Rapport au dimanche

A Séville, le dimanche ressemble à un mardi mais j’ai quand même du mal à me croire mardi parce que je sais qu’on est dimanche. C’est tout le problème du dimanche. Tout à l’heure, on prenait un verre au soleil dans une ruelle animée et quelque chose ne collait pas. Je me disais que le voyage bousculait agréablement mon rapport au temps, aux autres, à l’écriture, à ma carte bleue, mais pas mon rapport au dimanche. Je suis partie avec et je vais rentrer avec. Je vais rentrer avec ce truc qui me suit depuis toujours, qui a commencé en CE2 parce que j’avais poésie lundi et qui ne m’a jamais lâchée. Cette sensation étrange de ne plus être dans la vie et de naviguer dans un rien, un peu comme au mois d’août.

Même quand j’ai été pressée d’être lundi pour un regard devant le lycée, le dimanche n’était pas pire, pas mieux : il ne passait pas. J’ai longtemps essayé de lutter, de remplir le vide, de travestir le dimanche en samedi en me promenant chez Zara et en voyant des amis, mais le pull que tu achètes et les verres que tu avales ont quand même ce vieux goût de pique-nique à Vincennes organisé pour passer le temps. On pourrait prendre tout ce que j’aime dans la vie et le foutre un dimanche, j’aurais juste l’air d’une boule d’angoisse géante qui sirote du rosé en écoutant Lynda Lemay.

Je ne peux pas dire que tous les dimanches me collent un vide. Certains dimanches, je tombe dans le piège du puzzle en pyjama entre deux épisodes Netflix et ça me donne l’impression d’avoir trouvé la clé. Mais le dimanche me rattrape toujours. Partout, tout le temps, il y a ce truc dans l’air, ce truc de fin de semaine qui me met mal à l’aise. C’est vraiment l’idée de fin qui me dérange, comme si une semaine ne pouvait pas se terminer sans trébucher dans un trou où tout le monde médite en tailleur, mange une viande en sauce et se promène au parc. De toute évidence, j’ai toujours eu du mal avec le silence, les magasins fermés et les déjeuners interminables, et même en plein mois de juillet avec des copains et de la crème solaire, je vois bien que le soleil se couche plus tôt le dimanche que le vendredi. Le vendredi, il se couche très-très tard.

J’aime les lundis autant que les samedis, sans doute parce que les lundis me sortent de là. Tout le monde se réveille. Parfois, je me demande ce que serait une vie qui passe du samedi au lundi et me ferait grâce du dimanche. Peut-être que oui, il me manquerait quelque chose pour éviter de jouir deux fois de suite sans reprendre mes esprits, mais entre les deux, je collerais un jeudi soir, des courses chez Carrefour et un afterwork de faux culs trop contents d’être en soirée.

J’ai longtemps pensé que la vie de freelance m’aiderait à mieux digérer ce vieux goût de xanax qui te fond sur la langue dès le dimanche après-midi, et même si c’est un peu le cas, même si les jours de la semaine perdent un peu de leur identité, le dimanche reste un dimanche. Plus surprenant encore, si le lundi est férié, non seulement le dimanche est angoissant, mais le lundi est un second dimanche, c’est le double coup de pelle et ça m’oppresse. En couple aussi, j’ai cru que ça changerait. A deux, oui, c’est parfois plus simple, mais ça n’empêche qu’on est toujours dimanche, et même à Séville, même au soleil. Je crois que le dimanche est beaucoup trop solide pour que je rivalise. Je le connais trop pour qu’il me fasse croire qu’un petit tour au marché et une bonne bière à deux mille kilomètres de Paris, ça change la donne. Alors vivement demain mais pas trop vite quand même : c’est le dernier dimanche du voyage, ou à peu près, et je ferai moins la maligne quand mardi on sera vraiment mardi.

Caroline Michel