lu en pleurant, j’ai retenu des mots, des passages, des images. Il y a de la curiosité morbide dans tout ça et un drôle de sentiment, aussi, celui d’être voyeuriste. Je parcourais ses mots puis reculais en séchant des larmes. J’y revenais, comme un besoin. Je me retirais, par survie. J’ai lu son récit comme on hache un sentiment, non pas pour qu’il dure, plutôt parce qu’il est trop difficile de le fixer droit dans le regard. J’avais l’impression d’entrer dans sa vie, ses détails, je visualisais parfaitement le corps de Matthieu, son compagnon, qu’elle décrit quand il s’apprête à prendre une douche. Je me demandais qui j’étais pour entrer ainsi dans son combat, comme des milliers de lecteurs. Et en même temps, j’en ressentais le besoin, comme une main silencieuse que l’on tend.
Puis j’ai ajouté son livre à une pile, une pile de souvenirs que je veux garder précieusement, pour que cette date ne soit pas le simple point d’une frise chronologique. Replonger plus tard sans jamais s’être vraiment détachée. Se dire que c’était ça, le 13 novembre.

J’écoute « Les enfants paradis » de Damien Saez en boucle depuis que la chanson est sortie, je la diffuse au maximum dans mes oreilles, en traversant Paris de nuit, je me sens portée par la ville, les trottoirs, je ne veux plus partir, je veux rester, être là, contre les autres. Les petits, les grands. Paris marche à vive allure, les gens sont pressés, et j’aime cette effervescence. C’est ce qui m’a séduit dans cette ville.
Aujourd’hui, j’observe les gens que je croise, au rythme de Saez, le pas à un peu moins vif.

Il y a ce type qui m’a marqué, assis à la terrasse d’un café, une après-midi. Il portait un pull rouge et fumait lentement, du moins j’ai vu ce geste, presque nonchalant, ou artistique, alors que le bus dans lequel je me trouvais filait droit. Il a passé son autre main dans ses cheveux bruns et bouclés. Il était face à un ordinateur, il bossait, certainement, et la chanson disait : ils étaient amoureux, ceux qui se sont blottis, l’un contre l’autre à deux, contre la tyrannie.

J’ai imaginé ce type amoureux, j’ai imaginé son compagnon ou sa compagne. J’ai imaginé son geste lent dans d’autres cheveux.
C’était au Café Victor, dans le 5ème arrondissement, automne 2016.

Parfois, il nous arrive avec M. de se projeter ailleurs, dans une autre ville, mais ce n’est pas une fuite en avant, ce n’est pas une idée dictée par la peur, par un ciel plus noir à Paris. Paris est debout, nous sommes debout. Lorsque nous parlons de filer à Rennes, Nantes, Lille, pour tisser un nouveau quotidien, cela ressemble à une quête de silence, de loyers plus minces, de vie moins chère.

En attendant, je suis ancrée ici, je suis presque agrippée, comme on s’agrippe d’amour, comme on fait des promesses. J’ai refusé, après maintes hésitations, de partir en week-end pour les un an des attentats, je voulais être chez moi, sans parvenir à expliquer réellement mon choix. Un soutien, un besoin, un acte citoyen, une revanche ? Je suis restée là, mais enfermée chez moi.

Je ne sais pas combien de 13 novembre j’ai vécu depuis le 13 novembre, mais j’y pense sans arrêt, alors je voudrais poser les mots, poser mes mots et ceux des autres, de mes proches, je voudrais dire le quotidien, les pensées, l’insouciance disparue, crevée, je voudrais dire les terrasses et les concerts, les cauchemars et la capitale, la France et l’hiver 2015, l’année qui a suivi et le souvenir qui ne s’en va pas. Je voudrais  dire tout ça, c’est pulsatif. Je ne veux pas partir sans noter, sans que mon besoin d’écrire, chaque jour, ne rencontre les attentats de Paris. L’inverse serait présomptueux.

