Quand La Redoute te prend par derrière

J’ai toujours pensé que la meilleure façon de me prémunir du pire, c’était d’y penser. A partir du moment où tu as déroulé les pires scenarii, il ne peut rien t’arriver. Avec le temps, je suis devenue très forte à ce jeu : lister les catastrophes et n’en oublier aucune. Jusqu’ici – et je touche du bois – ça marche plutôt pas mal. Même ma sœur est admirative, elle m’a dit l’autre jour : si seulement j’avais eu peur que ma valise n’apparaisse pas sur le tapis roulant à l’aéroport.
J’ai également une autre théorie : si ma sœur a perdu sa valise à l’aéroport – ou en plein océan – il y a peu de chance pour que ça m’arrive aussi. C’est statistique, toi et ton entourage ne pouvez pas être victimes des mêmes merdes au même moment. Il est rare que dans un même groupe d’amis, plusieurs personnes se fassent piquer par une guêpe, opérer des dents sagesse ou cambrioler le même mois. Pour preuve, quand ça arrive on trouve ça tellement dingue qu’on répète cent fois : non mais c’est fou.
Ça marche aussi pour les choses positives : si tu viens de gagner au Loto, il y a peu de chances que tes potes gagnent aussi dans les semaines à venir. La vie, c’est un peu chacun son tour.
Maintenant que t’as tout compris – et que t’es soulagé que ta belle-mère vienne de se faire voler son téléphone, d’abord parce que tu ne l’aimes pas, ensuite parce que ça rejette le mauvais sort – je vais te raconter une histoire.
Nous étions dimanche. Notre pote M. nous racontait alors avoir commandé un canapé à La Redoute. Un convertible. Mais CATASTROPHE (bras qui s’écartent de mon corps pour partager avec toi un sentiment de surprise), il a reçu un canapé fixe. Après avoir retourné la bête dans tous les sens pensant qu’il était con, il a fini par conclure : ils se sont trompés, ce canapé ne se déplie pas. Un coup de fil plus loin, on lui a gentiment demandé d’attendre huit semaines avant un supposé échange.
Compatissants, l’homme et moi-même râlions avec lui. Puis, nous qui voulions également commander un canapé à La Redoute, on a pensé à voix haute, presque en guise de soutien : on ira chez Ikea.
Je sais que tu vois venir la chute à cent bornes mais arrête de croire que tu sais tout et laisse-moi te raconter la suite (parce que non en fait).
Les soldes étant avantageux sur La Redoute, nous avons finalement changé d’avis : ce sera La Redoute. Tu comprends bien que je me sentais en sécurité : je connaissais le pire et le pire était arrivé à M, nous avions toutes les bonnes raisons de valider notre commande.
Le grand jour est arrivé, avec deux livreurs à bout de souffle à qui j’ai proposé un verre d’eau. Enfin deux. A peine ont-ils fait demi-tour, j’ai déballé la bête, heureuse comme tout, certaine d’avoir le bon produit, gardant le pire dans un coin de ma tête jusqu’au dernier moment. Sauf que trois minutes plus tard, après m’être battue avec le scotch, j’ai cru que j’étais con, vraiment con. Puisque moi je ne pouvais pas être victime d’une erreur, où se trouvait le mécanisme de conversion ? J’ai compris rapidement que j’étais encore une fille vive mais une fille entubée.
J’ai donc tenté de rappeler le livreur dans la seconde. J’ai même envoyé un SMS. Silence. Donc, j’ai appelé La Redoute, et après dix minutes d’attente à écouter La maison des Poupées, j’ai fini par avoir quelqu’un de « navré » qui faisait partir rapidement le bon canapé. Trois jours plus tard, n’ayant toujours aucune nouvelle, je rappelle le SAV.
– Il arrivera début septembre, votre nouveau canapé, a dit la dame.
– Donc je vais passer plus d’un mois avec un colis ENORME dans mon salon en attendant l’échange ?
– Désolée. La taille du produit était mentionnée dans le descriptif du produit.
Oui, toi aussi lecteur, tu cherches LE RAPPORT.
Du coup, je lui réponds, me sentant vraiment prise pour une-imbécile-qui-n’avait-pas-eu-l’intelligence-de-regarder-la-taille-du-colis-au-cas-où-il-faille-vivre-avec-en-plein-milieu-de-son-appartement-je-suis-énervée-putain :
– Mais il n’était pas précisé que vous alliez vous TROMPER.
– Désolée.
J’ai presque cru entendre dans son « Désolée » un « Ah, faudrait peut-être songer à le préciser ». Puis, dans ma lancée :
– Comment puis-je être sûre de me faire livrer le bon produit cette fois ?
– On ne veut pas perdre de temps avec nos livreurs.
– Vous ne pensez pas l’avoir déjà perdu, le temps ?
– Désolée.
Elle a commencé à me faire de la peine avec ses « désolée ». Sachant bien que cette petite dame n’y était pour rien, j’ai hésité à lui raconter ma théorie du pire, l’histoire de M. et notre grande décision de passer l’éponge à la place de notre pote en tentant l’aventure. Comme pour lui dire : ma torture est pire que votre organisation, si vous voulez on dit que c’est ma faute.
Mais entubée comme je l’étais, et aussi droite que j’essayais de me tenir, je n’ai rien dit, rien excusé puis j’ai raccroché. Et je tiens à te dire, cher lecteur : avec La Redoute, tu peux toujours imaginer le pire pour t’en prémunir, sache qu’il arrivera.

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