Réflexions d’une confinée

JOUR 6 – Confinement, liberté, affirmation de soi

Certaines personnes me disent que le confinement leur apporte une sensation de liberté et qu’elles culpabilisent un peu de le penser, alors j’avais envie de parler de ça. J’avais envie de raconter le parallèle incessant que je fais entre mes 3 mois à l’étranger et le confinement. En voyage, je me suis vraiment sentie libre, comme jamais (et sapée, aussi). Pas de contraintes, pas d’obligations, pas la peine d’apprendre à dire non pour une sortie parce que pas de sortie possible. Aujourd’hui, c’est exactement la même chose. Le paradoxe est pourtant là : d’un côté j’étais à trois mille bornes de chez moi, de l’autre, je tourne en rond dans un appartement. Pourtant, la sensation est la même, celle d’être désencombrée d’un tas de trucs, sans vouloir dire que les gens sont des trucs. Je crois juste que celles et ceux qui bataillent avec l’affirmation d’eux-mêmes depuis qu’ils ont deux ans ont le droit de jouir en ce moment de cette bonne excuse qu’on leur sert. Je vois d’autres points communs entre le voyage et le confinement. La conscience aigüe de la durée de vie d’un tube de dentifrice, le fait de s’habiller toujours pareil et de ne pas dépenser d’argent, parce que d’un côté, t’as pas de place dans ta valise, de l’autre t’as pas de case à cocher sur ton autorisation. De la même façon qu’à l’étranger, je suis également seule avec mon mec. Ça réorganise un peu ton couple. Tu te disputes moins parce que c’est ton seul ami. Les discussions tournent autour d’un programme dont tu peux vraiment tout décider. L’heure à laquelle bosser, l’heure à laquelle manger, l’heure à laquelle se parler. Les appels FaceTime aussi sont les mêmes : ma mère tient toujours son téléphone par en bas. Quant aux dimanches, c’est la même angoisse. Voilà, ça reste paradoxal, mais j’ai l’impression de flirter avec un sentiment de liberté depuis quatre mois maintenant. Jamais je n’aurais cru que tout ça perdurerait après le voyage. Je pensais que ces sensations étaient restées à Budapest, Rome et Séville. J’ai du mal à réaliser que, désormais confinée, le voyage s’étire ; du mal à réaliser aussi que finalement, on n’a vraiment besoin de partir pour se sentir bien avec soi-même.

JOUR 5 – S’aimer à la fenêtre

« Il va avoir 16 ans, j’en ai 14 depuis 5 jours ». Cette page de journal intime, c’était il y a presque 20 ans (coup de pelle). J’étais amoureuse de Romain, mon voisin (nettement plus pratique). Nos chambres donnaient l’une sur l’autre et tous les soirs, on se donnait rendez-vous « à la fenêtre » comme on disait. Vers 20h, je l’attendais. J’attendais qu’il m’appelle et il m’appelait. Il disait Caroline, même pas Caro, ça m’énervait, j’avais 14 ans. Le soir à la fenêtre, on s’aimait. Je me demande souvent ce qu’on a pu se raconter toutes ces années. Il me montrait la Grande Ourse et me parlait d’une casserole, je disais oui-oui mais je ne l’ai jamais vue. Encore aujourd’hui, je ne la trouve pas, soit parce qu’une part de moi s’accroche à l’enfance, soit parce qu’une part de moi s’en fout.
Quand le matin, on se rejoignait pour marcher jusqu’au bus scolaire, on restait muets. On n’y arrivait pas, les mots, les mains, le premier baiser. On préférait la fenêtre. C’était beau d’être loin, recroquevillés dans nos chambres. C’était beau de se dire « dans dix voitures on va se coucher » et de ne jamais les compter. C’était beau la hâte de se retrouver, la peur de découvrir les gestes de près, les mots de la veille mais cette fois dans la nuque. C’était beau de rougir et de se raviser, et c’était beau, l’hiver, les températures un peu fraîches, nos pulls et mes parents qui criaient dans l’escalier : et le chauffage, c’est pour les cons ? Il nous a fallu six ans pour oser. Six ans de fenêtre. Six ans à parler de loin.
Je pensais à ça hier en regardant les voisins d’en face. Je me disais que bientôt, nous allions nous sourire, peut-être même nous parler. De tout, de rien, de météo, de casserole. Je me suis dit que ce grand amour adolescent m’avait confinée par confort et que j’avais tout aimé. La fenêtre, le décor, les fleurs en bas, les arbres en haut, les soirs de pluie, la haie, la route et les lampadaires. Alors je me suis dit qu’on pourrait essayer, essayer de s’extasier des lumières en face et de nos voisins à la fenêtre. Essayer de se rappeler que la distance n’empêche rien, et encore moins l’amour. Peut-être même qu’elle facilite un peu les choses. Elle a tellement facilité mes 14 ans.