Nos paradis blancs

Nous étions tous les deux assis avec nos malheurs sur ce trottoir de fin de soirée. J’avais encore une chanson dans la tête. Je me disais que nos douleurs n’étaient pas les mêmes mais qu’on pensait la même chose de tous ces gens bruyants, vivants, qui dansaient encore devant le bar, dont on ne voyait que les genoux, les jeans salis, depuis notre hauteur, et qui parlaient du concert.

L’histoire a commencé comme ça, deux solitudes qui se rencontrent. Des conversations ponctuées de silences mais aucun besoin d’en rajouter, de combler les trous, de rire un peu trop fort. Je me retrouvais seule après deux ans d’histoire. Tu perdais ton père à trente-six ans de vie.

Pendant deux mois, tu as erré dans des lits. Je le savais, on en avait déjà parlé. Tu ne voulais plus réfléchir, tu évitais la réalité, le temps qui passe un peu trop vite et les soirées en famille qui convoquent les souvenirs. Alors c’était presque bien, que de faire son affaire et de se barrer vers minuit. Mais tu n’y trouvais pas vraiment ton compte finalement. Tu rentrais toujours tout seul et tu te rappelais quand même. Voilà ce que tu m’as dit.
– Donc non, il n’y a plus personne, je ne vois plus ces filles.
– Alors je peux te rouler une pelle ? je t’ai demandé.
– Oui, justement, je voulais le faire, mais faudrait que Bertrand dégage, là.
Bertrand venait de nous rejoindre, accroupi en face de nous, toujours assis sur le trottoir. Il a ri, il a dit que d’accord, il allait se barrer, mais qu’au passage il voulait bien le numéro de toutes ces nanas que tu n’allais pas rappeler. Il a déplié ses jambes pour se relever, les deux mains à plat sur ses cuisses, prêt à nous laisser. Pour finalement rester et s’assoir à côté de toi. Il pensait qu’on plaisantait alors tu l’as viré.

Tu as pris mon verre. Tu l’as déposé à ta gauche, tu t’es levé et tu m’as attrapé les deux mains pour que je te rejoigne sur mes deux pieds. Tu avais une tête et demi de plus que moi, je me suis fait la remarque une fois que nous étions debout, à deux secondes de.

Tu m’as serrée contre toi, rue des Quatre Vents. Tes lèvres se sont posées sur les miennes, j’ai frissonné, fermé les yeux, entendu Bertrand s’exclamer que « ça alors » mais je n’en avais rien à foutre, toi non plus, et pendant trois minutes, nous nous sommes embrassés, regardés, embrassés. Et puis on a ri, un peu nerveusement, parce qu’on aimait ça, on aimait ce qu’il se passait, sans bien savoir si c’était une question d’envie ou de vide à remplir. Mais on savait bien que le vide à remplir n’empêchait pas l’envie.
Alors on s’est dit qu’on avait qu’une vie, je me disais que t’étais bien placé pour le savoir, que ça devait te trotter en tête depuis deux mois, cette histoire de temps qui file et d’occasions qu’on rate. Et puis, moi, pourquoi je pensais ça ? D’avoir perdu mon temps avec un garçon qui m’offrait si peu ?
On a demandé à Bertrand s’il n’avait pas une capote, il a demandé à Sophie, qui a demandé à Solène, qui a demandé à Nico, qui a demandé à Simon, qui a demandé à Romain et Matthieu. Alors on a décidé d’aller demander au pharmacien de garde en bas de chez moi. Tu as hélé un taxi, j’ai donné mon adresse, et à la pharmacie, j’ai demandé une crème pour les mains, on riait, on riait et on pensait que ça se voyait sur nos visages que c’était une blague, mais le pharmacien a disparu à la recherche de ma crème et toi, t’as choisi des préservatifs qui font durer le plaisir en rayon. Tu n’as pas fait exprès, j’aimais bien l’idée d’avoir une vie et de la rendre un peu plus éternelle.

