Sous prétexte de quoi

Je trouve que, globalement, les gens meurent beaucoup. Cette phrase est la première d’un texte pas joyeux que j’ai écrit la semaine dernière et que je n’ai pas partagé. J’ai écrit ça parce que j’ai toujours considéré que la mort était un truc inacceptable qu’on acceptait, sous prétexte de quoi, je ne sais pas. Quand j’explique aux autres que la mort me met en colère, ils me répondent souvent que sans elle, la vie n’aurait aucun sens. Moi, j’aime vraiment bien la vie – si ce n’est que je lui reproche la mort – et l’idée même que tout ça se termine a plutôt tendance à briser mes élans à coups de A quoi bon ?

Dans ce texte, je citais Beigbeder et son roman Une vie sans fin, parce que je dois dire que le jour où je suis tombée sur cet extrait, qu’il soit fiction totale ou ironie, ça m’a décomplexée. On venait de valider mon sentiment : « Nous tolérons ce génocide quotidien comme s’il s’agissait d’un processus normal. Moi, la mort me scandalise. (…) La mort est un truc de paresseux, il n’y a que les fatalistes pour la croire inéluctable. Je déteste les résignés au macabre, qui soupirent en disant que ah-la-la, on y passe tous un jour ou l’autre. » Il dit aussi que, avant, il y pensait une fois par jour. Que depuis qu’il a cinquante ans, il y pense toutes les minutes. Ça tient forcément de ça, du temps qui passe. Quand j’avais 20 ans, il me semble qu’on mourait un peu moins et surtout qu’on mourait dans l’ordre.

Ce qui m’affole un peu, c’est que tout un chacun se lève chaque matin comme si de rien n’était. J’ai bien conscience, pourtant, que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Moi aussi, parfois j’oublie. Mais si on ne peut foncièrement rien faire contre ça, seulement s’en remettre aux autres, à la science ou à un Dieu, on peut au moins s’indigner. On peut au moins se mettre en colère. On peut au moins admettre que c’est injuste, que c’est nul, que ça gâche un peu l’existence, que ça rend triste. On peut au moins admettre qu’on a peur et qu’on n’est pas d’accord avec ça, et pas seulement quand ça nous concerne de près. Ça n’empêchera certainement pas la mort d’arriver – ou pas de mon vivant – mais je me dis que, peut-être, ça nous ferait du bien. Peut-être qu’on se consolerait autrement. Peut-être qu’on se rapprocherait. Peut-être qu’on s’aimerait d’autres manières. Pas moins pour se protéger, mais encore plus fort pour ne jamais se lâcher, pour se dire les choses, toutes les choses. Pour que le temps passe un peu moins vite d’en profiter vraiment.

Je ne suis pas du genre à m’indigner (et tu parles d’une indignation vaine) mais je me dis que, face à la mort aussi, on pourrait se lever et se barrer. J’imagine que ça ne changera pas grand-chose, mais faire comme si tout était normal non plus. Aujourd’hui, j’ai voulu écrire ce texte sur mon autre texte, parce que face aux images d’hier, face au soleil et à tous ceux qui envahissaient les parcs et les rues malgré les recommandations du gouvernement, je me suis dit que là, on pouvait agir, on pouvait stopper la propagation du virus, que là au moins on avait une marge de manœuvre, alors pourquoi penser que ça n’arrive qu’aux autres ? Pourquoi sortir quand la consigne est de ne pas le faire ? Pour une fois que face au pire, on peut faire quelque chose, je me demande pourquoi tout le monde ne le fait pas. Rester chez soi, c’est quand même la moindre des choses pour que, globalement, les gens vivent beaucoup.

Caroline Michel