JOUR 4 – Course à la gloriole

Si je comprends la colère contre les pilleurs de PQ et autres joggeurs qui jouent les fleurs-arroseuses en centre-ville, je suis assez perturbée par celles et ceux qui dressent des échelles de vécu et de pénibilité. De ce que je lis, il ne faut pas se plaindre d’être confiné quand on a un jardin parce que d’autres sont confinés dans une chambre de bonne. Et si tu es dans une chambre de bonne, tu ne dois pas trop te plaindre parce que d’autres ont une toux sèche. Ceci-dit, si tu ne te plains pas, c’est pas mieux, ça veut dire que tu es inconscient et que tu ne mesures pas la situation. Si tu ris, c’est pareil. Mais si tu ne ris pas, tu es déprimant. C’est fou, parce qu’il y a quelques jours, je pensais aux attentats de Paris et à cette espèce de course à la gloriole qui nous est tombée dessus, entre ceux qui avait déjà mangé au Petit Cambodge et ceux qui auraient dû aller au Bataclan. Processus d’identification et peurs fondées, j’entends, mais besoin d’être le plus concerné de tous, aussi. Je me disais donc que face au confinement, tout ça n’existerait pas : tous dans le même bateau, tous chez soi un thermomètre sous le bras. Erreur. On en est à celui qui sait mieux, à celui qui a 37.8 alors que toi tu n’as que 37.2. A celui qui est confiné depuis 9 jours et pas 4 parce qu’il avait compris avant tout le monde. Bientôt, on en sera à celui qui connait le plus de cas. Donc oui ça me perturbe. Peut-être que certains ne dorment plus parce qu’un proche est atteint, d’autres parce qu’ils ne peuvent pas rencarder leur plan cul. Peut-être que tous les ressentis sont valables, en fait. Car si la façon dont on vit cette période dépend des mètres carré, du boulot, de la région, de notre état de santé – et de tout un tas d’éléments palpables – elle dépend aussi de la relation que l’on entretient avec soi-même et de nos angoisses refoulées. On essaie tous de composer avec ce qu’on a et comme on peut. Alors je me dis qu’on devrait arrêter la bataille et laisser chacun râler, même si son souci, c’est d’avoir raté ses crêpes, parce que ça cristallise beaucoup de choses une crêpe. Voilà, je vous laisse, faut que j’aille recompter mes rouleaux de PQ, ça part à une vitesse.

JOUR 3 – Doliprane excellente molécule

Quand je suis partie en voyage, nous avons choisi avec mon frère et ma sœur de créer un groupe famille sur WhatsApp. Le défi était de taille pour ma mère qui galère déjà avec les SMS. Rapidement, elle s’est prise au jeu, et son préféré, ce sont les gifs. En période de confinement, le groupe connait une deuxième vie et ma mère adore. Ce matin, elle nous a écrit : ADVIL DANGEREUX (en majuscule, oui), et DOLIPRANE EXCELLENTE MOLICULE. Ma sœur a répondu #dealer et j’ai eu mon premier fou rire de la journée. En ce moment, je ris beaucoup. Je ris comme si le confinement était source d’inspiration et bien plus marrant qu’une roulade dans l’herbe à 10 ans ou ma gueule en bonnet de bain. Je ris parce que ça fait du bien, mais surtout je réalise que je ris parce que parfois je ne ris pas du tout, en fait. Hier soir, je ne trouvais pas le sommeil et j’ai d’ailleurs rêvé que je me faisais contrôler dans le métro parisien (pas mon Navigo) et que je n’avais pas imprimé mon autorisation de sortie. J’ai perdu 38 euros cette nuit. Et bref, en pleine insomnie, je me demandais si on allait vraiment s’en sortir. J’ai des pensées moches, des peurs inextricables, des images de thon en boîte, et maintenant que mon nez se débouche et que je suis sortie de ma petite condition et de mon petit nombril, j’ai peur pour le reste du monde. Quand j’ai vu tout à l’heure mon mec partir faire des courses, que je l’ai vu braver le silence ambiant et apocalyptique malgré les oiseaux qui chantent en canon, je me suis dit qu’on était vraiment dans un mauvais film. Je me suis demandé pourquoi je m’en rendais compte une seconde sur deux, quel instinct de survie me laissait projeter de futurs apéros et quel instinct merdique me soufflait à l’oreille qu’on était franchement mal barré. Les chiffres m’effraient mais je ne me résigne pas à supprimer les alertes France Info ou à avaler ma télécommande. Je continue de chercher le bon dans tout ça : je fais des pâtes à quiche maison (c’est de propos), j’ai du temps pour travailler, je parle avec des tonnes de gens et mon WhatsApp est hyper vivant. N’hésitez pas à m’écrire en tout cas, j’ai hâte de vous répondre. Bisous. DOLIPRANE EXCELLENTE MOLECULE.