Mon corps sous le tien avait des moments d’absence, cette impression, un peu, qu’il était encore là, mon ex. Je lui en voulais de ressurgir alors que je te voulais toi, que j’étais bien contre toi, et qu’avec le préservatif enfilé, on n’était pas près d’en finir.

Tes mains ont su me consoler, lentement mais sûrement, jusqu’à ce que son image se dissipe et que mes sens se ravivent. On s’est endormi en cuillère et je n’étais pas cette fille que tu ne rappellerais pas. J’ignore pourquoi mais je le savais.

On a repris un café il y a quelques jours en sachant tous les deux qu’on allait y aller. On ne sait pas bien où, avec nos tracas, nos chats noirs et nos peurs. Mais on n’a pas envie de se poser plus de questions. D’ailleurs j’ai trouvé la réponse à la dernière que je me suis posée : comment peut-on retomber dans des bras aussi vite avec l’envie d’une nouvelle histoire ? Simplement parce qu’il m’a quittée au bon moment, je crois. Il m’a quittée pour toi. Faudra que je pense à lui dire.

Marie & Yoann & Rémi & les autres

S’ils avaient eu vingt ans de plus, ils auraient certainement fait boîte mail commune : marieyoann@maildecouple.com. Ils auraient peut-être ajouté : « et leurs enfants ». Et puis un gif animé sous la signature. Un sapin avec des boules rouges qui clignotent en temps de fêtes.

Ils n’ont pas de boîte mail commune mais ils signent très souvent de leurs deux prénoms. D’ailleurs, leurs prénoms se marient très bien. Elle aime bien les signes, ils ont tous les deux un « a ». Ils répondent ensemble aux invitations, ils disent « on a bien noté pour le 27, on a hâte. Marie & Yoann ». Elle aime bien les esperluettes, elle en met partout dans ses messages, parce qu’elle n’a jamais réussi à en tracer à la main. Alors ça donne quelque chose comme ça : « & on ramène le dessert ! ». Ils vont acheter le dessert ensemble, ils disent aux pâtissiers « on adore ce que vous faites, on n’est jamais déçu ».

Ils disent souvent qu’ils ont le moral. Ils ont un moral pour deux. Ils partent tous les ans en vacances en Bretagne. Ils louent toujours le même appartement à deux retraités qui préfèrent la côte d’Azur pour le mois d’août. Ils disent alors à leurs amis : on part en Bretagne. Sur les cartes postales, ils écrivent qu’ils ont beau temps, qu’ils ne sont pas pressés de rentrer. Et quand ils rentrent, ils disent qu’ils n’étaient vraiment pas pressés de rentrer. Ils disent en même temps : on reprend le boulot demain.

Et pui on s’est couché tard, on a été au cinéma, on a joué au Loto, on a perdu. Parfois Marie dit « je ». Elle dit « j’ai mes règles » à ses copines. Si Yoann avait ses règles, elle dirait « on » parce qu’ils les auraient en même temps, c’est sûr.

Il y a une semaine, Yoann est parti. Il a dit « je te quitte ». Elle aurait préféré qu’il dise « on », peut-être qu’elle serait partie avec lui.

Quand on demande à Marie comment ça va, elle dit que ça fait aller. Une fois, on l’a surprise à dire « on va mal ». Elle dit encore « on », sans doute parce que Yoann est partout, sans doute parce qu’elle ne sait plus vraiment qui elle est depuis qu’il n’est plus là.

Elle dit « on doit rendre l’appartement, on doit prévenir les proches ». C’est vrai que se séparer, ça se fait à deux, même s’il y en a qui part et un qui reste.

Marie, elle l’attend. Tout ce qu’elle continue de faire, c’est ce qu’ils faisaient à deux. Alors on continue de dormir, enfin on dort mal, on continue de manger, enfin on fait ce qu’on peut, on dit oui pour l’invitation, même si on signe Marie. On dort seule, ça fait toujours un peu plus de présence que si elle dormait vraiment seule.

Hier, Marie a dit : « J’ai beaucoup pleuré ». Ses oreilles ont un peu bougé, ça lui a fait bizarre de s’entendre parler d’elle à la première personne. Le « Je » était plutôt réservé à son cycle menstruel et à sa taille de soutien-gorge, parce que Yoann n’en mettait pas.

Elle dit que ça fait bizarre, soudainement, d’être quelqu’un. Une seule personne. Elle sursaute à chaque fois, elle ne fait pas exprès, mais le « je » revient, parce que maintenant, force est de constater qu’elle mange seule, qu’elle boit son café seule, qu’elle fait les courses seule. Parfois, elle dit « on » quand elle parle de ses collègues et de ses amis. « On organise un pot de départ ». Elle se surprend à rêver. Peut-être que Yoann sera à ce pot de départ. Après tout, derrière le « on », il y avait eux deux.

Yoann a pris de ses nouvelles ce matin. Il lui a demandé comment elle allait. Il est chez un pote en ce moment, en attendant de trouver un appartement. Elle a lui a répondu qu’elle allait bien mais elle a menti. Elle ne tient pas vraiment le coup, elle espère qu’il va revenir, elle a envie de recomposer sa vie avec lui, de retrouver leurs habitudes. Parce que ce n’est pas possible d’être seule quand on a toujours tout fait à deux. Dix ans d’histoire, ça vous désapprend un tas de choses. La seule chose qu’elle savait faire seule, c’était peut-être bien pisser.

Elle n’a pas de goût, elle s’ennuie, elle ne sait pas quoi faire, où se promener. Sa couleur préférée était celle de Yoann, elle aimait les mêmes films que lui, les mêmes parcs.

Elle a envie d’être deux. Avec le temps qui passe, elle se dit même qu’elle est prête à prendre le premier venu. Un homme gentil et sympa qui voudra bien aller au restaurant, l’accompagner à des soirées et puis aussi à des mariages. Parce qu’ils se marient tous, en ce moment. « On est heureux de vous accueillir au Domaine de Richemont pour célébrer notre union ». Ça lui fait mal, à Marie. Elle ne conçoit pas la vie autrement qu’à quatre bras, quatre mains, quatre jambes, elle aime les choses en double, marcher à côté de quelqu’un, avoir un voisin dans le bus.

Alors il y a Rémi, ce garçon qu’elle aime bien, même si elle fait un peu semblant d’apprécier quand il la déshabille. Elle est contente, il a bien deux bras et deux jambes et deux mains. Elle l’a rencontré sur internet. Elle a fouillé les sites de rencontre. Parce que la psy lui a dit : vous n’avez jamais appris à être seule, il faut, maintenant, c’est essentiel. Mais Marie a rétorqué qu’elle n’avait pas envie. Alors elle s’est bougée.
Aujourd’hui, on peut rencontrer des garçons partout, tout le temps, aujourd’hui, on n’a plus besoin d’apprendre à être seule, puisqu’on a l’opportunité de ne jamais l’être.

Rémi accepte d’aller à une soirée. Elle écrit qu’ils viendront, elle signe « Marie & Rémi ». Il dit qu’il n’aime pas trop le pâtissier que Marie aime tant. Ce n’est pas bien grave, répond-elle, on trouvera le nôtre.

Devant la vitrine du nouveau pâtissier, elle décide de leur dessert préféré. Rémi n’est pas d’accord, il est plutôt fraise que chocolat. Alors elle devient fraise. Elle se fait tatouer, elle aime maintenant le bleu et les vacances à Biarritz, elle préfère l’automne et le jus de pamplemousse au jus d’orange.
Une amie comprend. Elle réalise que Marie n’est jamais vraiment elle-même, seulement l’autre. S’il saute d’un pont, tu sautes d’un pont ? Marie rigole : « On ne fera jamais ça ».