JOUR 2 – Le jour d’après

Je m’interroge beaucoup sur l’après, même si la question peut paraître prématurée ou très prématurée. Peut-être que je ferais mieux de garder ce texte pour le jour 476 (ça va, hier on a ri, un peu de sérieux aujourd’hui). Toujours étant que voilà, je me demande comment on va être, quand on va se retrouver. Quand on va goûter au soleil de l’autre côté de la vitre et qu’on va voir les copains dans la rue, les bars, nos salons. J’ai bien conscience qu’un verre de rosé et ça repart, qu’on se sera quitté la veille et qu’en trois jours et deux terrasses, on va retrouver les codes, on va se demander « et t’as fait quoi, alors ? », en réalisant que la question a finalement du sens. Parce qu’on reviendra tous d’un étonnant périple, d’une situation invraisemblable et d’un pyjama qui pue. Se questionner sur nos activités spécial confinement, ça remplacera la question du moment « Tu es confiné où ? » (Dans les SIMS et je fais cuire des haricots verts). Je me demande aussi si nous nous embrasserons. Est-ce qu’on sera suspicieux ? Est-ce qu’on aura un peu peur de se toucher et l’impression de faire une grosse bêtise ? Est-ce qu’on brandira une attestation en riant ? Je soussignée Caroline m’autorise à t’aimer sans retenue, à t’emprunter ton écharpe, à boire dans ton verre ? Est-ce qu’on en profitera aussi pour ne plus jamais se faire la bise (idée). Est-ce qu’on aura oublié les odeurs, les lessives, ces mains qui nous frôlent en pleine conversation ? Voilà, j’appréhende déjà. On n’a pas choisi de fuir, pas choisi les gens qui allaient nous manquer. J’ai l’impression que je ne vais plus savoir me comporter, que les parcs blindés me paraîtront hors la loi et les gens trop serrés dans la queue du Cora un peu cons. On va sûrement revenir de loin alors ça nous fera forcément bizarre de se retrouver de près. Voilà, je pense beaucoup à ça, et aussi à la mamie en face qui regarde souvent par la fenêtre, à la petite fille qui appelle Noah pour lui faire coucou, à tous ces gens coincés chez eux, à cette situation surréaliste, à ma tête que je cogne pour essayer de réaliser ce qu’il se passe, tandis que dans quelques semaines, je ne réaliserai pas vraiment l’été, le vin et, enfin, vos rires à mes côtés.

JOUR 1 – L52, hypocondrie, mec en bas

Jour 1 du confinement, ou 4, c’est selon : en bonne élève que je suis, je ne suis pas sortie depuis vendredi. J’ai également téléchargé et rempli l’attestation, que je prends même avec moi pour aller sur mon balcon, c’est dire.

Sinon je suis malade. Depuis qu’Edouard Philippe a parlé samedi soir, j’ai la gorge qui pique. Et depuis hier, j’ai le nez bouché. Je n’exclus pas qu’il s’agisse du coronavirus façon rhinite. D’un côté, ça m’arrangerait bien : c’est fait. D’un autre, ça ne m’arrange pas du tout, je panique dès que j’ai envie de tousser ou que j’entends à la télévision que les hôpitaux vont rapidement saturer si des gens continuent de se balader au parc. Je n’arrête pas de me demander où j’ai attrapé le coronavirus que je n’ai peut-être pas. Jeu passionnant : j’ai pris le métro (à Paris et à Rennes) il y a moins de quatorze jours. J’ai vu 29 personnes de près et peut-être 560 de loin, sans compter ma journée chez Ikea évidemment. Parmi mes proches, certains travaillent dans la santé, d’autres connaissent des gens qui connaissent des gens qui ont été en Asie récemment, et puis, c’est vrai, j’ai vécu à Rome et à Séville, sait-on jamais que j’incube en quarante jours.

Je reste prudente, je ne vais pas faire de course. J’ai vu, aussi, que Adèle avait pris une chouette initiative : imprimer des attestations qu’elle met à disposition dans son immeuble, parce que tout le monde n’a pas d’imprimante (et de papier libre, d’autant que moi petite, je me suis demandé longtemps ce qu’était un papier libre). Je n’ose pas le faire de peur déposer mon virus sur mes A4. Le souci, aussi, c’est que tout à l’heure, je me suis accoudée à la rambarde du balcon et que le soleil chatouillant mon nez, j’ai très maladroitement éternué. A ce moment-là, et c’est pas des conneries, un mec venait de se garer en bas et mes postillons ont probablement volé jusqu’à son crâne. Il était chauve et ça me questionne.

Je prends du L52, parce qu’un jour Julie m’a dit que ça marchait vraiment. Ne pas sous-estimer le pouvoir de la pensée. Depuis ça, le L52 fait des miracles sur moi. Du coup, je me demande s’il peut stopper le Covid-19. Mais comme je ne suis pas médecin, pas naturothérapeute et pas coach de vie, je ne me prononcerais pas. A demain.

Caroline Michel