Avec Rémi, elle ne s’ennuie pas, elle ne s’ennuie jamais. Il a beaucoup de centres d’intérêt, elle a même découvert le tir à l’arc. Elle s’est mise à la musculation. Ses bras gonflent, elle met les chemises de Rémi, parce que ses chemises sont plus belles que ses pulls à elle. Un jour Rémi lui dit : c’est bizarre que tu fasses tout comme moi, j’ai l’impression que je suis en train de tomber amoureux de moi.
S’il savait comme elle rêve un jour de tomber amoureuse d’elle.

Les uns avec les autres

Certains mettaient les mains sur leur visage, sur leur bouche pour étouffer un cri. D’autres disaient c’est fou, j’ai déjà été au Bataclan. Et pour détourner l’horreur et dissimuler sa peine, un autre répondait moi aussi, en 2005, pour voir Henri Dès.

Dans le salon, des larmes montaient, d’autres coulaient déjà, le silence s’invitait puis éclatait aussitôt dans des mots qui témoignaient l’atrocité. Nos téléphones sonnaient les uns après les autres puis tous en même temps, on avait tellement peur qu’on était à deux doigts de se les faire sonner réciproquement

Nous étions tous debout, nous avions déserté le canapé et les poufs qui soutenaient nos culs pendant le match. Tout le monde s’agitait, on se rapprochait les uns des autres, on essayait de se tenir chaud mais on n’a jamais eu aussi froid.

Et puis je t’ai regardé. Je t’ai regardé quand quelqu’un a dit : ils ne pourront pas venir pour tes trente ans demain, les gares seront fermées, on ne pourra pas se réunir. Tu m’as regardé aussi, on s’est posé la question sans un mot, est-ce qu’on va maintenir la soirée, qu’est-ce qu’on peut bien faire après ça. Nos regards étaient à l’instant plein de culpabilité, pourquoi se posait-on la question, la réponse devait s’imposer d’elle-même sans que l’on ait à s’interroger. On ne pouvait pas.

Au réveil, nous avons pris un café, il avait le goût du café qu’on n’oubliera jamais. Je suis descendue acheter du pain, j’avais besoin de sortir, de respirer Paris. Le sourire de la boulangère avait les mêmes contours mais pas la même expression.

Nous avons refusé de cuisiner toute la matinée, on n’allait pas faire la fête, on allait ranger les bouteilles déjà sorties, personne n’avait le cœur à ça, le cœur avait ses raisons que la raison connait parfaitement.

Au fil des heures, on a reçu des messages, les gens voulaient venir, se réunir, être tous ensemble, alors on s’est dit c’est vrai ça, ils faisaient la fête tous ces gens, on va essayer pour eux, on va continuer ce qu’ils devaient continuer, on va se battre, on va installer une terrasse dans l’appart, mettre la musique très fort et construire une scène.

Tu n’avais pas le cœur à avoir trente ans, t’avais pris un coup de vieux le jour même en octobre, tu m’avais montré une ride et samedi matin, tu en avais trois de plus, tu ne savais pas trop s’il fallait fêter tes trente ans là où d’autres ne les auront jamais.

Dans l’après-midi, je me suis mise à la cuisine, je me suis concentrée comme jamais, j’avais envie de faire plaisir à tout le monde, je voulais remplir tes amis de bonheur et de quiches, je voulais que chacun passe un bon moment, même si ce bon moment serait comme le sourire de la boulangère.

Et puis non, je n’allais plus cuisiner, c’était complètement dérisoire de vérifier la date de péremption de la farine, de casser trois œufs. Tout me paraissait insignifiant. Etre partagée entre le devoir de continuer, pour eux, ou celui de tout stopper, pour eux.

On a reçu quelques messages qui nous ont dit désolé on ne viendra pas. Je ne savais pas trop de quoi ils étaient désolés. Et puis en fin de journée, certains ont fait volte-face, ils ont dit allez, je viens, je viens parce que vous avez raison de maintenir la soirée, parce qu’il faut être ensemble.

Nous nous sommes retrouvés à presque trente dans notre petit appartement. Les gens se demandaient comment ça allait, ça sonnait un peu faux, ça va mais ça ne va pas vraiment. Tout le monde racontait où il était la veille, il y avait beaucoup de si, et si j’étais parti cinq minutes plus tôt, et si je n’avais pas rompu avec ce type qui m’emmenait souvent rue Alibert, et si, et si. En une heure, Paris était en bouteille et on avait envie de la jeter à la mer pour qu’elle débarque sur une plage au sable doux et au ciel bleu.

On a mis de la musique très fort, on espérait avoir assez d’énergie à nous tous pour effacer l’Histoire, on s’est pris dans les bras, on n’était plus vraiment nous, je crois qu’on était eux.

Puis tu as soufflé tes bougies en me regardant, tu connaissais ton vœu, tu l’avais préparé depuis la veille. Il portait et portera la France entière.

Moments d’amour

Première nuit chez lui. Il me prête un tee-shirt I love Paris. Le lendemain matin, dans le métro, le porter encore pour rentrer chez moi. On me regarde comme si j’étais une touriste.
Je suis une touriste de l’amour.

*

J’ai rencontré quelqu’un que je vais aimer. Une certitude, en passant Boulevard Voltaire.

*

Je l’invite à l’anniversaire d’une amie. Il rencontre cinq filles qui offrent chacune des sels de bains. Il ne doit pas les trouver très originales.

*

Ça fait sept fois que l’on se voie. Je me demande quand est-ce que j’arrêterais de compter.

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Si tu déménages à Goncourt, nous serons reliés par le bus 46. Nous ne nous écrirons plus « je suis dans le métro ». Nous nous écrirons « je suis dans le bus ».

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Il vient plusieurs nuits par semaine. Il habite un peu là. Ce matin, il a étendu la serviette verte après sa douche, parfaitement. Il y a de ses gestes dans mes affaires.

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Je demande à une copine : tu crois que je peux lui écrire tous les jours ? Elle répond : tu peux bien l’aimer tous les jours ?

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Quand il dit bisou, avant de faire un bisou et partir. Comme pour prévenir. Ou réclamer.

*

Habitat République, UGC les Halles, RER A et des boîtes de Smarties.

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La première fois que l’on se dit à ce soir.

*

Le laisser partir. Lui envoyer un message pour lui dire que c’était bien hier. Découvrir sa réponse : « ce sera bien demain ».

*

Se demander quand j’aurai une première photo de lui. Essayer de la prendre dans le bus. Il bouge. C’est flou.

*

Penser que tant que l’on se sourit au réveil, tout va bien.

Les graviers

Leurs pas étaient en rythme. Le cortège silencieux. Je me tenais droite, je me tenais grave. On célébrait la mort. Paul était un chic type. Je l’avais connu lors d’un périple fou en Europe de l’Est. On voyageait en InterRails et on se prêtait des feuilles à rouler. On était jeunes et en sacs à dos. On se foutait de tout. On pissait dans la mer Egée en chantant des chansons paillardes. Rien n’avait de sens loin de notre France, c’est pour ça qu’on était bien.

Dans les yeux des uns, je lis bordel de vie. Dans les yeux des autres, rien. Je suis mauvaise en sentiments et autres douleurs. Je n’éprouve rien quand je me brûle et je prends les avalanches comme on accueille un vent léger dans ses cheveux. J’ai perdu ma mère quand j’avais six ans, depuis j’ai très peu pleuré, et j’ai tout vécu les vingt doigts dans le nez. Je suis souple quand il s’agit de morfler.

Un homme tout en noir, de son expression à ses chaussures, de sa voix à son souffle, s’est présenté comme le frère de Paul. J’ai refait le film, quand Paul me répétait qu’il n’arrivait pas à la cheville de son frère, un mec génial.

J’ai regardé les chevilles dudit frère. Plus de Paul pour prendre la mesure. Puis j’ai regardé ses jambes, ses mains, ses épaules, ses traits en deuil.
En sortant de l’église, j’ai calé mon pas au sien, puis j’ai fini par aller lui parler.

Cédrine, une vieille amie de ton frère, il m’appelait Cédring mais je n’ai jamais su pourquoi.
Il a rien dit, on a marché encore, descendu une petite rue dans le hameau. Ses parents étaient justes devant, assommés. Ils allaient dans la maison familiale, j’étais prête à changer de voie pour rejoindre ma voiture quand le grand frère et ses chevilles m’ont interpellée : Cédring, ça vous dirait un morceau à la maison ?

J’ai suivi. C’est comme ça qu’on s’est connu avec Etienne. Il m’a dit qu’il entendait souvent parler de moi. Que Paul adorait ma légèreté.
J’ai passé une heure à lui raconter l’Europe, ce que qu’on avait vu et fait. Les bouteilles dans le sac, les génuflexions devant le Vatican en se marrant, et la fois où on a grimpé l’Acropole à Athènes. Il aimait bien que je lui raconte Paul, puis petit à petit je lui ai raconté moi.

Ensuite, il m’a dit leur enfance, je l’ai trouvée trop rose pour être vraie et ça me faisait mal qu’une famille ayant toujours baignée dans un jus de poupée vive un événement aussi terrible que de perdre leur Paul dans un accident de bagnole à la con avec trois grammes d’alcool dans le sang.

Etienne vivait dans le Sud. Après ça, je descendais parfois, pour le plaisir de conduire, pour passer voir Paul, ses graviers blancs et ses roses en porcelaine, et apporter un peu de soutien à Etienne.

Un soir, après qu’on est passé par le cimetière, Etienne m’a embrassée. C’était six mois plus tard, c’était tendre. Mais c’était gênant.
On n’a jamais assumé de pouvoir être attirés l’un par l’autre après une épreuve aussi dure. On aurait dit deux personnes qui se retrouvaient dans un chagrin, pour faire vivre la mémoire de leur disparu. Moi parce que je connaissais Paul et ses bêtises, sa folie, son ambition, et lui parce qu’il le connaissait de sang. Tout simplement.

On se voyait une fois par mois. Je descendais de Paris. Je ne sais pas quelle force me traînait dans le Sud. Un peu d’amour, oui, mais pas que. Je voulais être présente, je voulais être désolée pour tout ça. Mais j’étais maladroite. Quand on faisait l’amour avec Etienne, ça manquait de nous. Je trouvais ça noir. C’était comme faire l’amour avec la mort assise en tailleur dans le coin du lit.

Etienne voulait que je l’emmène en voyage. Il rêvait de refaire l’Europe, de passer sur les pas de son frère, voir ce qu’il avait découvert. On a commencé par un week-end à Paris, qu’il n’avait jamais visité. Avec Paul non plus, on n’avait pas fait Paris.

On a joué les touristes, on est monté en haut de la Tour Eiffel et de la Tour Montparnasse, on a partagé une gaufre aux Tuileries et observé la ville depuis le Sacré Cœur. A ce moment-là, il a sorti ses clés de sa poche. Il en a décroché une, celle de son appartement. Il me l’a tendue, il m’a dit de descendre plus souvent, de faire comme chez moi. Je ne pouvais rien lui refuser.
Accroche-la à ton trousseau.
Mon trousseau.
Cédring, putain, prends tes clés là, et dégage ta voiture ! Cédring, ta bagnole m’empêche de sortir de la cour, allez, sors-la ta putain de caisse ! Non, Paul, t’es bourré, tu prends pas le volant, on remonte avec les autres regarder les diapos souvenir, m’emmerde pas ! Cédring, tu fais chier, je dois y aller, cette fille veut me voir putain. Paul, tu bougeras pas d’ici, viens, y a des photos de nous devant le Vatican, fais pas ton con là.
Tu fais chier Cédring, dégage ta caisse, t’es lourde.
J’ai dégagé ma caisse.